On arrive dans la nuit, on est venu par le Nord, par ces villages denses des bords de Loire où les enfilades des maisons semblent dire une très vieille mémoire. On a passé les ponts, deviné la rumeur de l'eau sur les bras, on est sur le quai du Louet, qui est comme une Loire minuscule qui longe les premières demeures.
Dans l'ombre, la silhouette d'une ancienne maison, " un chai viticole construit en 1604 " dira plus tard M. le Maire. On monte, et c'est un magnifique espace aux poutres séculaires qui font au cœur comme un berceau. Les gens se pressent, " on refusera du monde " dit encore M. le Maire – il a le visage rieur et tendre.
On ne sait trop à quoi s'attendre, personne n'est venu ce soir vraiment pour un spectacle, c'est plutôt pour la mémoire, quelque chose entre l'évidence et la fidélité, comme si l'on retrouvait le partage des mots comme un pain chaud en tranches denses.
C'est un homme, un chanteur qui parle ce soir, qui déroule la soirée, il suit sur sa page tous les moments, tout ce qu'on va rêver ensemble. Jacques Bertin n'est ni célèbre, ni inconnu, depuis plus de quarante ans, il " porte l'aube dans la nuit du monde " avec son génie des mots et du chant, à l'écart des grandes résonances médiatiques, parce que, peut-être, le trop de lustre, le trop de clinquant de l'époque nuit à la ferveur. Jacques est venu en voisin, pour marier à la ferveur la poésie, l'amitié, la mémoire, ces mots qui en se mélangeant forment comme une digue souterraine et digne.
Près de lui, c'est une femme qui dit l'homme qu'elle a aimé, qui n'est plus là depuis longtemps déjà. Marie-Hélène a parfois encore la voix rieuse des jeunes filles, elle parle de l'énergie que font le poème et l'homme mêlés et qu'encore maintenant, bien des années après, cela lui donne souffle. Elle décrit les instants d'avant, elle rappelle les gestes, les paroles. Elle dit de l'homme qu'il était comme un soleil, et que lire ses poèmes aujourd'hui, c'est toucher encore à cette incandescence.
Viennent deux femmes et un homme qui disent les poèmes, et c'est soudain l'exactitude des mots hors du temps, ce qui fait comme une matière charnelle et dense. Les mots parlent des lieux de cette vallée de Loire, des jeunesses fraternelles, ils disent à la fois un temps ancien et un temps aboli, comme si de ce pays des vignes et des averses d'Ouest, on partait pour une terre d'humanité, vaste et légère.
L'homme qui est au cœur partagé de ce soir s'appelle Luc Bérimont. Il n'est ni très célèbre, ni inconnu – poète, romancier, homme de radio, relieur d'hommes... Il est venu en ces parages de Loire retrouver d'autres jeunes poètes comme lui, pour dire à la face de la guerre d'alors et de l'absurde, que, voilà, les mots incandescents, frêles, tressaient la vie devant la mort, que le tissage vécu de quelques hommes fraternels ferait témoignage. On voit ces anciennes images à l'écran, une vieille maison qu'on nettoie pour que Luc y loge, avec sa compagne juive d'alors, Jean Bouhier le pharmacien qui avait fondé cette école poétique qui n'était qu'une " cour de récréation "1, Cadou l'immense et l'intense, et d'autres compagnons.
On voit ces images d'un temps d'avant, on se demande sous cette voûte séculaire ce qui fait filiation, héritage, en quoi la substance humaine s'est continuée, ce qu'on a repris, ce qu'on a laissé, en quoi il faut retenir encore aujourd'hui l'eau fluide des mots un peu plus graves qu'eux-mêmes, à quoi cela sert, dans cet obscur isolement contemporain des vies en bribes.
Je me souviens, nous sommes à Poigny, dans les hauts arbres de la forêt habités par le vent. Luc a ce flot de paroles qui m'emporte, intensément proche, attentif. Tout à l'heure, devant la cheminée, il me fera provision de livres, il me dira des rencontres, son enthousiasme, son étonnante fébrilité devant les mots, devant le déroulé du monde, comme s'il ne voulait rien perdre de l'âme des instants. Nous dormirons dans la maison, pétris des arbres, éblouis de ce " feu vivant "2 qu'il conjugue à tout instant.
Toute la vie d'un homme passe dans le soir près des bords de Loire, rien de nostalgique, le bonheur des traces et des mots retrouvés, le bonheur et la fragilité, les sourires sur les photos, les improbables mélodies que font les mots en marge des vies, le temps s'attarde.
Plus tard encore, M. le Maire racontera l'histoire du poème retrouvé sur cette vieille tapisserie d'une maison haute du bourg que Luc, retour sans doute d'un périple dans les coteaux à vignes, avait signé " membre de l'école de Rochefort ".
On sortira, et ce sera le frais, dans la nuit, des bruits de l'eau.
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1 L'expression est de René-Guy Cadou.
2 Luc Bérimont, "Un feu vivant", Flammarion (1968)
Les œuvres poétiques complètes de Luc Bérimont ont été publiées aux Presses Universitaires d'Angers. D'autre part, la revue des Pays de Loire a consacré un numéro spécial de sa revue 303, coordonné par Luc Vidal, à René-Guy Cadou, Luc Bérimont et aux poètes de l'Ecole de Rochefort. A cette occasion, le Centre Poétique de Rochefort sur Loire organisait le 6 février 2010 une soirée, animée par Jacques Bertin, avec la participation de Marie-Hélène Fraïssé, la dernière compagne de Luc.
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