Zeina ElCheikh est une jeune architecte syrienne, qui vit pour l'heure en Allemagne. Avec, comme elle l'écrit, le "raisonnement naïf d'un enfant", elle parcourt les lieux et s'interroge sur la violence des hommes et ses traces dans l'architecture.
L'architecture de la guerre : un chapitre dans l'histoire d'une ville
C'est vrai que je viens d'un pays où les meilleurs exemples de l'architecture militaire du monde existent : Crac des Chevaliers, Saône, Magrat et la citadelle d'Alep, ont été des bastions qui ont protégé dans telle période ou tel règne, et qui sont maintenant des repères historiques et patrimoniaux de la Syrie. Mais l'architecture de la guerre dont je parle ici, n'est pas celle qui a été faite "pour la guerre", mais celle qui a été faite "par la guerre".
Une première image de l'architecture de la guerre m'a été tracée dans la mémoire, il y a une vingtaine d'années, lors de la guerre du Golfe. Tout en n'ayant que presque onze ans à l'époque, je me souviens très bien d'avoir vu dans les magazines et à la télévision les images des endroits au Kuwait que je connaissais, mais qui ne sont plus les mêmes. Et je ne comprenais pas…
Et quand j'ai visité le Liban pour la première fois en 1996, j'ai été stupéfaite par les immeubles percés, témoins d'une guerre civile qui était un cauchemar depuis quinze ans. Et je me suis demandée comment peut-on faire tout cela? L'adversaire n'était pas un véritable ennemi, c'était un frère. Et même ici, je n'ai pas pu comprendre…
La seconde guerre mondiale, un autre évènement qui m'était un centre de questions, peut être car j'ai eu la chance de résider dans un pays qui en a tant souffert. Stuttgart, comme toute l'Allemagne, fut victime d'une guerre qui a mis fin à la vie de plusieurs millions de personnes. Mais pour la première fois à Birkenkopf, je me suis rendu compte que les débris d'une guerre peuvent écrire un chapitre non pas seulement dans l'histoire d'une ville, mais aussi dans sa morphologie.
Birkenkopf, au sud ouest de la ville de Stuttgart, est un Schuttberg; une colline artificielle constituée des débris des bâtiments en ruines après les bombardements de la seconde guerre mondiale. Et plus tard, j'ai su qu'il existait un Schuttberg, ou même plusieurs, dans d'autres villes allemandes. Avec ses 511 m de hauteur et ses 15 millions mètres cubes de débris, Birkenkopf se pose dans le charme d'une verdure sereine et le silence lourd et prestigieux d'une nécropole. C'est là où reposent les décombres d'une ville, et c'est là où on est seul avec soi, et avec Dieu. Le chemin vers Birkenkopf, m'a paru un vrai pèlerinage, c'est un passage vers le ciel. Tout le long du chemin vers le haut de cette colline, qui me rappelait des Ziggourats, j'ai essayé d'imaginer comment ils ont pu faire une colline pareille ? Est-ce par désespoir ou par espérance ? Et soudain quelques mots me font face: "Après la seconde guerre mondiale, cette colline a été artificiellement aménagée avec les décombres de la ville de Stuttgart afin que les vivants n’oublient pas les victimes".
"Ils sont tombés, sans trop savoir pourquoi; hommes, femmes, et enfants qui ne voulaient que vivre…" c'est vrai que dans cette chanson Charles Aznavour parlait des enfants d'Arménie, mais les tourments de la guerre et de la mort, sont partout les mêmes. On veut tous vivre, mais parfois on ne le peut pas. Même si une personne tombe, une centaine ou un million, la guerre reste dans toutes ses formes et sous tous ses prétextes un crime contre soi, contre l'humanité, et contre la vie. C'est l'art de produire en masse des veuves, des orphelins, des amputés et des traumatisés. Et pour certains, c'est une industrie.
Berlin, qui a été détruite dans la première moitié du siècle dernier, ensuite déchirée pour des années par quatre forces et par un "mur", montre une autre image de ce que la guerre est capable de faire. Dans les photos que j'ai vues presque partout, qui montrent une ville ruinée et un pays tourmenté, on y peut sentir la mort, le froid et les larmes. Et on y peut même entendre les bombardements, les cris et la peur.
Une guerre "froide" est peut-être une guerre sans armes, mais c'est une guerre qui érige des "murs". Et les villes se déchirent, ainsi que les rêves et les vies des gens. La guerre écrit toujours un chapitre dans "leurs" histoires, et toujours à sa manière. La guerre dessine toujours ses tableaux monochromes; en gris couleur de fumée, et en noir couleur du néant. Les "murs" des villes sont faciles à détruire, une fois que la décision est prise et que le courage est présent. Mais les murs qu'on a érigés dans les pensées des gens et dans leurs cœurs, peut-on les démolir facilement?
J'ai tant essayé de saisir l'idée du côté de l'Axe et du côté des Alliés, du Nord et du Sud, de la Droite et de la Gauche, et comment il y a toujours des personnes qui ne sont jamais d'accord que pour être en conflit. Mais la seule chose à laquelle j'ai pu aboutir, c'est deux questions que je me pose toujours avec le raisonnement naïf d'un petit enfant : est-ce que cela valait vraiment la peine, de s'impliquer et d'impliquer des milliers de personnes dans un acte aussi affreux ? Est-ce qu'on était vraiment incapable d'éviter ces destructions énormes de villes et d'âmes ? La mort, la dévastation, l'horreur et le tourment, sont des mots qui expliquent incontestablement comment la guerre est un "fait", dans lequel même le vainqueur n'est en vérité qu'un autre perdant.
Mais est-ce qu'on oublie vraiment, les maux de tous ces conflits ? Ou bien on fait juste semblant d'avoir oublier, pour qu'on puisse continuer à vivre ? Car la guerre est comme une chirurgie : même si on a survécu et qu'on est guéri plus tard, il reste toujours une cicatrice qui nous rappelle une douleur éteinte, ou toujours en flamme, dans le corps ou dans l'âme...
Zeina El-Cheikh
Voir aussi : La ville, une histoire d'amour inédite
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