Huit à dix siècles nous séparent de l’art
roman : distance dans le temps, mais éternité d’une présence au
monde, inscrite là dans la pierre, sculptée ou bâtie, à portée de regard,
grâce à ces édifices des Xe, XIe et XIIe siècles qui ont traversé les
époques et qui nous offrent encore un espace tactile, immédiatement
perceptible.
Le travail anonyme des ymagiers et des bâtisseurs a donné forme à une
pensée singulière sur laquelle est passé le souffle de l’imaginaire
collectif. L’art roman est plein d’humanité : s’il est ancré dans
une pensée toute empreinte de spiritualité chrétienne, où proportions,
composition, ordre et cadre chantent la Foi, il reste au plus près de l’homme.
L’architecture, si elle recherche constamment un équilibre dans des
proportions mathématiques soigneusement définies, utilise des mesures qui
ont le corps humain pour étalon : on est loin de l’hypercérébralité
qui caractérise parfois notre fin de XXe siècle.
Monstres, scènes historiées, feuillages, « grandes goules »…
que sais-je encore, nous parlent d’un système de représentation symbolique
parfois complexe, où la Foi, l’intellect et les sentiments humains les plus
contradictoires coexistent dans une expression totale : corps, tête et
âme réunis. L’art roman propose une mise en ordre du monde, mais il s’adresse
à tous. Si l’initié peut y distinguer des niveaux de sens plus subtils, l’homme
de tous les jours peut y lire et y retrouver ses préoccupations
essentielles : l’amour, le travail, les tentations, la fuite des heures…
Tout y est dit, représenté naïvement a-t-on pu dire, mais est-ce vraiment
de la naïveté que de montrer simplement ce qui est et ce qu’on peut
espérer ?
Dans une expression plastique, d’où le langage écrit – celui savant
et docte des clercs – est le plus souvent absent, le code gestuel, la
perspective hiérarchique, la répartition symbolique d’espaces évidents et
clairs comme ceux de la gauche et de la droite par exemple, permettaient à
chacun, parfois loin d’une culture érudite, d’apprendre, de se situer et
d’espérer.
L’humour, la cocasserie parfois, sont présents : mais ils
sous-tendent aimablement des questions beaucoup plus fondamentales liées à
la condition humaine, où la vie et la mort se mesurent souvent en une
étrange lutte et où le Bien et le Mal qui se partagent les énergies et le
temps impartis à l’homme au cours d’une vie, se livrent un corps à corps
sans merci par l’intermédiaire des animaux du bestiaire ou de figures
allégoriques : dans la tourmente d’ici-bas, la géhenne guette celui
qui s’oublie et se laisse submerger par ses passions. Et dans la pénombre
des nefs romanes, les sculptures des chapiteaux nous murmurent encore les
enseignements fondamentaux de la Bible : hommes et bêtes, mêlés
parfois. La Création révèle tout son poids de forces antagonistes. Mais
dans ces mises en scène, cruelles et touchantes, c’est toujours l’Homme
qui est au centre du combat : la morale chrétienne lui propose alors des
repères, le temps de son chemin terrestre. L’homme médiéval cherchait à
se tenir debout, dans un monde parfois très difficile : au milieu de ses
doutes et de ses certitudes, de ses angoisses et de ses joies, de ses terreurs
et de ses espérances, l’église cristallisait la voie possible. L’art
roman témoigne encore de tout cela, en jouant du monde sensible qu’il
transpose symboliquement : l’ombre et la lumière, le haut et le bas,
le plein et le vide se conjuguent pour donner accès à la quête intérieure.
L’édifice sacré, orienté au sens propre du terme, allie Terre et Ciel et
nous propose une vision globale de l’Homme et de sa place au sein du monde
où la dimension spirituelle devient axe majeur de vie.
En Saintonge, plus qu’ailleurs, où chaque détour nous offre un
témoignage de ce passé médiéval chrétien, notre regard peut ainsi
fouiller notre mémoire pour y découvrir ce que l’art roman a su au mieux
thésauriser : le rencontre lumineuse et pleine, toute d’harmonie,
entre une humanité et un projet, en un temps et en un lieu donnés.
Alors, à bien considérer nos racines, sans doute pourrons-nous à notre
tour considérer plus sereinement notre avenir.
Nicole Vitré - juin 1997