Moissac

C'est quand on entre sous le porche de Moissac et qu'on monte les quelques marches, qu'on vous découvre, sur le côté de cette haute pierre du trumeau.

C'est la grandeur de votre silhouette qui frappe d'abord, une sorte d'élancée fluide, longue. Et donc, c'est votre corps d'abord, vos pieds nus sur la pierre et vos jambes croisées, à peine ployées, qui semblent ne pas finir. Mais sur elles, votre vêtement fait des plis et des courbes dans la lumière du matin, tant qu'on croit à la transparence de la pierre, couche sur couche, tissu qu'on a désir de toucher, qu'on imagine flotter au vent.

La première fois, on ne sait pas encore qui vous êtes, mais de voir votre corps ainsi défier toute la pesanteur de la pierre, on vous aime d'emblée, parce qu'il y a en vous du génie de l'humanité : l'imagier qui vous a mis au monde a inscrit de la souplesse tellement sublime dans votre corps que l'on s'arrête quand on vous voit, pris sous le charme des plis innombrables sur les cuisses et les jambes. Et dans la fulgurance de l'instantané de l'image, on se demande si vous êtes femme ou homme.
Alors le regard s'élève, il suit vos formes, votre buste qui penche légèrement, vos bras serrés contre vous-même, vos mains qui tiennent déployée cette bande de parchemin sur laquelle on saura plus tard qu'est écrite votre parole. Ce parcours sur vous-même prend peu de temps, mais il emplit le corps de celui qui vous regarde aujourd'hui, il l'emplit de cette souplesse enchevêtrée des plis et des rondeurs, il l'imbibe d'une intégrale douceur dont on ne devine l'achèvement qu'en arrivant à votre visage.

Qu'est-ce qu'un visage ? Et qu'est-ce que l'image d'un visage dans la pierre ? Tant de fois je me suis posé ces questions en scrutant cet infini bonheur, ce comblement du manque en soi qui se produit quand on vous voit. Vous ne nous regardez pas, nous qui montons les marches, vous êtes à peine courbé sur vous-même, les yeux ouverts. À peine un sourire sur vos lèvres, mais pourtant une immense bienveillance qui rayonne de vous. Ai-je vu ailleurs un tel acquiescement au monde, aussi modeste, non résigné pourtant ?

Tout en vous dit la confiance, cette sorte d'évidence qu'ont les enfants qui portent un premier regard sur les paysages. Et ils se tournent vers vous, montrant du doigt là-bas une imperceptible lumière, en vous disant " Tu as vu comme c'est beau... ". Et vous leur dites " Oui " dans le creux de l'oreille, malgré tout le désastre du monde.
Longs cheveux, longue barbe, longue moustache, qui ondulent sur le visage, qui se prolongent, vous peuplant d'une sérénité précaire. Celle de votre parole vers laquelle vous penchez à peine, qui semble vous faire rêver. Comme une source qui vous étanche : ce que l'on dit, la voix fragile en soi qui vient d'ailleurs, qui maintient malgré tout le monde...

On apprendra bien vite que vous êtes Jérémie, celui à qui, dans le récit fondateur de notre monde d'Occident, Dieu a dit : " Avant de te former au ventre maternel, je t'ai connu ; avant que tu sois sorti du sein, je t'ai consacré ; comme prophète de nations je t'ai établi. "1 Prophète, celui qui annonce, qui attire l'attention des hommes insouciants, qui dit avant les autres. Alors, on cherchera dans votre histoire : cinquante ans de paroles difficiles au peuple d'Israël, les annonces de l'exil, des guerres, vous dénoncez les exactions, le laisser-aller des puissants, la décadence insidieuse. On cherchera ce qui peut induire ce visage apaisé, baigné d'une si intense douceur. Sans rien trouver. On vous a même considéré comme quelqu'un qui se lamentait tout le temps, les jérémiades, c'est vous. Parce que vous annonciez des malheurs, et qu'ils se réalisaient. Les hommes insouciants ne pardonnent pas à ceux qui les alertent sur l'avenir du monde.

Vous êtes là, à Moissac, comme une permanence absolue de ceux qui voient un peu mieux, de ceux qui tissent les mots ou les couleurs autrement. Pour que le monde évite ses malheurs, prenne un meilleur chemin. Personne ne les écoute, on sait à peine qu'ils existent. Mais vous êtes là, depuis des siècles, indifférent à l'insouciance. Et si vous nous communiquez votre bonheur profond d'être au monde, c'est que ce n'est pas la gloire, ou le pouvoir, ou la richesse qui vous motive, mais cette confiance de l'enfance en vous retrouvée, qui montre du doigt à tous ceux qui le veulent, là-bas, l'imperceptible lumière.

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1 La Bible, Livre de Jérémie, 1,5

Moissac (82), trumeau côté est, Jérémie
Moissac (82), Jérémie, le vêtement
Moissac (82), Jérémie, le phylactère
Moissac (82), Jérémie, le haut du corps
Moissac (82), Jérémie, le visage