Durant plus de quarante ans, Jean-Claude Bessette a créé des images, avec de la matière et des couleurs bien sûr. Il aurait pu être peintre, il s'est dit " poémailleur ". C'est à l'enseigne des " Jardins du feu ", à Parthenay, en Poitou.

J'ai écrit le texte qui suit en 2012, à l'époque où Jean-Claude s'était rapproché de Parole & Patrimoine. Dans les années 1980, nous avions exposé ensemble, lui ses émaux, Monique et moi nos ikats, notamment au Musée de Cognac. Et puis les aléas de la vie avaient distendu les liens, qui s'étaient renoués, grâce à lui, car il avait lu Aulnay d'ombre et de lumière, livre qui l'avait touché.
C'était un ami, discret, angoissé comme beaucoup par l'état du monde, follement amoureux des oiseaux. Son talent, trop méconnu, était exceptionnel. Il a quitté ce monde et ses jardins au début de 2015. Reste son oeuvre, admirable.

Jardins
Jardins • 2006 Émaux cloisonnés

Un jardin

Qu'est-ce qu'un jardin ? Peut-être d'abord un regard vers la terre, dans les instants répétés des jours, à chercher dans le mince enclos ce qui naît, dans les variations de lumière, ce qui émerge du terreau, de l'humide, des saisons. Le jardin, c'est la profusion du monde, ce qui foisonne, plantes, couleurs, saveurs. Et pourtant, passer devant celui-ci près de la rivière à la terre légère où tout ce qui pousse semble gracieux, nonchalant presque, puis prendre ce chemin vers la colline, et c'est un autre univers de rigueur, d'austérité presque dans la terre difficile.

Rien n'est semblable, le jardin c'est comme un visage, on le crée dans l'insaisissable des jours, des pluies, des épreuves du soleil. Jardiner, et de la colline on voit en contrebas cette femme penchée qui continuellement écrit sur la terre, la griffe, voudrait chercher en elle son propre sang, jardiner, c'est se mesurer à l'irrémédiable, brasser l'humus, éparpiller les graines modestement, en espérant le jour improbable et certain à la fois, où cela lèvera, fera nouvelle pousse, nouveau signe, là où il y a peu encore rien n'existait. Et l'on en sait la modestie du geste – le jardinier parcourt les aléas du climat et du monde –, tout comme l'immensité du voyage et de la connaissance – qui mieux que lui reconnaît les rumeurs, les murmures, les déchirures de la terre ?

Mais jardiner le feu ? On pourrait croire terre brûlée, ou grand spectacle avec souffle et flammes. Mais rien de tout cela. Jardiner, avec la minutie des parcelles, avec les rangs que l'on sème en courbes, en lignes. Mais avec le feu, plus que l'eau qui fait lever, le feu qui radicalement transforme, fait la fusion puis la transparence dure, le feu qui nous échappe, puissant, imprévisible comme la terre mais autrement.

L'émailleur est un jardinier, c'est l'évidence. Le cuivre est sa terre, son enclos où les images vont naître. Parfois il en fera gravure, griffure, parfois il y mettra sur elle des limites, des contours, comme le jardinier des plates-bandes sur sa terre. Et puis quelque matière savante, quelque poudre pour ensemencer le métal.

Vient le feu. Quand le jardinier de la terre accepte la patience des jours, l'émailleur brûle cela qu'il a préparé longuement. Et sans doute est-ce là qu'est l'œuvre d'art, dans l'incendie d'un monde ancien, dans la rupture des assemblages bien connus de la langue – ou des matières, ou des couleurs, dans cette sorte d'insoumission où l'homme guette une fulgurance, ce qui rend soudain le monde, pour un instant si fugace, plus habitable. Pas de terre brûlée : ce n'est pas de violence ou de destruction qu'il s'agit. Le jardinier sait le feu qui libère, la chaleur qui fait un autre monde, mais en y mettant plus d'humanité, en nous sauvant. On ne joue pas avec le feu, on l'éprouve, on apprend celui qui purifie. Risquer le feu, comme la terre dans la patience, faire advenir dans l'obscur apprentissage, des images.

Images des émaux

Regardons les images. Depuis des millénaires, depuis le temps des grottes, des pierres aux anciennes églises, depuis des siècles sur la toile lisse, sait-on vraiment ce qu'est une image ? Un instant figé du regard, de ce que l'on a vu en soi, autrement peut-être, dans les décombres de la mémoire. Et cet instant qui vous surprend comme l'éternité, révèle l'autre pays de l'homme, comme l'intensité d'un appel à ce que pourrait être, un jour, dans l'improbable, le voyage infini des merveilles.


Regardons les images. Et d'abord celle nommée " Jardins ". Est-ce une image, cet assemblage, formes, couleurs, tracés qui semblent naître de l'enfance ? Rien ici de l'apparence. Dès le premier regard pourtant, la fraîcheur, la liberté, mais dans une précarité intense qui vous étreint. Comme si la certitude sous les yeux de tout ce qui s'échange, se conjugue, se construit, risquait à tout moment d'être anéanti. On regarde de plus près, on voit les douceurs subtiles dans la matière de l'émail, ce qui fait l'œuvre plus réelle et plus insaisissable. On se dit qu'on ne sait rien, feuilles, tiges, étoiles, de ce qui s'est écrit là. Et l'on regarde encore, comme à travers l'eau d'un lac de montagne cette profondeur insatiable que font les couleurs fragiles et les traits incertains. Que dit une image, au-delà de cette densité, dans l'insondable ? On regarde, on sait qu'on pourrait être là, longtemps, face à l'admirable, dans l'immobile des jours.

Petite Germinatrice • Clic pour agrandir
Petite Germinatrice • 2006 • Émaux cloisonnés sur cuivre gravé

L'autre image, cette " petite germinatrice ", on la croit simple, comme un visage de femme échevelé, se dit-on. Et l'on pourrait n'en rester qu'à l'agréable des traits, la chaleur des couleurs. Et l'on pourrait se dire que c'est un visage simplement, dans le végétal mêlé, avec tous ces éléments – le croissant, les étoiles encore..., que le créateur a semés sur son œuvre. On pourrait boucler ainsi le temps, admiratif de cette virtuosité, comme naguère celle des peintres mettant en fragments le miroir du monde. Mais ce qui fait l'image, et sa puissance de germination pourrait-on dire à dessein ici, c'est quand le corps s'arrête devant elle, qu'il prend en lui, derrière l'apparence de ce visage, comme une profondeur diffuse, de cela qui s'assemble sous les yeux. Derrière le visage, il y a l'extrême précision dans l'intangible du monde, cette sorte de tension où chaque chose est à sa place. Mais tout autant, la profusion du vivant, ce désir que l'image fait en nous que le multiple, là, sous nos yeux, mène à quelque cohérence, enfouie, lointaine, et que c'est ce chemin qui fait l'inépuisable des vies.


Jardiner le feu mène ailleurs, c'est-à-dire à l'essentiel. Jean-Claude Bessette l'a bien compris, lui qui dit que " rien n'est donné, rien n'est certain, pour un voyage qui mène vers soi-même... " Vers soi-même, c'est-à-dire vers ce joyau d'humanité que nous avons tous en partage.

Retrouver les émaux de Jean-Claude Bessette sur son site www.jardinsdufeu.com