Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Il faudrait dire tous les amis perdus, en allés peut-être dans la mort, on ne sait pas, on ne sait plus rien d’eux.

Les jours et les territoires nous ont éloignés sans doute, ou simplement l’usure des jours, ou simplement l’oubli, tant la mémoire des vies ne leur suffit pas. Sait-on pourquoi les amitiés s’étiolent, pourquoi un jour on n’ose plus quêter encore l’échange, pourquoi le recouvrement du temps lentement dissout ces liens de parole qu’on avait crus arrimer à soi, pour toujours comme disent les enfants et les premières amours.

Ceux qui sont loin, de l’autre coté de l’océan, un jour on envoie un message et l’adresse n’existe plus et c’est l’absence immense. On se rappelle alors les périples en commun, de la Bretagne d’ici au Charlevoix de là-bas, des rires sur le bateau des canaux de la terre celte, à la cueillette des bleuets sur les hauteurs qui dominent le grand fleuve. On se rappelle, on tente dans un coin des souvenirs d’aménager des images pour toujours, on voudrait tant que les images rendent vie encore, on voudrait tant partir demain encore respirer l’air de la Gaspésie. Comment fermer à jamais la saison de la mémoire ?

Il y a ceux qui voulaient qu’on revienne les voir, mais le courage manque, de parcourir encore le monde, et la terre en surchauffe, on voudrait désormais la sobriété heureuse, mais peut-être est-ce la peur en nous, de ce qui nous arrive à tous, le temps qui s’amenuise et l’avenir triste qui se dessine chaque jour un peu plus.

Chacune et chacun tisse autour de soi comme un invisible nimbe qui l’attache aux visages, aux paysages, aux instants. On ne sait pas pourquoi cela se tisse encore, ou se désagrège peu à peu, on ne sait pas ce qu’est vraiment le temps, en quoi il blesse les corps.

Au soir des vies les amitiés couvrent le ciel intime de leurs lueurs intenses, on les serre près de soi, on les retient d’un mouvement inespéré de la mémoire. On aurait voulu tant tout retenir. Celles et ceux perdus, en allés, celles et ceux qu’on n’a pas su garder, qui sont là encore, dans les sourires qui respirent des immenses paysages traversés de la terre.

Écriture le 11/11/25

Elles occupent plusieurs albums, tu as rangé toutes ces images qu’on a gardées, celles d’avant notre enfance, de ceux de la famille qui nous ont précédés, du temps d’avant notre rencontre, et celles de notre histoire.

Les plus anciennes ont été prises par des photographes, celles d’avant, d’avant que les images soient à portée de tous. On passe du noir et blanc à la couleur, puis le cortège s’arrête, quand on passe au numérique et que, d’abord, on fait des albums de voyage sur un CD, avant de peupler les mémoires d’ordinateurs qu’on explore rarement. On mesure les grands moments d’émotion, la rencontre amoureuse, les enfants. Les photos de famille ne montrent pas la mort, mais les voir c’est aussi rencontrer l’absence obsédante de tous ceux en allés, dont il reste les sourires sur le papier, les corps mêlés aux paysages, au gré des saisons.

Je les regarde rarement ces photos, à cause de l’étreinte du bonheur passé et de la peur de ce qui s’est évanoui, et parce que la vie s’écrit en elles sans que l’on sache vraiment en discerner les lignes, les fondements. Parfois même, on ne se souvient plus de ces instants qu’on a rendus immobiles à jamais. À jamais, c’est-à-dire le temps que tient le papier, avant qu’il ne se désagrège. Et parfois aussi, on a perdu les noms de ceux dont on voit l’image. Il reste le témoignage d’anciens costumes, de certaines scènes, des maisons qu’on a transformées… On cherche des cohérences, des certitudes, les images servent à nous rassurer, dans le fil si fragile de la permanence du temps.

Et puis bien sûr, pour certaines, c’est toute l’aventure humaine qui jaillit : le premier sourire du bébé, ses premiers gestes, ses découvertes des fleurs, et le corps qui grandit, sa fierté d’être au monde, les premières amitiés de l’enfance… Les images sont le point de départ des rêves, on pourrait construire une longue histoire, à partir de leurs scènes en pointillés, qui ne saurait être la vérité du temps qui a passé, qui nous a forgés, dépouillés, creusé nos chairs.

Je les regarde ces images entre l’amour et la peur, entre les traces de notre vie et leurs absences immenses. Je les regarde cœur serré, entre bonheur et douleur, cherchant à tâtons ce que je voudrais rassembler dont je ne sais même pas l’évidence, même pas la finalité. Il y a tous ces sourires des enfants, toute cette confiance des femmes et des hommes, ces instants d’eux qu’ils offrent au monde, tout ce que les images insufflent, au-delà de l’incrédulité des mots. J’en mesure l’exception, cette sorte de creuset qui nous fait naître, qui dresse un chant contre la solitude et notre fin.

Écriture le 21/10/25

Nous sommes en juillet 1976, c’est ce qui est écrit sur la diapositive. Le bleu du ciel, le vert des arbres et le pré à l’herbe déjà desséchée.

Au milieu de la photo, sur le chemin, entre le soleil et l’ombre, trois jeunes femmes avec à leurs côtés une petite fille. Je ne les reconnais pas, la vue est prise de trop loin et la mémoire est en morceaux, des amies en allées peut-être avec ces années longues qui me séparent de l’instant de l’image. Chacune tient devant elle, avec presque précaution et fierté, une ou deux tôles emplies de pâte à galette. Elles viennent de chez nous et s’en vont vers le four à pain du voisin, qu’on a remis en route pour l’occasion.

L’occasion, c’est l’inauguration de l’exposition d’été dans notre atelier de tissage. Je crois me souvenir qu’il s’agit cette année-là de L’enfance écoute : Luc Bérimont, Guillevic et d’autres amis poètes m’ont envoyé des comptines, on a rassemblé des livres pour enfants, fait appel à la bibliothèque de Saint-Jean d’Angély, à des jeunes de Cognac pour dire des textes. Il y a dans l’événement de la naïveté et de la ferveur, et la foi de l’impossible, de convier un peu ce village à renaître, d’affirmer que la culture peut se vivre ici aussi, à l’écart, dans son exigence vivifiante. Deux cents personnes viendront devant la maison partager les chansons et les parts de galettes de Saintonge, les comptines et les mots des enfants, et la soirée longue dans la douceur de vivre.

Les galettes, Madeleine en a préparé la pâte, en la brassant longuement avec les mains dans d’immenses bassines. Puis on l’a étalée sur les tôles, ces plats circulaires traditionnels qu’on va placer dans le four. Avec Élie, le mari de Madeleine, on a préparé ce four, fait brûler dedans deux fagots, puis ramené les braises à l’entrée, pour que la chaleur se maintienne bien. Et l’on place huit tôles côte à côte par fournée, ce qui fera huit galettes, soixante-quatre parts. Toute la journée on fait ainsi, les jeunes femmes apportent les tôles, et remportent les galettes une fois cuites, six à sept fournées en tout… Voilà ce que dit la photo, l’incandescence des bonheurs à l’abri dans la nostalgie lointaine du temps, de la vie qui s’est écoulée, de la mémoire qu’on a perdue, des gens sur la photo, de ces grands arbres aussi tout au milieu du grand pré qu’on a supprimés ensuite, sans qu’on sache vraiment quand. On croit le paysage immuable, mais la fébrilité des hommes le transforme, le taraude.

Je regarde cette image longuement, je recouds en moi les instants, je les tisse, je cherche à nouveau un peu de leur vie, un peu de cet assemblage qui a fait que je les ai gardés en moi, qu’ils sont restés depuis des décennies gravés dans mon terreau intérieur. Je ne trouve pas vraiment de réponse à cette cohérence fulgurante des moments, qui les fait se déposer à jamais dans les souvenirs.

Mais j’ai le sentiment d’un autre monde, que l’image renvoie, comme d’une perte irrémédiable du temps en allé, mais bien plus encore d’une rupture dont on n’a pas pris conscience et qui semble évidente, aujourd’hui que je vois ces instants sur l’image. Rupture que je ne saurais décrire avec précision, qui tient de l’évidence des sourires des jeunes femmes, des paysages plus emplis des arbres et des lignes douces, de tout ce qui gonfle à partir des couleurs et des lumières sur la photo, et qui semble comme une vie à venir. Rupture, parce qu’on se demande, avec intensité et douleur parfois, si l’on a bien été à la hauteur, de ces espoirs et du temps qui a coulé sur nous, qui a réduit nos rêves, désemparé la confiance, rongé cette incandescence dont l’image et nos regards sur elle témoignent.

Écriture le 14/10/25

Ce sont quelques photos, côte à côte, dans le rangement des souvenirs, banales, autour de chez nous. Et quand on les a prises, savait-on que c’était un des derniers hivers aussi froid ?

Il avait fait moins quinze degrés, peut-être moins dix-sept, et la neige avait tout recouvert, plusieurs jours. Combien d’hivers depuis, sans le moindre flocon ? Les images nous disent l’irrévocable des temps qui changent.

Sans doute la neige à ce point n’était-elle déjà pas si fréquente, le sol devenu vagues de poudre et qui reflète dans le matin le blanc laiteux de la lumière. La terre ainsi propice à tous les rêves, enveloppée, mise à l’abri, dans l’immobile. La neige fige les douleurs des hommes, elle met tout en suspens, tout en question, la neige efface les blessures de la terre, celles de l’univers entier. Dans le contre-jour des premières heures, il ne reste que certains signes de la présence familière : le cerisier, le tas de bois pour le feu.

Sur une autre vue, nous sommes tous deux, bonnet et casquette, écharpes et grosses vestes, dans cet univers blanc si rare ici déjà, nous enlevons le trop plein du blanc, on voit les manches de pelle, c’est pour marcher mieux sans doute, pour retrouver la sensation perdue du sol, de la solidité de la terre. La neige assèche le regard, elle donne au monde comme un chant du rien, une immense beauté mais au prix de l’absence, de ce qui pourrait ne plus être, à jamais recouvert par cette pureté absolue qui semble fallacieuse. Alors nous nous échinons avec nos pelles, pour mieux asseoir nos pas, et nous assurer du provisoire de cette transfiguration de la terre.

Dans la cour, une photo montre l’épaisseur, et les traces des roues de la voiture. On les devine à peine, la photo ne montre rien que cela, l’épaisseur et les traces, comme pour témoigner de la survie malgré tout, d’aller chercher quelque nourriture ou quelque signe ailleurs. La neige – et je me souviens aujourd’hui avec acuité de ces moments – c’est aussi le silence, cela qui monte jusqu’à l’obsession, qu’il faut déchirer, faute de quoi ce pourrait être la mort à jamais.

Enfin, il y a une vue prise du haut de la colline. Les maisons du village semblent blotties les unes contre les autres, plus qu’à l’accoutumée, la neige les a resserrées. La terre et les toits sont blancs, seuls les arbres et les murs tracent des ombres. Je crois revoir un tableau de Breughel, sans les silhouettes d’hommes ou de bêtes. La neige enlève du lieu qu’elle recouvre toute diversité, elle fond tout dans l’universel, juste d’anonymes maisons tassées dans leurs traces depuis des siècles.

A quoi pensions-nous alors, serrés dans le froid de ces instants ? Quelques années, et cela allait revenir, la neige comme un événement rare mais qui scandait le cours des vies depuis l’enfance. Mais en ces terres d’Ouest déjà ouvertes au Sud, ce fut le dernier hiver ainsi, quand la neige et le froid nous obligent à nous retirer, à nous exiler en nous-mêmes, tant l’essentiel du monde s’est enfui du regard.

Janvier 1987

Écriture le 07/09/25

Le ciel est clair sur la photo, entre le bleu et le blanc, c’est un jour de février délavé par l’hiver.

Au fond on devine des silhouettes d’arbres debout, et d’autres couchées qu’on a mis à bas récemment sans doute. Sur le carton de la diapositive est gravé FEV 73. Je regarde la photo plus de cinquante ans plus tard, dans ce qui est encore ma demeure, dans ce bureau qui était alors une grange saturée de foin, parce qu’on avait commencé les travaux de l’autre côté, vers le bas.

La photo montre les nouvelles ouvertures, une porte et une fenêtre qu’on a fait fabriquer par un menuisier d’un village d’à côté, en ce temps où les artisans venaient prendre les mesures et créaient eux-mêmes leurs objets. J’étais allé le voir dans son atelier, cet homme encore jeune, fils d’un émigré espagnol, j’avais vu la grande scie à ruban, l’immense dégauchisseuse, senti à perdre la respiration les odeurs diverses des bois. Il lui restait quelques planches de noyer, ce bois dur veiné de traces sombres, j’en ai fait plus tard une table basse.

Ces ouvertures se devinent à peine comme neuves au sein de la vieille façade. Dans l’espace entre elles pousse le vieux rosier qui grimpe, qui donne des roses rouges, qui n’existe plus. Tout à droite de l’image, on voit la porte entr’ouverte de l’écurie où l’on pouvait abriter quelques bêtes – cinq ou six tout au plus, et dont on a fait l’année suivante deux chambres.

Tu es sur la photo, dehors, on te voit de dos et d’assez loin mais je te reconnais, comme il me semble que je pourrais te reconnaître de très loin dans le temps, dans la distance, partout. Tu as vingt-sept ans. C’est moi sans doute qui prend la photo, c’est juste pour se souvenir, parce que ce matin d’hiver la lumière est belle, que notre histoire prend corps peu à peu, il y a les ouvertures neuves, et le sable en tas dans la cour, qui dit les travaux à venir.

Sur le toit, les tuiles neuves font des mosaïques de couleurs avec les anciennes, on voit au fond le chemin qui mène du village aux parcelles de terre. Quoi d’autre sur la photo ? Un bac jaune près de la porte. Et un tuyau d’arrosage rouge étalé.

Voilà, c’est la maison d’autrefois dans le soleil d’hiver. Nous ne savons pas encore le bonheur de vivre longtemps ici, des murs à la cour et au jardin. Je me souviens que cet hiver-là, nous avions planté trois pommiers, un seul est encore debout qui nous abreuve de pommes prime chaque été. Depuis des décennies, nous préparons des bocaux de compote, on les met en conserve pour les repas d’hiver. Les saisons nous ont toujours portés de leur danse tranquille, malgré toutes les incertitudes de vivre. Sur la photo on ne devine que le filigrane des vies, un moment fugace sans presque rien à voir. Je te regarde qui sort de la maison, la photo c’est une éternité dans l’instant. Je m’avance vers toi peut-être, je touche ton épaule, et tout m’inonde encore, de ce bienfait d’être ensemble.

Février 1973

Écriture le 29/08/25

Vous êtes dans un pré, sur la terre
près de vous l’on s’affaire

c’est comme un gros oiseau, de toile, de tubes,
un petit moteur à l’arrière,
deux places exiguës, des instructions sommaires,
le casque pour se parler,
les vêtements qu’on enfile pour le vent,
et l’appareil photo que je tiens près de moi,
la peur au ventre un peu, et l’impatience.

ULM 1

Peu de temps,
le tressautement des roues sur l’herbe rase,
le bruit du moteur assourdi,
quelques dizaines de mètres,
et l’homme qui pilote au-devant
fait basculer l’aile,
le temps s’arrête à peine,
et dans le corps, l’air, partout
qui me porte, m’enveloppe,
qui coule sur mes jambes, mes bras.
Pas un instant je ne pense à la fragilité
du moment, de cette aile à moteur,
seulement cette communion avec l’air
une autre sensation du monde
de n’être pas accroché à l’herbe du pré
rivé aux chemins de terre ou de bitume.
Pourquoi cette liberté à ce point
qui traverse le corps
qui lui fait croire à une sorte de légèreté première
offerte en ligne vive à la lumière des cieux ?

ULM 2

Très vite, la terre revient au regard,
c’est l’enchantement neuf
des champs cultivés qu’on n’a jamais vus ainsi,
qui dessinent autrement le labeur des saisons,
les maisons des villages se serrent
telles des bandes d’enfants qui courent la campagne,
et par moment, le signe d’une église comme un jalon
marquant l’espérance de l’humanité vers le ciel.

ULM 3

Je suis comme un enfant,
je tourne mon regard partout pour découvrir
pour voir autrement s’il se peut
pour affermir dans ce corps traversé d’air
l’image du monde.
Tout est là, comme à portée de main,
le regard tourne, il découvre
comme les abeilles le butinage,
tout est là,
dans la densité des instants de l’enfance,
la vie des hommes qui se dévoile
comme tracée sur une page
qui se déroulerait sans fin,
et le corps dans l’air boit
à l’immensité simple,
bienheureuse.


En 2006

Écriture le 15/07/25