Le tricot

C’est à la fin des années soixante dans le calme d’un soir, c’est là où tu vis,

là où l’on partage la part incandescente de notre existence, quand la jeunesse va s’affranchir de l’enfance, quand on croit encore que ce qui nous entoure va continuer de nous envelopper, de nous protéger.

C’est le soir certainement, ta mère est près de la fenêtre, assise près de la lumière qui doucement s’efface. Peut-être parlons-nous un peu, je te regarde dans les plages du silence, c’est le bonheur sur le corps. Dehors, quelques bruits, pour mieux comprendre les plages du silence. Ta mère tricote comme souvent mais ce soir c’est avec quatre aiguilles fines, brillantes, mises en carré. Je la regarde, fasciné par le jeu expert des doigts du fil et des aiguilles, par cette complexité de cela qui se tient à lui-même, la laine dont on voit déjà la forme naissante, d’où les aiguilles se retireront. Cette paire de chaussettes sera pour moi, pour les jours de l’hiver quand on va dehors malgré le froid. Objet banal mais comme un viatique pour toute une existence, aujourd’hui encore je les porte les jours de gel devenus rares, je vois les renforts au talon, les torsades le long de la jambe, je revis l’intensité de ce moment, le fil et les aiguilles, les gestes qui transfigurent, qui incarnent, ce qui naît des doigts, sans éclat, dans l’ordinaire des jours.

Il y a derrière le tricot qui vient au monde l’immense humilité d’un savoir de tous les jours, enfoui dans les générations, transmis de mère à fille. Ce que transmet la mère va bien au-delà des modèles d’entrelacs, des motifs et de toute la technique nécessaire aux jeux des aiguilles et des doigts. C’est comme un rapport au monde, à la réflexion, au silence, à la lenteur. Une sorte de résistance devant la fébrilité des temps, devant l’insensé. Une manière d’éprouver ce qu’on peut faire émerger hors du silence et qui prolonge l’humanité.

Je ne devine pas à l’époque que cet instant du soir me couvrira de ses bienfaits toute une vie, que le bonheur est ce qui s’écrit ainsi à travers nous, entre le provisoire et la transfiguration, entre ce qui semble tellement modeste et ce qui fait le flux des partages inépuisables. C’est au début de la jeunesse, un soir, dans la campagne mince, ta mère lève le regard de son ouvrage, elle promène ses yeux sur nous, et c’est la bienveillance qui nous couvre.

Soixante années plus tard, quand tu tricotes le soir ouverte à la lumière, je vois les mêmes jeux des doigts sur le fil, cela qui se poursuit, qui continue la quête de l’éternité à travers ce chant venu du tréfonds des années. Cela, qui se répète, ces milliers de gestes simples dans le défi du temps. Je revois le bonheur. Ce qui nous irrigue, cet assemblage sans fin.

Écriture le 16/12/25