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Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Un petit livre encore, simple à lire et qui brosse par petites touches une crise de plus, celle d’un monde où les récits s’étiolent et où donc notre rapport aux autres et au vivant perd de sa substance.

Byung-Chul Han est originaire de Corée du Sud, où il commença des études de métallurgie, avant de se pencher sur la philosophie et la théologie, en Allemagne. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, publiés en français aux PUF et chez Actes Sud, ouvrages tous à l’écriture fluide.

Celui-ci1 s’intéresse aux histoires que les hommes se racontent depuis bien longtemps et qui les ont fondés en quelque sorte, si l’on pense aux mythes des sociétés traditionnelles que l’on se transmettait de génération en génération, puis aux premiers récits écrits (l’épopée de Gilgamesh, les récits bibliques, le Coran…), et enfin aux récits que de multiples écrivains, depuis l’invention de l’imprimerie, ont tissés dans la mémoire commune. Petit parcours dans l’ouvrage, qui dévoile une rupture de plus, ou même une lézarde dans l’imaginaire.

Ce que pointe d’abord le philosophe est que le récit n’est pas de même nature que l’information. Le lecteur de journaux passe d’une nouveauté à une autre, son regard est rapide, bondissant, même s’il ne zappe pas constamment.

La nouvelle que contient une histoire présente toujours une autre structure spatiale et temporelle que l’information. Elle vient “ de loin ”. Le lointain est son trait essentiel. Le démantèlement progressif du lointain est une caractéristique de la modernité. → p. 18

L’information, elle, ne contient pas de distance, elle ne “ survit pas à l’instant de sa prise de connaissance ”. Et son inflation actuelle en limite encore plus la portée temporelle, les infos se détruisent elles-mêmes dans leur rapide succession. Byung-Chul Han cite Walter Benjamin :

Le conteur tire ce qu’il raconte de l’expérience, de la sienne propre et de celle qui lui a été racontée. Et il en fait à nouveau une expérience pour ceux qui écoutent ses histoires. → p. 23

Et la numérisation, là encore, rebat les cartes, elle réduit le réel :

L’informatisation de la réalité fait que l’expérience immédiate de la présence s’étiole. → p. 26

Le développement de l’information devient une forme de domination à laquelle nous sommes tous désormais confrontés.

Les informations morcellent le temps. Le temps se raccourcit pour ne plus être qu’une fine trace de l’actuel. […] Le passé n’exerce plus d’action sur le présent. Le futur se resserre jusqu’à ne plus être qu’un update permanent de l’actuel. […] La vie qui avance en suspension d’un présent à l’autre, d’une crise à l’autre, d’un problème à l’autre, se fige à l’état de survie. → p.38

Les plateformes numériques brisent l’imaginaire du récit, elles le dissolvent :

Les états et les humeurs sont régulièrement enregistrés. On tient un procès-verbal rigoureux de l’ensemble des activités du quotidien. […] Ce faisant, on ne raconte rien : on ne fait que mesurer. […] Seul le récit nous aide à nous connaître nous-mêmes : il faut que je me raconte. Mais les comptes, eux, ne racontent rien. → p. 50-51

“ Raconter exige de l’oisiveté. ” À l’instar du poète Christian Bobin qui faisait lui aussi l’éloge de la lenteur sinon de la paresse, le philosophe prend des exemples et montre comment la recherche de sens dans le récit se fait dans la tension narrative, pas à pas, en tissant des liens dans l’imaginaire, en construisant peu à peu ce qu’on peut nommer la présence, ou l’aura :

L’aura est l’éclat qui élève le monde au-dessus de sa pure facticité, le voile mystérieux qui se dépose autour des choses. → p. 72

La narration est un jeu d’ombre et de lumière, de visible et d’invisible, de proximité et de lointain. → p.76

À l’inverse, la volonté de transparence absolue brise l’enchantement, elle décompose le monde “ en données et en informations ”.

Il n’existe pas de récit transparent. Tout récit suppose mystère et enchantement. → p. 77

Dans un des derniers chapitres, l’auteur cite Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine branché américain Wired, qui annonce la fin des théories :

C’en est fini de toute théorie du comportement humain, de la linguistique à la sociologie. […] Qui peut bien dire pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Ils le font, tout simplement, et nous pouvons le suivre et le mesurer avec une précision sans précédent. Quand il y a suffisamment de données, les nombres parlent d’eux-mêmes. → p. 92

Devant cette sorte de démission de l’humain devant la technologie, Byung-Chul Han défend la théorie comme récit, et rétorque :

La théorie comme récit dessine un ordre des choses qui met celles-ci en relation et explique, de la sorte, pourquoi elles se comportent ainsi les unes avec les autres. Elle développe des liens conceptuels qui rendent les choses compréhensibles. Contrairement au Big Data, elle nous offre la forme suprême du savoir, c’est-à-dire la compréhension. […] La fin de la théorie signifie au bout du compte les adieux au concept comme esprit. L’intelligence artificielle n’a aucun besoin de concept. L’intelligence n’est pas l’esprit. Seul l’esprit est capable de produire un nouvel ordre des choses, de produire un nouveau récit. → p. 92-93

1 Byung-Chul Han, La crise dans le récit, PUF, 2025.

Écriture le 21/06/25

Ce livre au titre étrange est une œuvre à deux auteurs, Anne Alombert, philosophe préoccupée par les enjeux numériques, et Gaël Giraud, économiste et chercheur.

Il s’intéresse aux évolutions récentes du numérique (capitalisation des êtres, intelligence artificielle…) et à leurs impacts sur l’avenir et la société, en tentant de dessiner une voie humaniste aux temps qui viennent1.

Plus qu’une analyse critique, et comme je le fais habituellement, entamons un parcours émaillé de citations de l’ouvrage, très éclairantes à elle seules. Les enjeux d’abord :

Les machines, si “ intelligentes ” soient-elles, ne peuvent remplacer les prétendus “ humains ” auxquels on aime tant les comparer. En revanche, abandonnés à des logiques de capitalisation, les automates numériques risquent de conduire à une accélération de la catastrophe écologique, à une prolétarisation des savoirs (-faire, -vivre et -penser ) et à une industrialisation des esprits individuels et collectifs. → p. 12

Nous baignons dans un univers numérique, sans pouvoir rester à l’écart et en gobant à notre insu le plus souvent des glissements sémantiques et des zones d’ombre qui devraient nous alerter :

Quand ChatGPT nous répond “ je ne suis pas un humain ”, le fait même que cette machine ait été programmée pour utiliser le pronom “ je ” pose question : “ je ” nous fait immédiatement présupposer un sujet, là où il n’y a pourtant qu’interfaces numériques et calculs statistiques. […] Cette prétendue transparence de la machine à elle-même ne masque-t-elle pas l’opacité des algorithmes qui lui permettent de fonctionner ? → p. 18

L’intelligence artificielle n’existe pas, c’est un brassage, une combinatoire, d’une énorme quantité de données déjà existantes, il n’y a rien là de créatif et d’intelligent. Mais tout est fait pour qu’on suive le slogan, et qu’on oublie l’essentiel : on ne sait rien des choix du fonctionnement, des manières dont procède la combinatoire. Ce devrait être transparent, et mieux, démocratique, ce ne l’est pas.

La première partie du livre a trait à la capitalisation du monde, qui est non seulement une appropriation, “ mais aussi la recherche d’un rendement ou d’une rentabilité projetés dans l’avenir... ” (→ p. 29). Et cette opération “ représente une prise de pouvoir sur les êtres et le temps ” (→ p. 31). Car la capitalisation accumule tout ce qu’elle contrôle, en fait des stocks. Les auteurs prennent l’exemple d’une forêt, qui est certes un stock de bois, mais bien plus :

Une forêt, c’est un réseau complexe d’êtres vivants : arbres, buissons, vers, mycélium, bactéries… qui se nourrissent mutuellement les uns les autres mais qui, globalement, ne peuvent subsister sans un apport continuel d’énergie […] et de matière […]. → p. 32

À l’ère numérique, la capitalisation évolue : les réseaux sociaux engrangent toutes les données que leur offrent leurs utilisateurs, et aussi leurs comportements. Tout cela nourrit ces réseaux mais aussi les outils d’intelligence artificielle et leurs approches statistiques, qui ne peuvent faire place, par définition, à l’inventivité :

Si ChatGPT avait existé en 1616, la confirmation par Galilée de l’héliocentrisme révolutionnaire de Copernic n’aurait eu aucune chance d’être reconnue : elle eût été au mieux noyée dans la masse des opinions dominantes géocentrées communément partagée par les intellectuels de l’époque, et peut-être tenue pour dissidente, conspirationniste ou écoterroriste. → p. 76

C’est que la capitalisation des humains s’accompagne de la volonté d’éliminer l’improbable, d’uniformiser les comportements, de tout rendre, et surtout l’avenir, calculable.

La seconde partie traite de l’automatisation des esprits, dans le prolongement de la précédente. Elle mentionne notamment les dangers de l’intelligence artificielle, pour la justice par exemple. Car le déluge de données sur lequel s’appuie l’IA, pour les mettre en corrélation, viennent en bonne part des réseaux sociaux et ne sont pas “ filtrées ” ou analysées avant emploi. Ce déluge est supposé rendre obsolète la réflexion théorique, en faisant “ croire qu’il est possible d’éliminer la diversité des interprétations (théoriques) au profit d’une hégémonie du calcul (statistique). ” (→ p. 74)

Et cette hégémonie du calcul, de l’exploration et de l’exploitation des données, reste totalement opaque :

Ces automates numériques fonctionnent donc à partir de données et de paramètres qui ont déjà fait l’objet de nombreuses décisions d’interprétation, toujours situées et politiquement orientées, mais dans l’opacité la plus complète. → p. 78

Or, les plates-formes sont des sociétés d’envergure mondiale, mais privées. Et ceci nous amène à la dernière partie du livre, intitulée “ Renversements : les communs et la contribution ”, où les auteurs tentent de repérer une voie de sortie par le haut à la situation d’enfermement qui prévaut et se propage.

La richesse que constituent les savoirs représente une valeur particulière, qui doit être distinguée de la valeur marchande ou de la valeur d’échange : contrairement à une ressource ou à une marchandise dont la valeur augmente avec la rareté et diminue quand elle est partagée […], la valeur des savoirs non seulement ne diminue pas lorsqu’ils sont transmis […] mais augmente même à mesure qu’ils sont partagés. → p. 120-121

Privatiser un savoir revient à faire obstacle à son partage et donc à l’empêcher de s’accroître, de s’enrichir et d’évoluer − c’est-à-dire à le stériliser. → p. 121

D’où la nécessité de biens communs, ni privés, ni publics, ouverts à la contribution collective, à l’image des logiciels libres et de Wikipédia. Mais on sait leurs existences précaires, face aux ogres de l’univers numérique. Celui-ci est régi essentiellement par la polarisation mimétique :

Dans la mesure où ils ne se fondent que sur les nombres de clics et de vues, ces algorithmes tendent non seulement à renforcer les moyennes et à uniformiser ou à standardiser les contenus (les créateurs de contenus sont contraints de se plier aux “ recettes ” censées leur assurer le succès, au lieu de développer leur créativité et d’exprimer leur singularité), mais aussi à amplifier les contenus les plus sensationnels, les plus choquants ou les plus violents, sans égard pour leur (non-) sens ou leur (non-) pertinence. → p. 155

C’est un livre à lire… et la tâche est immense.

1 Le capital que je ne suis pas !, Anne Alombert et Gaël Giraud, Fayard, 2024.

 

Écriture le 01/10/24