Beaulieu sur Dordogne et Moissac

Dans le Quercy, au centre de deux tympans, deux Christs, pour des scènes proches. Le retour à la fin des temps et le jugement, la vision d'éternité.

 

C'est donc à la fin de l'histoire, après ces temps de bouleversements apocalyptiques, quand " apparaîtra dans le ciel le signe du Fils de l'homme1 ". L'ancien récit ne décrit rien, il évoque, laisse derrière les mots des visions : " Sur la terre, les nations seront dans l'angoisse, inquiètes du fracas de la mer et des flots2 ". On ne sait pas quand, ni comment, on ne sait rien. Les textes rapportent les paroles dans le temps long de l'histoire, souterraines, à peine crédibles mais fulgurantes. Nous sommes toujours démunis devant l'assurance des prophètes.
À Beaulieu, le Christ embrasse de ses deux bras largement ouverts la totalité du monde, les êtres vivants, mêlés, denses, couvrant la surface du tympan. Il y a les anges et les hommes, les apôtres, ceux qui ressuscitent et, plus bas, séparés des précédents, les monstres et les damnés, ici moins nombreux. " Il séparera les gens les uns des autres3 ", dit l'ancien récit. Et encore : " Recevez en héritage le Royaume qui vous a été préparé depuis la fondation du monde4... "
Le visage du Christ est impassible, ce visage irréel qu'on ne connaît pas et qu'au cours des siècles pourtant on a représenté plus qu'aucun autre. Le visage est distant, il ne prend pas part à la joie des élus, ni à la tristesse des damnés. La face est frontale, parfaitement symétrique, les yeux clos ou tout au moins absents. Quelques boucles à l'arrière des cheveux, sur la barbe, mais qui n'enlèvent en rien l'austérité : quand le corps couvre le monde, le visage est lové en lui-même, concentré, cherchant peut-être l'expression de la justice, elle qui se doit d'abstraire toute émotion.
Mais rien de ce qui fait l'humanité n'est complètement transparent, et c'est la part de l'être incarné qu'on modèle dans la pierre, la seule qui soit accessible à l'imagier. Et dans ce visage, comme un murmure à peine, on devine – lèvres entrouvertes, sourcils haut levés, narines inspirant l'air – l'appel de la chair au monde. L'image, c'est toujours l'incertitude. Celle du Christ plus encore, qui cherche à atteindre le divin derrière des traits d'homme. En cette période romane, où l'image émerge de la pierre, sans représenter encore le réel, l'intensité naît des traits minimes. Celui qui revient pour séparer les hommes reste à jamais pétri du mystère des paroles.

 

À Moissac, c'est après la fin de l'histoire, une vision du bonheur éternel. Les textes, là aussi : " Puis je vis un ciel nouveau, une terre nouvelle [...] de mort, il n'y en aura plus ; de pleur, de cri et de peine, il n'y en aura plus, car l'ancien monde s'en est allé. Alors, celui qui siège sur le trône déclara : « Voici que je fais l'univers nouveau »5. Les textes et leur parole péremptoire mais brouillée. Comme toujours, les mots mêlés, insaisissables, qui disent l'éternité, et la vie, à profusion.
On voit le trône sur l'image, reposant sur des nuées de pierre, et le visage est ici couronné. Et tous les regards du tympan convergent vers lui, comme s'il était le creuset des vies, leur source. Et le visage est ici sombre. Dans le lisse de la pierre, on voit la finesse des traits, les yeux ouverts présents à jamais dans le temps aboli. Plus de jamais, plus de toujours, les yeux rayonnent de la présence absolue. Il n'y a rien dans le visage que l'impassible. Et le précieux du nimbe et de la couronne autour. Mais le visage ici est sombre, il absorbe la lumière. Il est comme le vertige d'un trou noir. Nous ne pouvons percevoir l'éternité que dans la rupture, que dans l'au-delà d'un seuil qu'on ne peut même imaginer.
Deux Christs, deux images qui cherchent un accès vers l'inatteignable, cette rupture de notre propre univers. Deux tympans peuplés de vivants que l'imagier organise vers ce visage comme un centre, comme le signe – ou la présence – qui met de l'ordre. Ainsi naît la représentation : c'est à travers le réel des visages qu'on va chercher dans l'image ce qu'il y a derrière le réel. Qu'on va traquer l'Incarnation, ce rapport à la parole qui nous dépasse d'un Dieu si humain.

1 Évangile de Matthieu, 24, 30

2 Évangile de Luc, 21, 25

3 Évangile de Matthieu, 25, 32

4 Évangile de Matthieu, 25, 34

5 Apocalypse de Jean, 1, 5

 Beaulieu sur Dordogne (19), visage du Christ
 Beaulieu sur Dordogne (19), visage du Christ
 Beaulieu sur Dordogne (19), visage du Christ
 Moissac (82), visage du Christ
 Moissac (82), visage du Christ
 Moissac (82), visage du Christ