Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Ce sont quelques photos, côte à côte, dans le rangement des souvenirs, banales, autour de chez nous. Et quand on les a prises, savait-on que c’était un des derniers hivers aussi froid ?

Il avait fait moins quinze degrés, peut-être moins dix-sept, et la neige avait tout recouvert, plusieurs jours. Combien d’hivers depuis, sans le moindre flocon ? Les images nous disent l’irrévocable des temps qui changent.

Sans doute la neige à ce point n’était-elle déjà pas si fréquente, le sol devenu vagues de poudre et qui reflète dans le matin le blanc laiteux de la lumière. La terre ainsi propice à tous les rêves, enveloppée, mise à l’abri, dans l’immobile. La neige fige les douleurs des hommes, elle met tout en suspens, tout en question, la neige efface les blessures de la terre, celles de l’univers entier. Dans le contre-jour des premières heures, il ne reste que certains signes de la présence familière : le cerisier, le tas de bois pour le feu.

Sur une autre vue, nous sommes tous deux, bonnet et casquette, écharpes et grosses vestes, dans cet univers blanc si rare ici déjà, nous enlevons le trop plein du blanc, on voit les manches de pelle, c’est pour marcher mieux sans doute, pour retrouver la sensation perdue du sol, de la solidité de la terre. La neige assèche le regard, elle donne au monde comme un chant du rien, une immense beauté mais au prix de l’absence, de ce qui pourrait ne plus être, à jamais recouvert par cette pureté absolue qui semble fallacieuse. Alors nous nous échinons avec nos pelles, pour mieux asseoir nos pas, et nous assurer du provisoire de cette transfiguration de la terre.

Dans la cour, une photo montre l’épaisseur, et les traces des roues de la voiture. On les devine à peine, la photo ne montre rien que cela, l’épaisseur et les traces, comme pour témoigner de la survie malgré tout, d’aller chercher quelque nourriture ou quelque signe ailleurs. La neige – et je me souviens aujourd’hui avec acuité de ces moments – c’est aussi le silence, cela qui monte jusqu’à l’obsession, qu’il faut déchirer, faute de quoi ce pourrait être la mort à jamais.

Enfin, il y a une vue prise du haut de la colline. Les maisons du village semblent blotties les unes contre les autres, plus qu’à l’accoutumée, la neige les a resserrées. La terre et les toits sont blancs, seuls les arbres et les murs tracent des ombres. Je crois revoir un tableau de Breughel, sans les silhouettes d’hommes ou de bêtes. La neige enlève du lieu qu’elle recouvre toute diversité, elle fond tout dans l’universel, juste d’anonymes maisons tassées dans leurs traces depuis des siècles.

A quoi pensions-nous alors, serrés dans le froid de ces instants ? Quelques années, et cela allait revenir, la neige comme un événement rare mais qui scandait le cours des vies depuis l’enfance. Mais en ces terres d’Ouest déjà ouvertes au Sud, ce fut le dernier hiver ainsi, quand la neige et le froid nous obligent à nous retirer, à nous exiler en nous-mêmes, tant l’essentiel du monde s’est enfui du regard.

Janvier 1987

Écriture le 07/09/25

Le ciel est clair sur la photo, entre le bleu et le blanc, c’est un jour de février délavé par l’hiver.

Au fond on devine des silhouettes d’arbres debout, et d’autres couchées qu’on a mis à bas récemment sans doute. Sur le carton de la diapositive est gravé FEV 73. Je regarde la photo plus de cinquante ans plus tard, dans ce qui est encore ma demeure, dans ce bureau qui était alors une grange saturée de foin, parce qu’on avait commencé les travaux de l’autre côté, vers le bas.

La photo montre les nouvelles ouvertures, une porte et une fenêtre qu’on a fait fabriquer par un menuisier d’un village d’à côté, en ce temps où les artisans venaient prendre les mesures et créaient eux-mêmes leurs objets. J’étais allé le voir dans son atelier, cet homme encore jeune, fils d’un émigré espagnol, j’avais vu la grande scie à ruban, l’immense dégauchisseuse, senti à perdre la respiration les odeurs diverses des bois. Il lui restait quelques planches de noyer, ce bois dur veiné de traces sombres, j’en ai fait plus tard une table basse.

Ces ouvertures se devinent à peine comme neuves au sein de la vieille façade. Dans l’espace entre elles pousse le vieux rosier qui grimpe, qui donne des roses rouges, qui n’existe plus. Tout à droite de l’image, on voit la porte entr’ouverte de l’écurie où l’on pouvait abriter quelques bêtes – cinq ou six tout au plus, et dont on a fait l’année suivante deux chambres.

Tu es sur la photo, dehors, on te voit de dos et d’assez loin mais je te reconnais, comme il me semble que je pourrais te reconnaître de très loin dans le temps, dans la distance, partout. Tu as vingt-sept ans. C’est moi sans doute qui prend la photo, c’est juste pour se souvenir, parce que ce matin d’hiver la lumière est belle, que notre histoire prend corps peu à peu, il y a les ouvertures neuves, et le sable en tas dans la cour, qui dit les travaux à venir.

Sur le toit, les tuiles neuves font des mosaïques de couleurs avec les anciennes, on voit au fond le chemin qui mène du village aux parcelles de terre. Quoi d’autre sur la photo ? Un bac jaune près de la porte. Et un tuyau d’arrosage rouge étalé.

Voilà, c’est la maison d’autrefois dans le soleil d’hiver. Nous ne savons pas encore le bonheur de vivre longtemps ici, des murs à la cour et au jardin. Je me souviens que cet hiver-là, nous avions planté trois pommiers, un seul est encore debout qui nous abreuve de pommes prime chaque été. Depuis des décennies, nous préparons des bocaux de compote, on les met en conserve pour les repas d’hiver. Les saisons nous ont toujours portés de leur danse tranquille, malgré toutes les incertitudes de vivre. Sur la photo on ne devine que le filigrane des vies, un moment fugace sans presque rien à voir. Je te regarde qui sort de la maison, la photo c’est une éternité dans l’instant. Je m’avance vers toi peut-être, je touche ton épaule, et tout m’inonde encore, de ce bienfait d’être ensemble.

Février 1973

Écriture le 29/08/25

Vous êtes dans un pré, sur la terre
près de vous l’on s’affaire

c’est comme un gros oiseau, de toile, de tubes,
un petit moteur à l’arrière,
deux places exiguës, des instructions sommaires,
le casque pour se parler,
les vêtements qu’on enfile pour le vent,
et l’appareil photo que je tiens près de moi,
la peur au ventre un peu, et l’impatience.

ULM 1

Peu de temps,
le tressautement des roues sur l’herbe rase,
le bruit du moteur assourdi,
quelques dizaines de mètres,
et l’homme qui pilote au-devant
fait basculer l’aile,
le temps s’arrête à peine,
et dans le corps, l’air, partout
qui me porte, m’enveloppe,
qui coule sur mes jambes, mes bras.
Pas un instant je ne pense à la fragilité
du moment, de cette aile à moteur,
seulement cette communion avec l’air
une autre sensation du monde
de n’être pas accroché à l’herbe du pré
rivé aux chemins de terre ou de bitume.
Pourquoi cette liberté à ce point
qui traverse le corps
qui lui fait croire à une sorte de légèreté première
offerte en ligne vive à la lumière des cieux ?

ULM 2

Très vite, la terre revient au regard,
c’est l’enchantement neuf
des champs cultivés qu’on n’a jamais vus ainsi,
qui dessinent autrement le labeur des saisons,
les maisons des villages se serrent
telles des bandes d’enfants qui courent la campagne,
et par moment, le signe d’une église comme un jalon
marquant l’espérance de l’humanité vers le ciel.

ULM 3

Je suis comme un enfant,
je tourne mon regard partout pour découvrir
pour voir autrement s’il se peut
pour affermir dans ce corps traversé d’air
l’image du monde.
Tout est là, comme à portée de main,
le regard tourne, il découvre
comme les abeilles le butinage,
tout est là,
dans la densité des instants de l’enfance,
la vie des hommes qui se dévoile
comme tracée sur une page
qui se déroulerait sans fin,
et le corps dans l’air boit
à l’immensité simple,
bienheureuse.


En 2006

Écriture le 15/07/25

C’est un jour où la lumière
se pose sur la vie

c’est dans la jeunesse
quand on attend sur nous
le monde à venir.

Je te regarde à travers les feuilles
des hauts arbres,
je n’ai jamais regardé quelqu’un
avec cette acuité-là,
quand l’objet du regard vous renvoie
toute la densité de l’avenir,
je ne sais pas ce qui me touche,
ce que c’est la présence, toi-même,
qui grandit dans mon corps,
en tissant infiniment toutes les fibres.

C’est un jour entre tous béni
peuplé du blanc du temps
qu’on imagine ensemble
sans être certain de rien
mais en croyant d’emblée
que tout devient possible
qu’il y aura un chemin au cœur de ces enlacements
des jours, des corps, des yeux
comme une source où boire à jamais.

Quand a-t-on su cela,
que c’était notre histoire
et qu’elle allait durer
même dans le fracas des temps difficiles
même à travers les douleurs
même dans le silence ?
Quand a-t-on su cela,
nos doigts et nos paroles,
qui partagent ensemble le monde,
le parfum si délicat
des jours de la terre entre nous ?

Voilà, les mots dansent dans la mémoire,
elle qui tresse en elle ces instants
où cela est venu sur nous
sans qu’on le sache vraiment
le vouloir de vivre
de croire à l’impossible
qui défierait le temps.

C’est aujourd’hui
qu’on marque comme on dit
d’une pierre blanche,
des décennies plus tard,
la vie qui n’est pas finie,
qui est passée, tout ce temps
brûlant, émerveillé,
ces gestes à écrire
des immenses remerciements
qu’on laisse en jachère en soi,
et la peur parfois
de ce qui viendra,
et l’espoir aussi,
par-dessus tout.

 

Écriture le 17/08/25