Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

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29.07.2010 15:08:03
Chronique romane La Croix-Comtesse

Nous sommes sur la route, quelque part entre Saint-Jean d'Angély et Niort. La lumière court sur les orges et les blés, et de temps en temps, dans ces Vals de Saintonge qui ondulent à peine, encore des zones boisées, qui sont les restes de la grande forêt d'Argenson qui faisait autrefois frontière entre les Pictons et les Santons.



On a défriché depuis, et notamment en cette fin du XIIe siècle, quand la poussée démographique et l'essor économique provoquent la création de nouveaux villages, comme ce bourg de la Croix-Comtesse où nous allons. Nous sommes sur la route, et de loin, on voit le clocher à trois baies ajourées. On s'approche, c'est un peu à l'écart, les maisons s'étalent tout en longueur, dans le soir d'été. On prend à droite la " passée de l'église ", et voilà des bancs de pierre, une petite place d'herbe rase.


Peut-être parce que l'église ressemble à une maison simple, on va d'emblée vers la porte. On entre, dans le frais de l'ombre, et comme souvent dans les églises romanes, c'est la paix de l'espace qui vous emplit. L'œil se fait à la lumière douce, on comprend que la nef a été refaite, il y a, au fond, un grand arc brisé qui donne accès à la partie romane.

 

On avance dans le chœur, tout semble dépouillé, austère. De hautes fenêtres, très minces, donnent juste la lumière qu'il faut. On cherche la sculpture, elle est rare ici. On voudrait un peu d'image ou de décor, pour faire pièce au silence, à la nudité. Dans la pénombre, on devine un chapiteau, des oreilles dressées et pointues, le rictus sur le visage, les dents grandes ouvertes, c'est le diable. Et puis, tout près, des visages d'hommes grimaçants. Des visages, ou plutôt des boules de pierre, à peine dégrossies, mais d'où jaillit une sorte de violence ou de douleur à l'état brut.

 

On remonte lentement la nef, on sort dans le soleil, on fait le tour, on s'approche des fenêtres. Et d'abord, on se dit que les pierres sont abîmées, érodées, que le temps a fait son œuvre. On s'approche encore, certaines pierres sont percées, déformées, tailladées. Comme si on les avait torturées. Et soudain, on découvre que le calcaire est rose, presque rouge par endroits. Et l'on comprend ce surnom " d'église rôtie " qu'on a donné à l'édifice. On revoit les flammes léchant les murs, poussant haut dans le ciel leur vengeance. Les Guerres de religion, l'intolérance des hommes, comme toujours. Et ces pierres, qui malgré tout ont résisté, qui disent encore la mémoire des horreurs.
Alors, on repense au diable à l'intérieur, à son rictus magique, et à ces visages d'hommes, tout près, si douloureux.

En lien avec les Nuits Romanes 2010 et en partenariat avec la Région Poitou-Charentes, France Bleu Poitou et France Bleu La Rochelle diffusent des chroniques romanes. Sur la demande de France Bleu, j'ai écrit et enregistré neuf de ces petites évocations. La nuit romane à La Croix-Comtesse a eu lieu le 19 juillet 2010.




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