Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Elle dit : “ J’ai du courage... ”, elle traverse la cour, “ Oui, j’ai du courage ”, elle vient d’apprendre que son mari est mort.

À l’hôpital, dans la petite ville. Le cœur. Après dix jours d’attente, entre la peur et le courage.

Je la regarde qui vient vers moi, qui m’embrasse, je touche son visage rond, que j’ai toujours vu comme la bonté même, répandant sur le monde une douceur un peu riante, un peu distante. J’ai l’impression de vivre la fin de ma jeunesse, à travers la douleur de cette voisine devenue depuis dix ans une présence coutumière, à travers cette déchirure qui passe à travers elle, à grand peine. “ J’ai du courage... ” et de le dire en implorant ce qui reste de sa vie tout en miettes devant elle, que cherche-t-elle à résoudre qui ne peut l’être ?

Visage, l’on ne sait pas ce qu’on révèle à l’autre, au proche qui guette en vous les bribes d’espoir, l’effacement des douleurs, ce qui va durer malgré toutes les morts. Visage ensemencé de rides – cela faisait des décennies qu’ils vivaient là, dans le village, et chaque épreuve creusait la peau, laissant dans le visage le regard de plus en plus seul célébrer la vie. Visage, elle tourne dans la cuisine, elle se détourne pour ne pas pleurer, elle voudrait se raccrocher à tout, à rien, à ce qui se dérobe dans le corps, dans la lumière du dehors.

On n’apprend jamais cela qui fait la rupture du monde, quand bien même on l’aurait voulu, on reste démuni, anéanti, on se détourne, on s’agrippe à la solitude, à ce qui fait à travers le corps la douleur. Nos visages sont arrachés à eux-mêmes, la peau couvre les plaies, elle ménage en nous des abîmes immenses, tout ce qui reste entre les mots. Parce que les mots ne peuvent rien recoudre des chairs. Seulement comme les regards appeler au sein de ce qu’on croit être le vide, cette ultime lueur là-bas, dans l’infini du temps.

Je me souviens de son visage avant, peuplé des rides heureuses, comme un bouquet que le temps préserve. Je me souviens d’avant cela qu’on a mal à dire, qui dessèche l’âme malgré tout ce qu’on écrit sur les paysages des vies. Il y a la rondeur et le sourire simple des gens qui vivent modestement dans les villages. Il y a cette quête sublime dans les yeux, comme une source indéfinie, qui répand sur les rides encore une joie neuve. Et on pense alors que cela ne s’arrêtera pas. Comme au matin le jardin buvant la rosée nouvelle. Elle dit : “ Je vais préparer la chambre ”, elle déplie les draps, ses gestes font des guirlandes dans la lumière.

Écriture le 02/07/25

Quand on pénètre dans la salle du Museo Civico où se trouve cette fresque, c’est une sorte de stupeur dans le corps d’abord.

Comme si ce que l’on voit vous enveloppait, vous prenait, requérant tout votre être. Vous n’avez pas le temps de la distance, celle du raisonnement, l’image s’impose, elle vous frappe, vous entrez en elle comme en chaque image d’exception que le génie humain a créée, en cette bordure incertaine du mystère, où le réel du monde et l’imaginaire de l’humanité se mêlent si intimement.

C’est le Christ qui se lève du tombeau, il a le pied sur la pierre comme celle d’un sarcophage, du sang coule encore de sa poitrine. C’est un homme au regard de face, puissant, dont tout le corps qui se lève dit cette délivrance de la mort, c’est un homme qui surgit des entrailles de la terre, sans volonté de pouvoir, juste l’affirmation par sa chair et son geste – et le talent du peintre qui l’a mis au monde – que la mort ne gagnera pas, qu’on peut s’en affranchir, comme cet homme représenté là, mort et puis vivant, qui sort de ce tombeau qui est comme un autel, qui jaillit en un geste péremptoire et presque naturel. Vous détaillez son visage, une certitude fragile qui vous inonde, l’expression de ce qui s’affirme comme un scandale, comme un appel, comme un cheminement. Le Christ ressuscité de Piero della Francesca donne à voir une évidence qui vous imprègne, qui suinte de l’image, à ce qui est l’invraisemblance majeure du texte évangélique.

"La Résurrection n’est pas décrite dans les Évangiles. Le récit s’arrête avec la mise au tombeau et ne reprend pas jusqu’au matin du troisième jour […] En d’autres termes, cet événement majeur est dans la Bible un vide narratif – un tombeau vide, un corps absent.1"

Resurrection Piero 1

La fresque en cette petite ville de Toscane, SanSepolcro, où est né et mort Piero, comble l’absence, l’efface, elle dit certes la puissance de l’image elle-même, mais certainement un peu plus, tant elle est pour le regard comme un trou noir, où tout le corps se perd ou se vivifie. Derrière le Christ en lumière, il y a les collines du monde, les arbres dépouillés de leurs feuilles et ceux encore en végétation, la vie et la mort des saisons mêlées, dans l’univers un peu délavé de la terre et du ciel.

Resurrection Piero 2

En bas, quatre soldats endormis, aux postures étranges, corps comme dispersés, ailleurs, les hommes frappés d’aveuglement devant l’évidence du vivant. Ceux qui ne voient pas, chacun dans sa solitude, muré, au bas du monde.

Resurrection Piero 3

Alors, après un long temps de regard, on perçoit peu à peu l’intense rigueur de la composition, les soldats, le Ressuscité et le monde, l’élancée des arbres et de l’étendard, et combien cette image ne se veut pas réaliste. Et combien aussi pourtant c’est l’affirmation du mystère qui vous a frappé tout à l’heure, qui vous a pris le corps, mélange de l’exigence terrible d’une parole et d’une humanité retrouvée.

Les hommes dorment. Ce sont les femmes qui viennent au matin du troisième jour : "Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, car elles étaient tremblantes et hors d’elles2." Celui qui dit avoir traversé la mort n’est pas là, il n’est plus là comme avant, il va pourtant se montrer, concrètement, mais comme un signe un peu distant. L’ancien récit respecte la liberté de chacun, tout comme l’image de SanSepolcro va au bout du mystère sans l’évacuer. La Résurrection de Piero della Francesca dresse devant nous comme une incandescence, tout au bord du savoir, tout au bord de l’acte de croire.

1 Cyril Gerbron, Les pierres et le rêve, essais sur la peinture religieuse de la Renaissance italienne, Actes Sud, 2025, p. 16

Évangile de Marc, XVI, 8

En septembre 2014

 

Écriture le 25/11/25

C’est un livre qui tient du roman, du récit, de l’enquête, un livre intime et pourtant au cœur du monde, un livre peut-être comme une trace fulgurante à ce moment de notre aventure humaine, et dont on se demande s’il peut être reçu, comme on dit, accepté quelque peu, tant il est à sa manière iconoclaste.

Et tant le sujet dont il traite à vif – la vie éternelle – peut faire naître des ricanements ou du mépris au sein de notre ambiance rationaliste.

L’auteur, Javier Cercas1, se dit d’entrée de jeu "athée","anticlérical", "laïc militant, rationaliste obstiné, impie rigoureux". Et l’exergue du livre se poursuit ainsi :

Et pourtant je me trouve ici, dans un avion à destination de la Mongolie en compagnie du vieux vicaire du Christ sur la terre, m’apprêtant à l’interroger sur la résurrection de la chair et la vie éternelle. C’est pourquoi je suis monté dans cet avion : pour demander au pape François si ma mère verrait mon père après sa mort, et pour transmettre sa réponse à ma mère. → p. 11

Javier Cercas a perdu sa foi d’enfant à l’adolescence, puis a cherché dans l’écriture littéraire cette part manquante, qui finalement n’a jamais en lui été comblée. Il a lu Nietzsche et son fou qui va proclamant la mort de Dieu – "nous l’avons tué" – et Dostoïevski : "Si Dieu n’existe pas, tout est permis". Plus d’un siècle après ces affirmations des penseurs européens, que reste-t-il de cette rupture de libération croyait-on, dans les affaires humaines ? La mère de l’auteur elle, âgée, malade, vit une foi profonde, pure, et dans cette croyance qu’après sa mort elle retrouvera son mari, son amour de toute une vie.

Au printemps 2023, lors d’un salon du livre à Turin, Javier Cercas est approché par un "homme du Vatican" : le pape François doit faire un voyage en Mongolie fin août, et on a pensé à lui pour écrire sur ce voyage, avec toute liberté de publication. Il se récrie ("auriez-vous perdu la tête ?"), mais on le rassure : "on savait que je n’étais pas croyant et que c’était précisément pour cette raison qu’on me proposait d’écrire ce livre".

À ce stade de la lecture, on peut craindre le pire, de la puissante machine ecclésiale broyant l’intrépide écrivain, et on aurait tort, tant les quelques centaines de pages qui suivent sont ébouriffantes et traversent, par les personnages du récit, nos interrogations d’aujourd’hui. Il serait vain de vouloir les décrire, ces pages, mais nous allons picorer dedans, pour tenter d’en saisir des images révélatrices.

L’auteur fait son travail d’enquêteur, il cherche des sources, et rencontre à Rome ceux qu’il nomme "les soldats de Bergoglio", qui travaillent dans les rouages de la gouvernance de l’Église. Extrait d’un échange avec le père Spadaro, jésuite proche de François :

Le problème, c’est que, chez nous, en Occident, la raison est détachée du sentiment. On les a opposés. Le problème, c’est que l’on considère que tout ce qui est sentiment, amour, foi, n’a rien à voir avec le raisonnement, qui n’est que calcul, méthode. Cette vision de la raison est très pauvre, abstraite, froide. Cette rationalité n’est pas la rationalité humaine : c’est une rationalité informatique. Le problème, par conséquent, c’est comment on définit la raison, et non si la raison participe ou pas de l’acte de foi. Les hommes raisonnent. Votre mère raisonne. Les gens de votre village raisonnent. La foi n’est pas un simple acte de sentiment. La raison est un facteur complexe de notre humanité : ce n’est pas simplement deux plus deux égale quatre.
— Le problème alors, c’est qu’on a séparé la foi et la raison.
— Oui. L’intuition poétique n’est pas irrationnelle : elle génère un résultat qui est aussi celui du raisonnement. La poésie comporte une rationalité d’un autre niveau, qui s’intègre au sentiment. Mais en effet : une fracture entre foi et raison s’est produite en Europe, et ce n’est pas un problème seulement pour la foi. Pour la vie en général aussi, c’en est un. → p. 102

Ou avec le cardinal poète Tolentino, un peu plus loin :

— Quand il [le pape François] est revenu du Japon, par exemple, les journalistes lui ont demandé : Après ce voyage, que croyez-vous que l’Occident peut apprendre de l’Orient ? Et vous savez ce qu’il a répondu ? Un peu de poésie.
— Ah, excellent !
— Et cela a à voir avec ce que vous dites. Parce que la poésie est la capacité de contemplation du visible et de l’invisible, de ce que l’on peut toucher et de ce qui demeure un mystère. → p. 130

Cercas rapporte ces entretiens en les situant comme des scènes de vie, où l’humour et l’ironie sont présents, mais où revient sans cesse la question qui le taraude. Un journaliste accrédité au Vatican lui répond ceci :

Comment croire à une autre vie si on ne la pressent pas dans celle-ci ? L’expérience d’une humanité inexplicable humainement est ce qui permet de la pressentir, d’avoir l’intuition qu’il y a quelque chose de plus et de meilleur que ceci. C’est le début de la vie éternelle : la vie éternelle commence ici même. → p. 187

Au passage de l’écriture se dessine la complexité du monde ecclésial romain, et la figure en ombre de François, sa manière à lui d’être fou de Dieu, comme son modèle d’Assise, de se vouloir en périphérie, hors des fastes, lui qui dit :

Dépeindre le pape comme une sorte de Superman m’offense. Le pape est un homme qui rit, pleure, dort tranquillement et a des amis comme tout le monde. Une personne normale. → p. 451-452

Et Javier Cercas, l’athée et le rationaliste obstiné, d’ajouter :

Ce qui est exceptionnel, ce n’est pas le pape : ce qui est exceptionnel, c’est l’Église catholique ; c’est-à-dire la promesse de l’Église catholique ; c’est-à-dire la promesse du Christ : l’annonce rayonnante de l’amour illimité, de la résurrection de la chair et la vie éternelle. Tous les pouvoirs, tous les souverains, tous les règnes et tous les empires sont tombés ; mais, après deux mille ans d’histoire, l’Église catholique tient toujours debout : cette promesse a prouvé qu’elle était indestructible, plus puissante que toutes les armées réunies. Si je croyais aux miracles, je croirais que ceci est un miracle. → p. 452

Dans l’avion vers la Mongolie, il s’entretient en tête à tête avec le pape et le filme. On ne saura qu’à la fin du livre ce qu’ils se disent, quand il montrera le film à sa mère affaiblie. La Mongolie, le bout du monde, un pays tiraillé entre la tradition des steppes et la capitale Oulan-Bator déjà bien occidentalisée, un pays où l’on ne compte que 1500 catholiques que le pape est venu rencontrer, comme une sorte de geste gratuit. "On ne peut pas être missionnaire sans être fou à lier." → p.253

Et c’est le paradoxe de la quête de Cercas : en vivant quelques instants de cette folie avec les religieux catholiques présents sur place, il s’approche de ce vécu radicalement différent qui le touche et qu’il décrit avec véhémence et humilité à la fois. Il transcrit par exemple les mots de cette jeune femme italienne, devenue religieuse après des études de philosophie à l’université de Turin et qu’on a envoyée ici il y a un an :

J’ai toujours senti que mon cœur avait de grandes dimensions… Aussi grandes que le monde… […] Il s’agissait de servir et d’aimer là où le besoin se faisait sentir, d’aider ceux qui en avaient besoin. C’était ça le sens de mon élan, me livrer… → p. 311-312

L’écriture de Cercas n’est pas celle d’un journaliste, mais d’un écrivain que ses échanges emportent au cœur de son intimité, de ce qui le questionne au plus profond. Au moment de quitter ces gens avec qui la fraternité a soudain pris sens, il écrit à propos du père Ernesto :

Je vois ce vieux missionnaire à l’âge de vingt-huit ou vingt-neuf ans, qui vient d’être ordonné prêtre, pédalant debout dans la pénombre matinale d’une forêt du Zaïre, ivre d’ardeur apostolique, prêt à sauver toux ceux qui se présentent devant lui, je le vois en train de lever le corps du Christ dans une case d’un village d’Afrique […] je le vois dire la messe dans la steppe enneigée, âgé d’une cinquantaine d’années, fraîchement arrivé en Mongolie avec ce fou de Marengo et ses premiers compagnons de la Consolata, comme des chrétiens poursuivis ou des révolutionnaires illuminés ou des sherpas de Dieu… → p. 352

On pourrait certes se demander à bon droit comment justifier cette folie de l’Occident chrétien d’aller "évangéliser toutes les nations", et par là même de briser les cultures de ces gens. Il n’y a sans doute pas de justification, sauf cette foi en la parole d’un homme d’il y a deux mille ans, qui annonce l’unité de l’humanité, l’amour radical et la vie éternelle. Et l’on sait bien aussi que cette parole s’est vue mélangée à bien d’autres soifs de conquêtes et de dominations intolérables. Et qu’aujourd’hui comme hier ce monde globalisé est en proie à la cruauté plus qu’à la paix.

À son retour de Mongolie, Javier Cercas s’en va voir sa mère, lui montrer son entretien avec le pape. Peut-il dire à sa mère qu’après sa mort, elle reverra son père ? "Sa réponse est fulgurante […] : sans le moindre doute" → p. 463-464. Dès lors, il écrit :

Hannah Arendt a-t-elle raison quand elle dit que les athées sont "des imbéciles qui prétendent savoir ce qu’aucun être humain ne peut savoir" ? Et si c’était François qui avait raison ? […] Et si Nietzsche se trompait et que le christianisme n’était pas une négation de la vie mais une rébellion contre la mort et c’est pourquoi la résurrection de la chair et la vie éternelle se trouvent en son centre – pareils à des morceaux de lave brûlants dans un cratère en activité -, parce qu’elles représentent l’affirmation de la vie au-delà de la vie, au-delà de la mort ? → p. 466

1 Javier Cercas, Le Fou de Dieu au bout du monde, Actes Sud, 2025. Né en 1962 en Espagne, dans une famille franquiste / catholique, il a enseigné dans des universités américaines, et publié une quinzaine d’ouvrages, traduits dans une trentaine de langues.

 

Écriture le 28/10/25

Tu marches près de moi
l’ombre de nos silhouettes va grandissante

c’est le couchant qui les allonge, derrière nous,
la lumière qui faiblit
qui rend nos ombres floues
mélangées, incertaines,
tandis que nous marchons encore
dans le fil de ce long temps partagé,
sans trop savoir
ce qui se tisse entre nous,
le bonheur encore dans l’âge
devant nous les gestes dans nos ombres
comme s’il fallait commencer à s’effacer du monde.

Je n’ai jamais rien su de ce qui nous a guidés,
de ce qui nous a tenus
depuis ces décennies
depuis l’orée de la jeunesse éblouie,
ce que l’impalpable a tressé de sens,
a fait des instants multipliés
ces traces entre nous construites
dans l’improbable,
l’amour qui dure
des corps scellés aux regards
que la confiance n’abrège pas.

Tu marches près de moi
nous allons encore au creux des paysages
nous savons bien qu’un jour cela s’arrêtera
l’exigence du vivant fait place
aux entrailles du vide,
je te regarde, tu as toujours
ce merveilleux sourire que tu verses sur le monde
qui fait germer en moi ces mots
les phrases incertaines, cette chanson précaire
qui ne s’écrit qu’à travers cette ombre
tout au-devant de nous
dans la douceur de tous les printemps.

Écriture le 21/03/25

C’est dans une petite salle de l’hiver, tout près d’une autre où elle repose, cette amie qui vient de s’en aller de la vie.

Nous sommes là, ses proches du village, ceux de sa famille, tous serrés dans la tristesse, rassemblés par la mort, cet instant qu’on ne saura jamais, qui dresse en soi l’inéluctable et l’infranchissable à la fois.

Il y a dans un coin de la salle un petit homme à la voix douce, qui parle de la vie et des moments heureux, qui dit l’espérance à travers des anciens textes qui racontent l’éternité, les brebis dans les verts pâturages, et le pasteur qui les guide… Il dit qu’il a la chance insigne d’être croyant, de grands silences traversent ses paroles. Tous ceux qui sont là écoutent, ceux qui se connaissent et ceux qui ne se connaissent pas. Le silence et la voix cognent aux portes de la mort, à ce qui se dérobe au regard à jamais. Bientôt, quelques-uns vont dire des mots d’adieu, ou des fragments de souvenir, une femme va chanter d’une voix pure, presque étouffée. Les autres restent terrés dans leur détresse. Avons-nous tous le sentiment d’être ensemble, partageant l’indicible du vivant quand il s’arrête, et que soudain l’on se dit qu’il aurait fallu peupler mieux le temps du partage ?

Nous sommes serrés dans cette petite salle, fragment d’humanité hétéroclite, et pourtant assemblée là, en mémoire encore vive de cette vie juste en allée, chacune et chacun avec ses intenses moments des vies tissés ensemble. Nous ne savons rien de cet autre territoire sans fin dont parle l’homme à la voix douce, ni même si cela se peut, d’être vivant dans l’invisible. La foi, c’est ce qu’on ne saura jamais, mais qui soulève les montagnes, dit-on.

Nous entrons un à un dans cette salle d’à côté, où repose celle qui nous rassemble. Elle a le visage libéré, et ravagé à la fois par ce passage vers l’absence du monde. La mort dessine sur nous tous l’impensable. Signe-t-elle dans ce franchissement dernier une ultime victoire ?

C’est quelques années plus tôt, nous sommes quelques-uns devant sa maison, dans la si belle douceur de l’été, les feuilles bruissent, murmurent, la lumière caresse nos visages autour de la table. Elle apporte le thé, nous parlons des livres, de la peinture, de la beauté du monde qu’on ne peut saisir qu’à grand peine, de ce qui reste toujours caché au regard. L’air est si doux ce jour-là, comme nimbé d’une légèreté qui nous dépasse, qui laisse en nous des alluvions qu’on ne voit pas, qui font à notre insu comme de la nourriture pour les routes à venir.

Ce soir, le vent froid de l’hiver court sur la terre, il cherche à devenir au mieux le vent ultime, pour que les hommes qui l’écoutent croient qu’il chante.

Écriture le 09/12/24

Peur des douleurs, peur de la mort
peur des jours amenuisés qui s’en viennent
peur banale de l’âge

quand il faudrait avoir au creux du corps
la foi, celle dit-on qui soulève le temps, ou les montagnes,
qui fait du paysage le bonheur.

Je vais dans cet après-midi de fin d’hiver
que la lumière ourle à peine,
je vais, il faudrait croire en la vie des instants
en ce qu’on peut transmettre encore
de ces moments aux bords de tous les chemins du monde,
il faudrait croire plus intensément
à toutes les œuvres, à toutes les images
quand elles adviennent au cœur de nous
pour qu’un moment nous devenions ensemble.

J’ai le cœur serré de l’amour
de si loin venu
j’ai le cœur serré de toi
de ceux qui me traversent
qui laissent auprès des chemins du monde
tant de lumière, tant de vie propagée.

J’ai le cœur serré des douleurs et des peurs
devant ce qui se désagrège
de l’humanité
devant la violence
qui nous défait
devant l’impensable
qui nous broie malgré nous,
quand il faudrait avoir au creux de soi
l’évidence tangible de ce qui vient
comme les ramures tissées du vivant
que rien n’arrête.

Écriture le 16/02/25