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Huit à dix siècles nous séparent…
 

 

 

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«Huit à dix siècles nous séparent…»

par Nicole Vitré

 

Huit à dix siècles nous séparent de l’art roman : distance dans le temps, mais éternité d’une présence au monde, inscrite là dans la pierre, sculptée ou bâtie, à portée de regard, grâce à ces édifices des Xe, XIe et XIIe siècles qui ont traversé les époques et qui nous offrent encore un espace tactile, immédiatement perceptible.

Le travail anonyme des ymagiers et des bâtisseurs a donné forme à une pensée singulière sur laquelle est passé le souffle de l’imaginaire collectif. L’art roman est plein d’humanité : s’il est ancré dans une pensée toute empreinte de spiritualité chrétienne, où proportions, composition, ordre et cadre chantent la Foi, il reste au plus près de l’homme. L’architecture, si elle recherche constamment un équilibre dans des proportions mathématiques soigneusement définies, utilise des mesures qui ont le corps humain pour étalon : on est loin de l’hypercérébralité qui caractérise parfois notre fin de XXe siècle.

Monstres, scènes historiées, feuillages, « grandes goules »… que sais-je encore, nous parlent d’un système de représentation symbolique parfois complexe, où la Foi, l’intellect et les sentiments humains les plus contradictoires coexistent dans une expression totale : corps, tête et âme réunis. L’art roman propose une mise en ordre du monde, mais il s’adresse à tous. Si l’initié peut y distinguer des niveaux de sens plus subtils, l’homme de tous les jours peut y lire et y retrouver ses préoccupations essentielles : l’amour, le travail, les tentations, la fuite des heures… Tout y est dit, représenté naïvement a-t-on pu dire, mais est-ce vraiment de la naïveté que de montrer simplement ce qui est et ce qu’on peut espérer ?

Dans une expression plastique, d’où le langage écrit – celui savant et docte des clercs – est le plus souvent absent, le code gestuel, la perspective hiérarchique, la répartition symbolique d’espaces évidents et clairs comme ceux de la gauche et de la droite par exemple, permettaient à chacun, parfois loin d’une culture érudite, d’apprendre, de se situer et d’espérer.

L’humour, la cocasserie parfois, sont présents : mais ils sous-tendent aimablement des questions beaucoup plus fondamentales liées à la condition humaine, où la vie et la mort se mesurent souvent en une étrange lutte et où le Bien et le Mal qui se partagent les énergies et le temps impartis à l’homme au cours d’une vie, se livrent un corps à corps sans merci par l’intermédiaire des animaux du bestiaire ou de figures allégoriques : dans la tourmente d’ici-bas, la géhenne guette celui qui s’oublie et se laisse submerger par ses passions. Et dans la pénombre des nefs romanes, les sculptures des chapiteaux nous murmurent encore les enseignements fondamentaux de la Bible : hommes et bêtes, mêlés parfois. La Création révèle tout son poids de forces antagonistes. Mais dans ces mises en scène, cruelles et touchantes, c’est toujours l’Homme qui est au centre du combat : la morale chrétienne lui propose alors des repères, le temps de son chemin terrestre. L’homme médiéval cherchait à se tenir debout, dans un monde parfois très difficile : au milieu de ses doutes et de ses certitudes, de ses angoisses et de ses joies, de ses terreurs et de ses espérances, l’église cristallisait la voie possible. L’art roman témoigne encore de tout cela, en jouant du monde sensible qu’il transpose symboliquement : l’ombre et la lumière, le haut et le bas, le plein et le vide se conjuguent pour donner accès à la quête intérieure. L’édifice sacré, orienté au sens propre du terme, allie Terre et Ciel et nous propose une vision globale de l’Homme et de sa place au sein du monde où la dimension spirituelle devient axe majeur de vie.

En Saintonge, plus qu’ailleurs, où chaque détour nous offre un témoignage de ce passé médiéval chrétien, notre regard peut ainsi fouiller notre mémoire pour y découvrir ce que l’art roman a su au mieux thésauriser : le rencontre lumineuse et pleine, toute d’harmonie, entre une humanité et un projet, en un temps et en un lieu donnés.

Alors, à bien considérer nos racines, sans doute pourrons-nous à notre tour considérer plus sereinement notre avenir.

Nicole Vitré - juin 1997

 

 

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