Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Voussure du portail
Foussais
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Cette sensation d’abord peut-être d’une présence qui nimbe les jours, celle des visages bien sûr, mais aussi des lieux, des paysages d’humanité. Et que cette présence se nourrit d’une mémoire grande, celle des lointains de l’espace et du temps, celle des traces précaires, les œuvres, les images…

Rien ne limite au fond ce qu’on croit être le vivant. C’est notre regard sur le monde qui le nomme ainsi. Partout, là où j’ai marché, regardé, tressé des échanges, aimé… cette profonde évidence – ce qui est avant ou au-delà de la certitude même – qui fait résonner le corps et la pensée d’un même mouvement et qui, de chemins en chemins, tisse entre soi et l’autre, entre soi et le monde, comme une enveloppe si douce de sens, parfois déchirée mais qu’on recoud sans cesse. Vivant, ce qu’on se sait pas mais qu’on éprouve, ce qui fait tenir, dans les proximités multiples des jours.


Tissu du regard vivifié par les mots, les paroles s’enchevêtrent, elles maintiennent l’acceptation de vivre dans le proche de chacun, dans son histoire. Elle disent que malgré tous les désastres, le fil reste possible, qui agrège, corps et regards qui nous accompagnent.


Mais dans ces temps de maintenant, cette évidence même des liens premiers s’éloigne, laissant apparaître comme de grands pans d’humanité dévastée, où seules désormais prolifèrent d’immenses machines lancées pour elles-mêmes dans des courses folles, dont on sait qu’elles saccagent et vont détruire la cohérence ténue qui fait vivre, de la diversité des histoires et des espaces humains à ce dialogue précaire avec le végétal et l’animal que l’humanité a développé depuis le Néolithique.
On trouvera donc dans ces chemins des fragments de vie et d’inquiétude, des instants d’avant et d’aujourd’hui, entre le bonheur d’écrire et l’angoisse du devenir, entre ce qu’on recherche du chant qui apaise et la mesure de l’impuissance, entre ce qu’on a cru comprendre et le secret cruellement solitaire de toute écriture.

 

Dans les articles de ce blog, certains titres font référence à un premier village, et d’autres à un second village. Le premier est celui où j’ai passé mon enfance et la prime jeunesse, au cœur du Pays de Retz, entre la Loire et le lac de Grand Lieu, tout proche aujourd’hui de Nantes. J’y retourne régulièrement et j’y reste très attaché. Le second, au cœur des Vals de Saintonge, est celui où je vis depuis presque cinquante ans, entre lumière des jours et jardin nourricier.


Rémy Prin, l’auteur de ces Chemins, est suffisamment présent sur ce site de Parole & Patrimoine, pour que toute présentation s’avère inutile.

Automne 2021

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Terminons notre parcours des visages byzantins par des vues de Géorgie, qui vont du XIVe au XVIIe siècles.

On pourra se rendre compte à la fois de l’évolution au cours du temps et d’une certaine permanence propre à ces images orthodoxes, qui se doivent de suivre les règles édictées au Concile de Nicée II, en 787, quand justement naît ce qu’on nomme l’orthodoxie, notamment la frontalité, l’immobilité des personnages, le fond doré du divin, la perspective inversée de l’image.


Vierge paradis

Sapara est situé au sud-ouest de la Géorgie, à flanc de montagne. On y accède par une piste de 10 kilomètres. En 2013, quelques moines y vivent encore, rieurs et bons vivants. Il y a ici deux églises, une petite du Xe siècle, et une autre plus grande, avec dôme, construite fin XIIIe début XIVe siècle, par la dynastie Jakeli, qui contrôlait la région.
Les fresques de celle-ci datent du milieu du XIVe siècle. Elles rappellent le style paléologue byzantin, dont l’influence se fait sentir jusqu’ici, très loin de Byzance.


Christ mandylion 5 02
Cette influence est aussi très présente à Ubisi, dont les fresques datent de la fin du XIVe siècle. Une inscription authentifie le peintre, un Géorgien du nom de Damiané. “ Le style qui domine dans ce décor frappe par le dynamisme des personnages1 ”.
L’image montre en bas le visage du Christ, dont on perçoit, malgré la dégradation, l’aspect assez libre. Au-dessus est représenté le mandylion, un tissu où le Christ lui-même aurait laissé son empreinte juste avant sa Passion, icône non faite de main d’homme, longtemps conservée à Édesse puis transférée à Constantinople et source de nombreux miracles. On remarque l’aspect bien plus classique de cette représentation, plus proche des canons des icônes.


Christ abside

L’imprononçable Mtskheta est la très ancienne capitale du royaume des Ibères, à une cinquantaine de kilomètres de Tbilissi. Elle possède plusieurs églises dont la grande cathédrale du début du XIe siècle Sveti Tskhoveli, un des plus grands édifices religieux de Géorgie qui fut reconstruite à l’emplacement d’un bâtiment du Ve siècle.
Une restauration eut lieu au XVe siècle. Le grand Christ qui occupe l’abside date de cette période. Il garde des attributs classiques, mais le travail savant des plis du vêtement et certains traits du visage révèlent l’évolution de l’image.


Christ bapteme

Christ lave pieds 5 05

Ghelati, avec ses trois églises, offre des fresques en abondance, sur une longue période, le tout au sein d’un ensemble architectural exceptionnel. Les deux images montrent le glissement de l’image byzantine vers la représentation du réel, sans que pour autant cela devienne la règle première comme dans l’art occidental.
L’église Saint-Georges est la plus ancienne érigée par le père du roi David le Constructeur, au début du XIIe siècle. Ce visage du Christ recevant le baptême des mains de Jean Baptiste date du XVIe siècle : fond doré qui remplit l’auréole, visage encore habité par l’intériorité mais aussi dessin des traits personnalisé.
Dans la grande église de la Vierge, certaines fresques datent du XVIIe siècle. Ce visage du Christ est extrait de la scène du lavement des pieds des apôtres, avant la Passion. Là aussi, le rendu très humain du visage tranche avec les aplats de couleurs voisins.


Christ Deisis 5 06

Nikortsminda est construite au tout début du XIe siècle. Tout l’extérieur est décoré de reliefs sculptés, scènes figuratives et motifs d’entrelacs sophistiqués. Et les six absides de l’intérieur – l’édifice est à plan centré – sont elles couvertes de fresques.
Ce visage du Christ, partie d’une Deisis, est d’une présence singulière. Si la posture est frontale, l’expression bienveillante et la douceur subtile des tons indiquent une certaine “ modernité ”.


Archange 5 07

Christ Marie 5 08

L’église du Sauveur, à Tsalendjikha, dans la province de Mingrélie, ne se laisse pas facilement découvrir. On arrive sur les hauteurs, et juste une vieille femme veille sur l’entrée. C’est ici, nous dit-on, le plus bel exemple de fresques de style paléologue de la Géorgie2. Des inscriptions attestent que le peintre de Constantinople Marcos Eugénikos serait venu ici travailler, à la demande du donateur qui envoya deux moines le chercher.
En fait, il aurait réalisé peu de peintures, mais surtout formé des peintres géorgiens. D’autre part, il y a ici plusieurs couches de peintures, une qui date de la fin du XIVe siècle, lors de construction de l’église, et une du XVIIe, qui serait une reprise d’un travail antérieur.
Malgré ces méandres dans les réalisations, les fresques sont d’une vivacité qui frappe le regard, comme on peut le voir sur les deux exemples montrés ici. L’archange fait partie du premier entourage du Christ Pantocrator, au sommet de la coupole. La scène du Christ, près de Marie sa mère, aux noces de Cana, pourrait dater du XIVe siècle. On évalue d’ailleurs facilement la différence de style.

1 Tania Velmans, Miroir de l’invisible, Zodiaque, 1996, p. 163.

2 Inga Lordkipanidze, Mzia Janjalia, Tsalenjikha, wall paintings in the Saviour’s Church, Chubinashvili Centre, 2011.

Écriture le 04/12/23

Ce quatrième périple dans les visages byzantins est entièrement consacré à des images du XIVe siècle, et principalement à des vues en provenance de Saint-Sauveur in Chora, à Istanbul.

Quelques mots sur l’édifice d’abord. Chora signifie “ hors la ville ” : on sait qu’une chapelle fut édifiée là du temps de l’empereur Constantin (IVe siècle), à l’époque où le site se trouvait à la campagne, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Puis Justinien (VIe siècle) fit édifier une église attachée au monastère, et les bâtiments subirent au cours du temps bien des refontes et des reconstructions. Ce qu’on voit aujourd’hui date de la renaissance paléologue, quand les Byzantins reprennent en 1261 le contrôle de Constantinople après le sac et l’occupation des Croisés en 1204 et que, bien qu’affaiblis comme puissance politique, ils insufflent un nouveau dynamisme aux arts visuels, jusqu’à leur défaite face aux Ottomans en 1453.

La reconstruction de Chora est réalisée entre 1315 et 1321 par Théodore Metochite, ministre de l’empereur Andronic II, mais aussi écrivain, théologien, philosophe, poète et même astronome. Il ajoute à l’église du XIIe siècle, un narthex extérieur à l’ouest, et, au sud, le parecclesion, une chapelle à nef étroite et longue1.

 

Christ Pantocrator
Le Christ Pantocrator (le Christ dans son corps glorieux) est représenté au-dessus de la porte du narthex extérieur. L’église lui est dédiée, selon l’inscription de la mosaïque : “ Jésus-Christ, terre (chora) de vie ”.
On note le niveau très accompli du visage, et l’extraordinaire maîtrise de l’art de la mosaïque, qui alterne différentes tailles et différentes orientations des tesselles. On est à une période où la fresque est dominante, et la mosaïque cherche à se fondre visuellement dans la continuité des couleurs.

 

Vierge


Cette Vierge à l’enfant est au sommet d’une coupole, dans le narthex intérieur, côté nord. Tout autour, sur les quartiers de la coupole qui descendent vers le bas, on trouve les noms et les figures de 16 aïeux de Jésus.
Là encore, on retrouve “ l’immobilité éternelle ” des visages, leur aspect presque halluciné, qui cherche à transmettre l’énigme de l’invisible présence, qui nourrit l’image byzantine.


Jesus de la khalke


Cette figure du Christ est placée sur un tympan du narthex intérieur. La mosaïque est d’une extrême finesse et magnifie la douceur du visage.
Elle fait écho à la figure du Christ montrée sur la porte de bronze (la khalke) du palais impérial qui fut détruite lors du début de la crise iconoclaste, au début du VIIIe siècle, sur ordre de l’empereur Léon III. L’officier chargé de l’opération fut lynché par la foule qui vénérait cette image avec ferveur.


Christ anastasis


Cette silhouette du Christ est au centre d’une scène appelée Anastasis, allégorie de la Résurrection, qui occupe la demi-coupole de l’abside du Parecclesion. On y voit le Christ tout de banc vêtu, au sein d’une mandorle de gloire, qui remonte des limbes et tire hors de leurs sarcophages Adam et Ève, qu’il tient par les bras.
En cette renaissance byzantine, la fresque, qui date de 1320-1321, s’affranchit presque des règles de l’image orthodoxe. Les personnages perdent de leur frontalité, de leur immobilité, “ ils s’étirent en longueur et parfois se fragilisent à l’extrême2 ”. Les plis du vêtement accompagnent le mouvement du corps, l’image devient plus proche du réel, sans toutefois le rechercher systématiquement.


Christ coupole
Bien que datant aussi du XIVe siècle, ce visage du Christ, en mosaïque, à la coupole du parecclesion de l’église Theotokos Pammakaristos d’Istanbul, est d’une facture tout à fait classique, ce qui montre que la renaissance n’a pas pénétré partout. Il y est représenté entouré de prophètes.
Cet ensemble comprend une église principale et ce parecclesion, ajouté comme chapelle funéraire vers 1310, par la veuve de Michel Glabas Tarchaniote, protostrator, c’est-à-dire titulaire d’un office à la cour impériale, et qui avait reconstruit l’édifice3.


Saint

La vallée de Soganli, en Turquie, se trouve entre Kayseri et Nigde, au sud-est de la Cappadoce. Marcher ici, c’est aller vers des églises minuscules creusées dans la roche, avec une architecture semblable aux “ églises du dehors ”. À côté, une cour souvent, et des galeries, avec les pièces à vivre pour les moines. Tout ça, dans une vallée de rêve, avec beaucoup de peupliers, de noyers et d’abricotiers…
Yilanli kilise, l’église au serpent, tire son nom d’une peinture de saint Georges terrassant le dragon. Comme partout ici, les fresques sont taguées, parfois défigurées par des gravures récentes de touristes. Quand on découvre un visage presque intact, comme ici celui d’un saint au cœur d’un groupe de nombreuses auréoles, c’est le bonheur de cette image byzantine qui creuse le passage vers l’invisible, le bonheur mêlé de la gravité, de la sérénité et de la légèreté dans ses couleurs profondes.

1 Ali Kiliçkaya, La Sainte-Sophie et Chora, Silk Road publications, 2013

2 Tania Velmans, L’image byzantine, Hazan, 2009, p. 64.

3 Ibid. p. 129.

Écriture le 03/12/23

Continuons notre parcours des visages, pour la période des XIe et XIIe siècles, sur les terres turques et géorgiennes, aussi bien dans des lieux retirés que dans des ensembles patrimoniaux plus importants.

L’occasion d’apprécier sur les images les variations dans les styles.

Visitation.jpg
Nous avons parcouru la vallée d’Ihlara, en Cappadoce, en 2010, dans un environnement encore sauvage et non aménagé pour le flot des touristes, à l’époque peu nombreux. Cette vallée, née d’un ancienne activité volcanique, distribue des paysages somptueux. Et elle est truffée d’églises creusées dans la roche, pratiquement toutes ornées de peintures. Et presque toutes ces peintures ont été dégradées au cours du temps, par des inscriptions et éclats parasites. Si bien que l’enchantement du parcours est constamment tempéré, presque contraint, par une sorte de lamentation ou de rage intérieure…
Bahattin Samanligi kilise – l’église du grenier à foin de Bahattin1 – possède des peintures datées du milieu du Xe au début du XIIe siècles. On y a découvert récemment une inscription révélant que le donateur des peintures était un membre de l’élite militaire byzantine. Catherine Jolivet-Lévy affirme que les couleurs, aujourd’hui assombries, étaient à l’origine très vives, et que l’ensemble des images font référence, notamment par les bijoux portés par les personnages, à une ambiance aristocratique.


Simon

David Garedja est au bord de la steppe que les Mongols autrefois s’étaient appropriée. Toute la falaise qui semble ici dominer le monde est trouée d’abris, autrefois monastères. Et ce parcours serre le cœur, fresques ouvertes à tous les vents, à toutes les décrépitudes.
L’image supposée de Simon orne l’ancien réfectoire des moines. Les traits sont minimes, on cherche la puissance d’origine de l’image, on cherche la présence de ce visage impassible...


Vierge
Au début du XIIe siècle, David le Bâtisseur, roi de Géorgie, impulse de profonds changements, nouvelles villes, routes, ponts, canaux d’irrigation et nouveaux monastères. Parmi ceux-ci, Ghelati est un des plus imposants, il comprend trois églises dont la grande église de la Vierge, et un bâtiment dit de l’Académie dédié à l’enseignement.

Ce visage appartient à une Vierge à l’enfant, présentée entre les archanges Michel et Gabriel, à la nef de la grande église, sous forme de mosaïque. Elle date de 1130 environ. “ La technique picturale caractéristique de Byzance est ici combinée avec le concept linéaire de forme typique de l’art géorgien2 ”. On comparera ce visage avec celui de l’abside de Sainte-Sophie, trois siècles plus tôt.


Vierge

On a déjà rencontré à l’article précédent, l’église Saint-Georges, de Svipi-Pari.
Parmi les fresques qui recouvrent toutes les parois intérieures, ce visage, daté sur place du XIIe siècle, mais plus probablement du XIVe.


Christ en métal
Mulakhi est situé non loin de Mestia, en Svanétie. Comme dans tous les villages ou presque, les maison-tours marquent le paysage de leur empreinte. L’église du Christ, plus humblement, a l’air d’une simple maison.
Les peintures aux murs datent du XIIIe siècle, mais l’église abrite des trésors, dont une icône du VIe siècle. Celle-ci, visage du Christ bénissant, date du XIIe siècle. La frontalité et l’épure énigmatique sont accentués par le rendu spécifique du métal repoussé.


Vierge

Le monastère de Eski Gumusler est situé au sud-est de la Cappadoce, non loin de la ville de Nigde. Il est aménagé dans un immense bloc de tuf tendre que les moines, au Xe siècle, creusèrent en tous sens pour façonner leurs cellules. Au centre, une grande cour excavée, à ciel ouvert. De l’autre côté de la cour, une église, complètement taillée dans la roche, dont quatre hauts piliers forment la structure.
Les parois sont là aussi couvertes de fresques datées des XIe – XIIe siècles. Parmi celles-ci, sur la paroi nord, une Annonciation, avec ce visage de la Vierge, dont on remarque à nouveau la permanence dans la composition.


Christ
Görëme est le joyau de la Cappadoce, un musée à ciel ouvert dans un paysage admirable, gâché tôt, dès le matin, par une affluence de touristes qui rendent tout irréel. Comme si la foule marchandisée déconstruisait la mémoire, le territoire, en faisait un hochet publicitaire, une autre forme d’image, sans consistance culturelle aucune.
L’église aux sandales (Çarikli Kilise) date du XIe siècle, elle abrite des fresques du XIIIe, dont ce Christ Pantocrator au sommet de la coupole, dont on peine à apprécier le calme bienfaisant.

1 Catherine Jolivet-Lévy, The Bahattin samanligi kilisesi at Belisirma (Cappadocia) revisited, in Byzantine Art : recent studies, Brepols, 2009.

2 Rusudan Mepisashvili et Vakhtang Tsintsadze, The Arts of Ancient Georgia, Thames and Hudson, 1979.

Écriture le 30/11/23

Second parcours des visages et des icônes, dans la période du IXe au XIe siècles, en Géorgie, c’est-à-dire sur des terres orthodoxes, mais bien éloignées du centre byzantin qu’était Constantinople.

Encore aujourd’hui, les sites présentant des peintures murales sont extrêmement nombreux. Du VIe au XIIIe siècles, “ la fondation de monastères […] est un phénomène proprement géorgien. Il est déterminant pour le progrès culturel du pays et prend très vite une ampleur stupéfiante.1 ” Outre la densité des lieux, il faut noter la participation d’imagiers locaux, surtout dans les régions reculées et suivant les périodes, mais aussi de peintres venus de plus loin.


Christ de Khe


Khe est un hameau de quelques maisons, dans la région sauvage et à l’écart de Svanétie, au pied des monts du Grand Caucase. L’église Sainte-Barbara a été érigée en deux campagnes, au IXe puis au XIIe siècle. Elle consiste en une nef simple et les parois sont recouvertes de fresques.
Cette icône du Christ en gloire, réalisée sur un panneau en bois, daterait du IXe siècle, nous a-t-on dit sur place, et elle aurait été créée par des peintres locaux. On remarque la frontalité de l’image et la profondeur de l’intériorité qui s’en dégage.


Icône de la Vierge

Vierge enfant
Adishi est un des plus anciens villages de Svanétie, qu’on atteint après une interminable montée, sur une piste invraisemblable, où l’on passe plusieurs fois à gué le torrent qu’on longe. C’est un cul de sac, une sorte de bout du monde au cœur des hautes montagnes. Il y a des passes boueuses entre les maisons, dont certaines abandonnées, de gros murets en pierre sèche, quelques parcelles de potagers et des fleurs bleues et roses.
Il y a trois églises dans ce petit village, dont la plus importante, l’église du Sauveur. Les gens d’ici, à l’existence pourtant précaire, nous font un accueil admirable, eux qui ont sauvegardé depuis des siècles leurs églises, les icônes qu’elles abritent, et même des manuscrits enluminés.
Ces deux icônes de la Vierge remontent au Xe siècle, elles sont faites sur des panneaux de bois. C’est ici aussi un style très local, mais qui intègre les règles de conception des icônes. Les deux icônes sont proches l’une de l’autre, et faussement proches, par certains aspects, de notre peinture moderne d’Occident.


Christ crucifixion


Lachtkhver, un village non loin de Mestia, en Svanétie, possède une église dédiée aux Archanges. Là encore, tous les murs sont couverts de fresques. On nous dit que l’église date du IXe siècle, et les fresques du XIe siècle. Mais Tania Velmans, l’historienne experte de l’art byzantin les date, elle, du XIVe siècle2… De la difficulté du tourisme et des dates...
Et, à regarder ce visage du Christ crucifié, on se rend bien compte que cette manière de créer l’image a subi sans doute des influences venues d’ailleurs et que la culture locale s’est ouverte.


St Georges


L’église Saint-Georges, qui se trouve dans le village de Svipi, communauté de Pari, date du Xe siècle. Quelques maisons la bordent, à flanc de montagne. Tout l’intérieur est peint de fresques des XIIe / XIVe siècles.
Elle conserve aussi un ensemble d’icônes en métal repoussé, argent ou or, qui remontent au XIe siècle. Il s’agit ici d’une figure de saint Georges, le patron de l’église. On retrouve la présence de la composition frontale, et le rendu visuel propre à cette technique et bien différent de la peinture.

En 2013

1 Tania Velmans, Miroir de l’invisible, Zodiaque, 1996, p.16.

2 Tania Velmans, L’image byzantine, Hazan, 2009, p. 83.

 

Écriture le 27/11/23

Les images, on le sait, ont été un enjeu crucial dès les débuts de l’ère chrétienne. Le christianisme émergent s’est beaucoup méfié des images et de l’idolâtrie qu’elles suscitaient, mais les a aussi beaucoup développées, notamment à travers les icônes.

Celles-ci, théorisées, codifiées, ont relativement figé l’expression visuelle dans le monde oriental, après la crise iconoclaste des VIIIe-IXe siècles, et après la séparation entre l’orthodoxie orientale et la chrétienté d’Occident.

Si déjà, “ avant l’époque de l’art ”, pour reprendre l’expression de Hans Belting1, le monde byzantin produit des images différentes de l’Occident, il persiste ensuite et se tient éloigné des révolutions picturales qu’on met en œuvre sous l’impulsion des artistes.

Je vous convie, dans cet article et les quatre suivants, à un parcours essentiellement visuel, de visages peints ou créés en mosaïques du monde orthodoxe, dans la Turquie et la Géorgie d’aujourd’hui, qu’on a glanés lors de nos périples, et donc sans souci d’exhaustivité ni d’approche systématique. Mais cette rencontre visuelle donne tout de même à voir à la fois la permanence de l’image et ses lentes variations. J’accompagne ce catalogue d’images de commentaires forcément assez brefs, mais qui permettent d’en situer les contextes. Petit parcours, pour débuter, parmi les mosaïques de Sainte-Sophie.

Vierge à l'enfant, Sainte-Sophie

Bien que la crise iconoclaste soit terminée depuis 843, c’est en 867 seulement que les mosaïques restaurées du chœur de Sainte-Sophie sont dévoilées. La Mère de Dieu (Theotokos) trône dans la niche de l’abside sur près de cinq mètres de hauteur. “ Les vêtements sombres du personnage féminin lui permettent de se détacher du trône, alors que le vêtement doré de l’Enfant contraste avec celle qui lui sert pour ainsi dire de trône humain. ” → Hans Belting, op. cit. p. 225. La mosaïque est extrêmement élaborée, les tesselles des visages sont plus petits que ceux des vêtements et suivent les courbes, accentuant la ressemblance avec une peinture. Et on retrouve les caractéristiques de l’icône : le fond doré symbole du divin, la frontalité que le même axe des visages impose.

Christ en majesté, Sainte-Sophie

La mosaïque de ce Christ en majesté, bénissant de sa main, est située au tympan de la porte impériale. Aux premiers siècles, l’empereur byzantin s’arroge le droit de faire de son image un équivalent de celle du Christ. Mais ce sont les empereurs qui déclenchent la “ guerre des images ” et, quand celle-ci s’apaise, les patriarches fidèles aux images s’opposent aux empereurs. En bas à gauche de ce visage, on voit l’empereur, sans doute Léon VI (règne de 886 à 912), humblement prosterné devant le Christ.

Christ de la tribune, Sainte-Sophie

Au milieu du XIe siècle, Zoé l’impératrice et son troisième mari Constantin IX Monomaque se font représenter de chaque côté du Christ. On mesure la permanence des codes de l’image, d’un visage christique à l’autre et aussi la contamination entre les pouvoirs religieux et politiques. Que dit le concile de Nicée II (787) qui réhabilite les icônes ? “ L’honneur rendu à une image remonte au modèle original. Quiconque vénère une image vénère la réalité qui y est représentée. ” → Hans Belting op. cit. p. 678.

Istanbul, Sainte-Sophie, tribune

Dans cette mosaïque, la Vierge avec son enfant est représentée entre l’empereur Jean II Commène, qui tient une bourse de donation et l’impératrice Irène qui tient un rouleau. L’œuvre est postérieure à 1122. On comparera ce visage à celui de l’abside. Pour situer les règles, écoutons Photius le patriarche de Constantinople : selon lui, “ le visage de la Theotokos était détaché, imperturbable, au-delà des passions et ses lèvres étaient pressées l’une contre l’autre, immobiles et silencieuses, conformément à son prototype. Ces caractéristiques correspondent effectivement à celles de la plupart des images représentant la Vierge, mais elles ne sont pas présentes dans la mosaïque de Sainte-Sophie [à l’abside], où Marie se distingue des représentations habituelles par une bouche assez pulpeuse et légèrement entrouverte.2 ”

Istanbul, Sainte-Sophie, tribune

Terminons ce parcours dans les mosaïques de Sainte-Sophie par ce visage du Christ de la Deisis, présenté entre la Vierge et Jean Baptiste qui traditionnellement intercèdent auprès de Jésus, en faveur de l’humanité. L’œuvre date du milieu du XIIIe siècle, et l’on remarque l’évolution dans l’expression du visage, traité ici avec une douceur et une subtilité extrêmes.

En 2015

1 Hans Belting, Image et culte, une histoire de l’art avant l’époque de l’art, Les éditions du Cerf, 2007.

2 Tania Velmans, L’image byzantine, ou la transfiguration du réel, Hazan, 2009, p. 37.

Écriture le 20/11/23

Un petit livre encore, simple à lire et qui brosse par petites touches une crise de plus, celle d’un monde où les récits s’étiolent et où donc notre rapport aux autres et au vivant perd de sa substance.

Byung-Chul Han est originaire de Corée du Sud, où il commença des études de métallurgie, avant de se pencher sur la philosophie et la théologie, en Allemagne. Il est l’auteur d’une vingtaine d’ouvrages, publiés en français aux PUF et chez Actes Sud, ouvrages tous à l’écriture fluide.

Celui-ci1 s’intéresse aux histoires que les hommes se racontent depuis bien longtemps et qui les ont fondés en quelque sorte, si l’on pense aux mythes des sociétés traditionnelles que l’on se transmettait de génération en génération, puis aux premiers récits écrits (l’épopée de Gilgamesh, les récits bibliques, le Coran…), et enfin aux récits que de multiples écrivains, depuis l’invention de l’imprimerie, ont tissés dans la mémoire commune. Petit parcours dans l’ouvrage, qui dévoile une rupture de plus, ou même une lézarde dans l’imaginaire.

Ce que pointe d’abord le philosophe est que le récit n’est pas de même nature que l’information. Le lecteur de journaux passe d’une nouveauté à une autre, son regard est rapide, bondissant, même s’il ne zappe pas constamment.

La nouvelle que contient une histoire présente toujours une autre structure spatiale et temporelle que l’information. Elle vient “ de loin ”. Le lointain est son trait essentiel. Le démantèlement progressif du lointain est une caractéristique de la modernité. → p. 18

L’information, elle, ne contient pas de distance, elle ne “ survit pas à l’instant de sa prise de connaissance ”. Et son inflation actuelle en limite encore plus la portée temporelle, les infos se détruisent elles-mêmes dans leur rapide succession. Byung-Chul Han cite Walter Benjamin :

Le conteur tire ce qu’il raconte de l’expérience, de la sienne propre et de celle qui lui a été racontée. Et il en fait à nouveau une expérience pour ceux qui écoutent ses histoires. → p. 23

Et la numérisation, là encore, rebat les cartes, elle réduit le réel :

L’informatisation de la réalité fait que l’expérience immédiate de la présence s’étiole. → p. 26

Le développement de l’information devient une forme de domination à laquelle nous sommes tous désormais confrontés.

Les informations morcellent le temps. Le temps se raccourcit pour ne plus être qu’une fine trace de l’actuel. […] Le passé n’exerce plus d’action sur le présent. Le futur se resserre jusqu’à ne plus être qu’un update permanent de l’actuel. […] La vie qui avance en suspension d’un présent à l’autre, d’une crise à l’autre, d’un problème à l’autre, se fige à l’état de survie. → p.38

Les plateformes numériques brisent l’imaginaire du récit, elles le dissolvent :

Les états et les humeurs sont régulièrement enregistrés. On tient un procès-verbal rigoureux de l’ensemble des activités du quotidien. […] Ce faisant, on ne raconte rien : on ne fait que mesurer. […] Seul le récit nous aide à nous connaître nous-mêmes : il faut que je me raconte. Mais les comptes, eux, ne racontent rien. → p. 50-51

“ Raconter exige de l’oisiveté. ” À l’instar du poète Christian Bobin qui faisait lui aussi l’éloge de la lenteur sinon de la paresse, le philosophe prend des exemples et montre comment la recherche de sens dans le récit se fait dans la tension narrative, pas à pas, en tissant des liens dans l’imaginaire, en construisant peu à peu ce qu’on peut nommer la présence, ou l’aura :

L’aura est l’éclat qui élève le monde au-dessus de sa pure facticité, le voile mystérieux qui se dépose autour des choses. → p. 72

La narration est un jeu d’ombre et de lumière, de visible et d’invisible, de proximité et de lointain. → p.76

À l’inverse, la volonté de transparence absolue brise l’enchantement, elle décompose le monde “ en données et en informations ”.

Il n’existe pas de récit transparent. Tout récit suppose mystère et enchantement. → p. 77

Dans un des derniers chapitres, l’auteur cite Chris Anderson, rédacteur en chef du magazine branché américain Wired, qui annonce la fin des théories :

C’en est fini de toute théorie du comportement humain, de la linguistique à la sociologie. […] Qui peut bien dire pourquoi les gens font ce qu’ils font ? Ils le font, tout simplement, et nous pouvons le suivre et le mesurer avec une précision sans précédent. Quand il y a suffisamment de données, les nombres parlent d’eux-mêmes. → p. 92

Devant cette sorte de démission de l’humain devant la technologie, Byung-Chul Han défend la théorie comme récit, et rétorque :

La théorie comme récit dessine un ordre des choses qui met celles-ci en relation et explique, de la sorte, pourquoi elles se comportent ainsi les unes avec les autres. Elle développe des liens conceptuels qui rendent les choses compréhensibles. Contrairement au Big Data, elle nous offre la forme suprême du savoir, c’est-à-dire la compréhension. […] La fin de la théorie signifie au bout du compte les adieux au concept comme esprit. L’intelligence artificielle n’a aucun besoin de concept. L’intelligence n’est pas l’esprit. Seul l’esprit est capable de produire un nouvel ordre des choses, de produire un nouveau récit. → p. 92-93

1 Byung-Chul Han, La crise dans le récit, PUF, 2025.

Écriture le 21/06/25

Second livre qui tente de sonner le tocsin pour ce monde qui vient.

Après avoir lu une œuvre de fiction, on se dit que le récit et les réflexions de Giuliano da Empoli1 vont permettre de relativiser, de gagner en sérénité, de mieux comprendre ce qui se joue de notre avenir.

L’auteur a été conseiller politique de haut niveau, notamment auprès de Matteo Renzi et Romano Prodi en Italie, mais aussi en Suisse et en France. Il a participé comme tel aux coulisses des grands événements internationaux, où les puissants de la planète se rassemblent. Témoignage de première main donc, dont l’auteur se présente comme un scribe aztèque à l’orée du livre :

Au cours des trois dernières décennies, les responsables politiques des démocraties occidentales se sont comportés, face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIe siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’IA, ils se sont soumis, dans l’espoir qu’un peu de poussière de fée rejaillirait sur eux. → p. 12

Et il termine son introduction par des propos glaçants :

partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée. → p. 13

S’ensuit une sorte de parcours en fragments, comme une mosaïque dont chaque tesselle qu’on ajoute construit pas à pas l’incohérence et la folie d’un monde en errance, et bien peu forgé par la sagesse dont on a fait l’emblème de notre espèce d’homo sapiens. Fragments sobrement nommés par le lieu et le temps : New-York, septembre 2024, Florence, mars 2012, Riyad, novembre 2024… Un lieu, une date, et à chaque fois un récit étayé, vécu, des atermoiements et des turpitudes des grands de ce monde, des coulisses des assemblées de l’ONU au G7 et autres rencontres ou événements marquants. L’auteur raconte ses échanges avec d’autres conseillers, il fait référence parfois aux figures du passé, aux mises en scène anecdotiques qui font froid dans le dos. Suivons sa plume un moment, qui cherche à montrer

la vie politique pour ce qu’elle est : une comédie des erreurs permanente, dans laquelle des personnages, presque toujours inadaptés aux rôles qu’ils occupent, tentent de s’en sortir, se dépêtrant de situations toujours inattendues, souvent absurdes, parfois ridicules. → p. 23

Première face du livre. L’auteur décline les propos d’un conseiller proche de Poutine, Sourkov, avant l’invasion de l’Ukraine :

Toute société […] finit par produire le chaos en son intérieur. […] La seule façon de résoudre définitivement le problème est de l’exporter. Selon Sourkov, les grands empires de l’histoire se régénèrent en déplaçant le chaos qu’ils produisent hors de leurs frontières. → p. 28

Puis, il parle des chefs :

Lorsque le chaos dépasse un certain stade, le seul moyen de rétablir l’ordre est d’identifier un bouc émissaire. Et le chef, quel qu’il soit, est toujours un bouc émissaire en attente. → p. 30

Mais ce mécanisme de bouc émissaire, que René Girard a longuement décrypté dans ses livres, ne contient plus la violence comme il le faisait auparavant. Dans un livre remarquable2, Paul Dumouchel, dans la mouvance de Girard, montre combien cette exportation du chaos vers les autres est un sacrifice désormais inutile. “ Les autres sont maintenant parmi nous. La mondialisation a mis un terme à la coïncidence entre les divisions politiques, sociales et culturelles d’une part, et la distance dans l’espace physique d’autre part. Il n’est plus vrai que ceux qui ne sont pas nous habitent ailleurs.3 ” Et dans cet espace mondialisé que nous partageons tous désormais, les différences d’un territoire à l’autre ne sont plus suffisantes pour fonder des identités, même si les politiques extrêmes cherchent à les refonder. Mais les hommes s’obstinent à mettre en œuvre des choix archaïques, obsolètes, car en changer serait remettre en cause tout l’édifice. Il en va de la politique comme du changement climatique.

D’autant que ces gens qui nous gouvernent sont en train de devenir des caisses d’amplification des désirs inavoués qui font l’air du temps, ils ne guident plus ni n’éclairent les peuples :

Trump n’est au fond que l’énième illustration de l’un des principes immuables de la politique, que n’importe qui peut constater : il n’y a pratiquement aucune relation entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique. Le monde est rempli de personnes très intelligentes, même parmi les spécialistes, les politologues et les experts, qui ne comprennent absolument rien à la politique, alors qu’un analphabète fonctionnel comme Trump peut atteindre une forme de génie dans sa capacité à résonner avec l’esprit du temps. → p. 77-78

Ce tissu géopolitique presque en lambeaux, et c’est le second versant du livre, est percuté de plein fouet par le numérique, qui fait rupture complète de l’économie mais bien plus de tout notre rapport au monde :

Les plateformes se présentent comme une vitrine transparente, à travers laquelle contempler le monde tel qu’il est, délivré des biais des élites qui contrôlent les médias traditionnels, mais elles n’en sont que des miroirs de foire, qui déforment la réalité au point de la rendre méconnaissable, afin de l’adapter aux attentes et aux préjugés de chacun d’entre nous. → p. 93

Da Empoli fustige les ingénieurs de la tech qui se sont transformés en “ programmateurs du comportement humain ”. Il rapporte en détail, par exemple, une rencontre à Montréal en septembre 2024, consacrée à l’intelligence artificielle, où sont présents les plus grands experts, qui “ ne sont d’accord sur presque rien ”. Il cite les propos de l’un d’entre eux, qui lui semble le plus crédible :

Quand les plus grands experts d’un domaine ont des avis aussi divergents, dit-il, et font des prédictions aussi discordantes, qui vont jusqu’à la destruction de l’espèce humaine, la sagesse voudrait que l’autorité publique examine toutes les hypothèses, au lieu d’en choisir une. → p. 97

Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe, les grands groupes numériques font la loi, elles imposent le mimétisme avide des produits à venir qui vont nous libérer encore plus, comme ces lunettes connectées dotées d’un assistant virtuel :

il aura une idée très précise de ce que vous voulez. Il pourra même prédire ce que vous pourriez vouloir. → p. 100

Dès lors, l’interface numérique qui, plus encore qu’aujourd’hui, va faire corps avec nous, saura

combler nos désirs avant même que nous ayons eu le temps de les formuler. → p. 100

Bien plus grave encore, devant la démission des élites de l'Occident,

les conquistadors de la tech ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques. S’ils parviennent à leurs fins, […] tout ce que nous sommes habitués à considérer comme l’axe porteur de nos démocraties sera balayé. → p. 108

L’accord tacite entre les élites financières et économiques d’un côté et les élites politiques et technocratiques de l’autre, a volé en éclats :

Les nouvelles élites technologiques, les Musk et les Zuckerberg, n’ont rien à voir avec les technocrates de Davos. Leur philosophie de vie n’est pas fondée sur la gestion compétente de ce qui existe, mais plutôt sur une sacrée envie de foutre le bordel. → p. 109

Il faut lire ce livre pour sa lucidité, pour accepter d’être ébranlé par lui, pour comprendre que ce qui nous assaille, crise sur crise, est sans doute d’une ampleur inconnue jusque là dans l’histoire humaine. Terminons sur cette citation qui révèle l’atrophie culturelle, lente et puissante, à laquelle on assiste :

le codage numérique accomplit son œuvre implacable d’homogénéisation, en éliminant tout ce qui ne peut être quantifié. Ce faisant, le passage de l’analogique au numérique élude le sens profond des choses et ouvre toute grande la porte au chaos. → p. 135

1 Giuliano da Empoli, L’heure des prédateurs, Gallimard, 2025.

2 Paul Dumouchel, Le sacrifice inutile, Flammarion, 2011.

3 Ibid. p. 286.

Écriture le 20/06/25

Depuis quelques mois, la course du monde devient visiblement plus effrénée, plus sidérante, plus terrifiante aussi.

Dans le magma d’événements et d’informations qui roulent sur nous, les paroles et postures des figures emblématiques des peuples atteignent des niveaux d’incohérence qui paralysent et laissent sans voix, faisant craindre à tout moment l’imminence d’une catastrophe dont on ne cerne ni les contours ni l’ampleur.

Je viens de lire deux livres qui se complètent, qui interpellent, qui tentent une voix d’alarme raisonnable pour faire prendre conscience du chaos qui vient, avec deux approches bien différentes.

Le premier, Wanted1, est écrit par Philippe Claudel, romancier, président de l’Académie Goncourt. C’est une œuvre littéraire, fictionnelle, mais qui suinte d’un réel possible auquel on adhère immédiatement à la lecture, tant le propos mêle des fragments avérés et des événements imaginés mais comme calqués sur la réalité. À tel point que l’outrance n’apparaît plus, et que la dérive du monde mise en fiction semble aller vers un cataclysme probable.

Le livre commence à la Maison Blanche, lors d’un point presse avec Donald Trump et Elon Musk :

“ Pourriez-vous, s’il vous plaît, répéter ce que vous venez de dire, monsieur Musk ? ” demanda de nouveau le journaliste.
Musk soupira d’un air agacé.
“ J’ai dit, et cette fois, mes amis, je ne le répéterai pas une troisième fois, reprit-il en haussant la voix pour couvrir les cris du nourrisson, que j’offrais un milliard de dollars à celui qui buterait ce fils de pute de Vladimir Poutine ! Voilà ce que j’ai dit. Et ce n’est pas une plaisanterie. Je ne suis pas le genre de type à plaisanter, vous le savez ! Nous sommes un grand pays. Une grande nation. Nous avons une histoire. Et dans cette histoire, jadis, quand il y avait des criminels dangereux pour la société, on mettait leur tête à prix, et les chasseurs de primes faisaient le job, et le pays, ma foi, s’en portait mieux. Je suis certain qu’aujourd’hui, on va pouvoir compter sur de nouveaux chasseurs de primes. Il y a un paquet de mecs courageux prêts à faire le boulot, croyez-moi, ici, en Russie, ou partout dans le monde. → p. 13-14

Il faut lire le livre pour comprendre comment cela va fonctionner à merveille, et comment ces “ assassinats ciblés ” vont devenir une manière acceptable, en tout cas acceptée, de gérer le monde. Philippe Claudel évidemment pointe la réalité, par exemple cette description de Donald Trump, qui :

réglait par l’intermédiaire de tweets le sort de tel ou tel, maniait avec dextérité et sans retenue le concept de vérité alternative, disait blanc un jour et noir le lendemain, insultait, méprisait, provoquait qui ne lui plaisait pas, niait les évidences, réécrivait l’histoire, celle des peuples, des États, des êtres, à commencer par la sienne, sans que quiconque ne puisse l’arrêter ni le défaire. → p. 100

À lire ce livre, on voudrait que tout cela soit dérision, manière de rire de nos travers, que ce soit une histoire d’ailleurs. Mais l’écriture est limpide d’une atroce réalité, on voit bien que l’invention littéraire est crédible, solide dans son épouvante même. Musk dans le livre finit par mourir, et Trump alors dégaine un décret contre la mort, seulement de certaines personnes dont il publie la liste. Musk, qui se voulait l’ascendant de nombreux génies,

il oubliait de dire que par génie il entendait des êtres à son image, c’est-à-dire dévolus à une vision trumpienne et muskienne du monde, où le savoir deviendrait un loisir coupable, la bêtise un dogme absolu, la décérébration une ligne de vie, où l’argent remplacerait la morale, où la fable supplanterait le réel, et où l’opium ne serait plus à trouver ni dans la religion, ni dans l’art, ni dans l’amour, mais dans le désir de ressentir, ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie, et par quelque moyen que ce soit, le sentiment absolu de puissance. → p. 132-133

À l’heure où j’écris ces lignes, Musk et Trump ont déjà fait rupture, mais les leviers de l’horreur sur lesquels jouent quelques grands de ce monde perdurent, dans un silence assourdissant de l’Europe, de nous tous, enfants soi-disant des Lumières et de l’universel, atterrés, tétanisés, perdus, en errance dans le courant qui nous emporte.

1 Philippe Claudel, Wanted, Stock, 2025.

Écriture le 17/06/25

On pourrait croire que les frasques et les incohérences, pour ne pas dire plus, du nouveau président des États-Unis et de son administration tiennent à sa personnalité, à son vouloir de maîtriser le monde et l’image, à créer de “ bons moments de télévision ”… bref à rajouter du chaos au chaos.

On pourrait croire que c’est une sorte d’accident de l’histoire, que c’est un mauvais moment à passer.
Mais ce qui se cristallise aujourd’hui puise des racines dans l’histoire de la mondialisation, si l’on peut dire. Le livre de Quinn Slobodian1 porte un titre un peu surfait, son écriture n’a rien a priori d’apocalyptique et son travail d’historien est calme et posé. Mais le sous-titre, le rêve d’un monde sans démocratie, semble d’emblée tout à fait approprié. Son enquête révèle comment, sur toute la planète et depuis quelques décennies, le capitalisme œuvre à s’affranchir de la régulation des états et comment ce rouleau compresseur de l’économie prend des proportions terrifiantes.

Dès la première page du livre, l’auteur cite Peter Thiel, un des gourous de l’économie numérique et de la Silicon Valley : “ Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ” → p. 11. Ce libertarien2 notoire pense qu’il faut “ échapper à la politique sous toutes ses formes ”. → ibid. Et Slobodian ajoute :

J’utilise la métaphore de la perforation pour décrire la façon dont le capitalisme agit, en perçant des trous dans le territoire de l’État-nation, en créant des zones d’exception avec des lois différentes et souvent sans contrôle démocratique. → p. 14

Ce livre est une histoire du passé récent et de notre présent tourmenté, où des milliardaires rêvent d’échapper à l’État, où l’idée du public et du commun fait office de repoussoir pour certains. → p. 16

L’auteur va détailler plusieurs de ces zones de perforation, Hong-Kong, Singapour, le Liechtenstein, Dubaï… Petit parcours du livre, à base de citations éclairantes. Et d’abord, l’indice de liberté économique, créé à la fin des années 1980 par le thinktank Economic Freedom of the World :

Dans les critères utilisés pour établir l’indice, la démocratie n’est pas une évidence […] la stabilité monétaire est primordiale et tout développement de services sociaux est synonyme de recul dans le classement. [… Pour les auteurs de l’indice], l’impôt est synonyme de vol, purement et simplement. → p. 46

Hong-Kong est alors en bonne place dans ce classement où...

on ne trouve aucune trace d’indicateurs comme l’amélioration de la productivité, la nature des investissements, le taux de chômage, la sécurité sociale, le bien-être de la population ou l’égalité économique. → p.49

Chaque zone met en place une variante différente de ce nouveau capitalisme radical. Ainsi, Singapour, où...

les travailleurs viennent principalement d’Asie du Sud, de Chine, de Thaïlande et de Birmanie, dont une moitié employés dans le bâtiment, les autres occupant pour la plupart des emplois domestiques […]. Exclus au fil des ans des logements publics, les travailleurs manuels sont logés dans des dortoirs séparés du reste de la ville par des clôtures et accessibles uniquement par des bretelles d’accès… → p. 98

Ce mouvement des libertariens a ses penseurs, comme ce Murray Rothbard :

Il ne tolère aucune forme de gouvernement, considérant les États comme du “ banditisme organisé ” et les impôts comme du “ vol à une échelle gigantesque et incontrôlée ”. Dans son monde idéal, le gouvernement serait complètement aboli. → p. 127

Dans la même mouvance, Hans-Hermann Hoppe, au début des années 2000…

décrit le suffrage universel comme le péché originel de la modernité, parce qu’il a privé de son pouvoir la caste des “ élites naturelles ”. [… Le même affirme] “ Il ne saurait y avoir de tolérance envers les démocrates ou les communistes au sein d’un ordre social libertarien. Il leur faudra être physiquement séparés et expulsés de la société ”. → p. 140

Ces gens et leurs “ adeptes ”, dès lors, construisent des gated communities, sortes de villes privées et fortifiées et réagissent, explique l’un d’eux, de manière rationnelle “ en construisant des murs pour se protéger de la menace des barbares ” → p. 153. Le détail de toutes les zones parcourues dans ce livre dépasse le cadre de cet article, comme le Liechtenstein, dont le charme “ tient d’abord à ses origines : il a été acheté argent comptant ” → p. 164, et dont le prince-entrepreneur déclare en 2001 qu’il “ serait heureux de vendre le pays à Bill Gates et de le rebaptiser Microsoft ” → p. 173. Citons encore Dubaï où règnent les technologies et les architectures les plus avancées, où la croissance est fulgurante, ce qui fait dire aux libertariens que donc, “ la monarchie est supérieure à la démocratie ” → p. 205. Cela n’est possible qu’avec des inégalités sans cesse croissantes, mais elles sont comme une face cachée qu’on ignore. Dans une nouvelle zone de Dubaï :

Les avantages proposés incluent la possibilité d’une propriété étrangère à 100 %, l’absence d’impôts sur les sociétés pendant quinze ans, l’absence d’impôts sur le revenu des personnes, le rapatriement total des bénéfices et des capitaux et, bien sûr, la garantie de l’absence de troubles sociaux, grâce à l’importation d’une main d’œuvre constamment menacée d’expulsion. → p. 210

Dès lors, le bilan du parcours est sans appel :

Sortir gagnant dans le grand jeu du capitalisme mondial ne semble pas avoir grand-chose à voir avec les problèmes abstraits de libertés démocratiques. Pour le monde des affaires, les choses sont claires : la centralisation du pouvoir entre les mains d’un chef d’état ressemblant à un PDG permet d’unifier le message. La démocratie, quant à elle, est brouillonne. […] Le capitalisme sans la démocratie est quant à lui toujours capable d’atteindre sa cible. ” → p. 219

Or ces zones d’exceptions économiques “ sont omniprésentes, dans le monde entier ” → p. 275 et aucune…

ne peut exister sans son sous-prolétariat. Outre les armées de travailleurs à la tâche liés aux plateformes numériques, même les programmes d’intelligence artificielle dont on vante aujourd’hui les capacités ne fonctionnent que grâce à des routines souvent répétitives exécutées par de la main d’œuvre, qualifiée ou non. → p. 264

Ainsi, les puissances financières, par un constant travail de sape, perforent et contournent la démocratie, et mettent en place un monde de cruauté qui, s’il n’est pas encore celui de la grande catastrophe, s’en approche à grands pas. Le titre, finalement, n’est pas si mal choisi.

1 Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’Apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025.

2 Libertarianisme : mouvement de pensée né aux États-Unis, qui considère que “ l'État est une institution coercitive, illégitime, voire — selon certains — inutile ” (Wikipédia).

Écriture le 30/01/25

Deux exemples, encore, de fresques créées par Piero della Francesca à Arezzo, pour toucher un peu des yeux un génie de la peinture.

Une Annonciation d’abord, une des scènes les plus représentées du récit évangélique. Celle-ci est située aussi dans la basilique Saint François, juste à côté de l’Histoire de la vraie Croix, sans qu’il y ait de rapport évident entre les deux. Mais on sait que la fête de l’Annonciation connaissait à Arezzo un culte particulier et que les Franciscains y étaient très attachés.

“ Contrairement à tant de Vierges de l’Annonciation dans l’histoire de l’art, la madone de Piero n’a rien de timoré : elle s’impose par sa majesté calme et sereine, noble sans être hautaine, avec une grandeur innée qui fait d’elle l’élue entre toutes les femmes1. ” La scène est située devant la maison de la Vierge, sous un portique transformé en décor Renaissance, où les influences antiques sont bien présentes. Voici d’abord le visage de Marie.

 Arezzo Piero della Francesca Annonciation 1

Il y a un mystère dans les visages de femmes de Piero, et une parenté entre eux tous (Voir plus bas celui de Marie-Madeleine). Les jeux de la lumière et des couleurs sont d’une subtilité qu’on creuse au fur et à mesure du regard. La transparence de la coiffe locale, les traits si fins des joues, le modelé des lèvres sont en quelque sorte des signatures somptueuses du peintre. Mais, bien plus, tous ces éléments participent d’une plénitude, d’une présence exceptionnelles. La Vierge a les yeux mi-clos, elle accepte ce que lui annonce l’ange, mais avec distance, déjà emplie de l’accueil du divin en elle.

 Arezzo Piero della Francesca Annonciation Ange

L’ange, lui, est figuré de profil, sous les traits d’un très jeune homme, dans un souci de réalisme extraordinaire. Les jeux de transparence du vêtement font écho à la précision des ailes. La chevelure est nourrie de détails qui ne nuisent en rien à son extrême fluidité qui se prolonge dans tout le corps. Le visage et le signe de la main, nets et précis, irriguent cet immense mystère de l’Incarnation qui s’amorce avec cette scène. Piero, ainsi, nous donne à voir une réalité très aiguisée, très sereine, mais totalement transfigurée par une sorte d’au-delà de la peinture qu’on peine à nommer.

À quelques centaines de mètres de la basilique Saint-François se trouve le Duomo, autrement dit la cathédrale Saint-Donat, où Piero a peint Marie-Madeleine, vers 1468, en haut du mur de la nef gauche et un peu cachée par le tombeau de l’évêque Tarlati. “ Au Moyen Âge, Marie-Madeleine était l’image de la pénitence ; en Italie, ce sont surtout les Franciscains qui, au XIIIe siècle, ont mis son culte en honneur. La représentation qu’on en a demandée à Piero était très populaire au XIVe siècle, c’était la porteuse de myrrhe, d’origine byzantine.2 ” Sous son arche, dans les variations des couleurs et des drapés, Marie-Madeleine devient presque une silhouette en majesté, une majesté toute intérieure, distante encore.

 Arezzo Piero Marie Madeleine  ensemble

Son visage et ses abords, à travers les cheveux défaits, révèle la maîtrise picturale de Piero. Et à nouveau, le réel figuré est dépassé par la sensation de présence ultime et mystérieuse de cette femme aux mœurs légères maintenant repentie, devenue proche de Jésus.

Arezzo Piero Marie Madeleine visage

 Pamela Zanieri, Guide sur les traces de Piero della Francesca, Scala, 2012, p. 56
 Ronald Lightbown, Piero della Francesca, Citadelles et Mazenod, 1992, p. 183

 

En septembre 2014

Écriture 12 juillet 2024

 

Arezzo est une ville où l’on éprouve d’abord l’espace, des ruelles ombragées aux grandes étendues des places. Et comme souvent en Toscane et dans ses alentours, on marche dans la trame urbaine avec allégresse, tant elle regorge de vraies richesses, comme écrivait Jean Giono.

J’ai déjà consacré un article de ce blog à une œuvre de Piero della Francesca, la Madone de Senigallia à Urbino. Si je reviens à quelques autres images de ce peintre, en quelques autres articles, c’est que l’expérience de vision que j’ai vécue alors, il y a dix ans maintenant, fut bouleversante et le moment peut-être d’une réconciliation avec l’image. Instants dès lors inépuisables, où s’étancher sans crainte, comme on revient à des textes fondateurs…

Quelques mots d’abord sur Piero qui s’éteint avec la fin du Quattrocento (en 1492) et dont l’œuvre couvre plus de la moitié du siècle : il “ va passer de l’univers gothique tardif de la Toscane orientale aux milieux artistiques les plus novateurs de son époque1 ”. Esprit étonnamment ouvert, il puise aussi bien à la peinture flamande de l’époque (Jan Van Eyck, Rogier Van der Weyden) qu’à la théorie de la perspective de Brunelleschi. Piero est d’abord un créateur extrêmement rigoureux (on le reconnaît après sa mort d’abord comme un théoricien des mathématiques, sur lesquelles il écrit plusieurs ouvrages). Par exemple, il fait préparer pour ses fresques des cartons à la taille exacte des panneaux, sur lesquels sont exécutés des dessins les plus précis possibles. Il réalise des modèles en cire et les habille d’étoffes souples pour en étudier le rendu visuel.

Mais Piero dépasse, on pourrait dire transfigure, cette rigueur. Au-delà de la quête du réel dans un mode de représentation affiné et raffiné, ce qu’il arrive à donner à voir du monde est la présence des femmes et des hommes, présence comme un arrière-pays des regards qui exhalent l’émerveillement et le mystère. Comme l’assemblage poétique des mots révèle une autre dimension qu’eux-mêmes, les images de Piero della Francesca approfondissent le regard au-delà de ce que l’on voit.

Puisons un exemple dans cette basilique Saint-François d’Arezzo. On y entre le matin, on va vers le chœur, là où les fresques de Piero occupent toutes les parois. On les voit dans des conditions merveilleuses, après quinze ans de restauration, avec la juste lumière de la matinée. Cet ensemble relate la Légende de la Vraie Croix, un récit mis en scène par Jacques de Voragine dans sa Légende Dorée, deux siècles avant que Piero ne crée ces fresques. Il y travaille environ dix ans, avec ses assistants. Cette histoire à succès autour du bois qui a crucifié le Christ comprend bien des scènes, qui commencent à la mort d’Adam, font apparaître la reine de Saba, puis Constantin l’empereur romain…

Arezzo Piero Vraie Croix 1 

Les deux images de cet article proviennent de la scène de bataille qui a lieu en 615, entre l’empereur Héraclius et le roi perse Chosroès qui a volé la croix. Héraclius va l’emporter et la ramener à Jérusalem. La scène de bataille donne à voir une foule en guerre, où se mêlent les armes qui quadrillent l’espace, les visages, les chevaux et les étendards qui s’agitent sur le bleu du ciel. Malgré la densité de la violence, la composition reste claire, non surchargée. Piero raconte l’histoire, tout en inventant une présence au monde de l’image toute particulière, à la fois familière d’elle-même et se dépassant constamment, à la fois simple et extrêmement sophistiquée.

 Arezzo Piero Vraie Croix 2

On peut trouver ici une respiration, une émotion dans chaque ensemble, chaque composition et chaque personnage, chaque approche des objets jusqu’au moindre niveau de détail. Ainsi, de ces deux visages de jeunes soldats, dont l’un va peut-être mourir, qui regarde de front celui qui le frappe de son épée. Tandis que l’autre, si juvénile encore, jette ses yeux ailleurs comme pour échapper à la furie meurtrière de ceux qui le côtoient. Tout cela porte, sans subjuguer, c’est comme l’effusion retenue d’une relation dense, incarnée. Comme si, derrière l’image, il y avait des promesses infinies.

1 Ronald Lightbown, Piero della Francesca, Citadelles et Mazenod, 1992, p.13.

En septembre 2014

Écriture 2 juillet 2024

Sources bibliographiques :

• Giorgio Feri, Arezzo, guide, Cartaria Aretina, 2012, p. 15-26
• Pamela Zanieri, Guide sur les traces de Piero della Francesca, Scala, 2012, p. 5-59
• Ronald Lightbown, Piero della Francesca, Citadelles et Mazenod, 1992, p. 133-173
• Jacques de Voragine, La Légende Dorée, Diane de Selliers, Tome II, 2001 [vers 1260], p. 148-156

Une femme sourit,
et c’est l’évidence soudain, l’avenir offert du monde,

le sourire des femmes, c’est comme toutes les fleurs,
rassemblées dans l’insondable instant,
une femme sourit,
on sait dans cet instant qu’on n’épuisera pas
ce qu’elle offre de soi,
ce qu’elle sème sur la terre,
cette lumière qu’elle ajoute à toute la lumière.

Sourire, et le visage transfiguré,
la confiance inébranlable, malgré tout,
au-delà de l’indécidable du monde,
le sourire, le don de soi à peine retenu,
corps et âme, le souffle que les femmes écrivent sur la terre,
l’instant qui affirme plus loin que la mort
la vie qu’elles propagent,
le sourire, c’est le berceau donné à tous,
tout autour,
qui prolonge les enfances de partout,
− Voyez, disent en souriant les femmes,
la mort n’est pas le fin mot de l’histoire
malgré les apparences.

Une femme sourit, elle se tait,
c’est une image qu’elle donne à ceux qui passent,
qui rayonne du plus profond du temps,
on ne sait pas si l’image
pourra défaire toutes les violences,
mais le sourire a tout transfiguré
de l’instant,
de ce temps qui s’en va déjà rejoindre la mémoire,
qu’on a cueilli à peine,
on voudrait prendre ce sourire,
le mêler à d’autres, en faire un tissu,
une danse de sourires qui couvriraient la terre.

 

Écriture le 30/10/24

La douce ballade des instants dans la mémoire,

ils écrivent une guirlande au long des vies,
l’histoire toujours interrompue, toujours recommencée,
ils restent dans le tréfonds de soi
lucioles si fragiles, musique à peine,
dont les notes parfois se dissolvent,
s’en vont de soi et c’est un bonheur perdu.

On passe dans le temps,
comme jeté sur des routes difficiles,
on passe, dans l’extrême attention
à ce qu’on croit être l’exactitude des gestes,
des actes, de ce qu’on trace à grand peine sur le monde,
mais on ne sait pas ce qui fait la lumière,
le doux chant des instants qui resteront longtemps,
en soi comme des témoignages,
comme des bribes qui n’expliquent rien
mais disent la chaleur des partages,
le fol espoir de l’amour.

On passe, on voit tout ce qui a duré,
ce qui s’est tissé le plus souvent à notre insu,
qui reste en lambeaux parfois,
qui fait signe en soi, de si loin
qu’on ne sait plus trop le moment
ni les êtres parfois,
seulement cette lumière qui chante encore
et qui revient des fins fonds de la mémoire,
sait-on encore ce qu’elle veut nous dire,
cette vieille chanson qui lutte contre le silence,
en quoi elle peut encore faire semence de tendresse,
continuer de tracer sur le monde ce mince chant ?

Écriture 03/10/24

La pluie tombe très doucement sur le pays, sur les pierres, sur la mémoire. La pluie fait toujours l’incertitude, elle trace des écarts entre les objets du monde et nous-mêmes.

Jour de début d’automne où l’on célèbre et partage les vieilles pierres, jour où la pluie précoce rend ces pierres plus ternes, où il faut les imaginer dans la lumière, les inventer par devers soi, les transposer de leur lueur incertaine à leur réalité de grandeur.

Ils sont une trentaine, femmes et hommes de tous âges, passionnés de vieilles voitures, “ des deux Charentes ” à m’avoir demandé de les guider ici, dans ce chef d’œuvre d’art roman que je parcours depuis des décennies sans que j’en sois épuisé. Comme si le fait d’y revenir sans cesse agrandissait encore le cercle de la mémoire, la révélait encore autrement, cette longue tessiture des images romanes. Ils sont une trentaine, ils vont ensuite pique-niquer, puis aller voir un zoo l’après-midi, à quelques dizaines de kilomètres.

Les images romanes sont certainement plus dures à découvrir que les animaux sauvages. Découvrir, enlever le voile, rendre le regard moins incertain. Images traversées par les bêtes elles aussi, images qui cherchent à donner ce qui est bien au-delà du visible, dans un moment du monde – il y a neuf siècles – où rien n’est vraiment semblable – villages, villes, paysages, croyances… – à ce qui fait nos jours d’aujourd’hui.

Le patrimoine, c’est comme la musique. Les deux ne peuvent vivre que grâce à l’interprétation. Celle-ci est notre manière d’aujourd’hui, avec notre imaginaire culturel, notre connaissance, nos questions… de dialoguer avec une œuvre tellement lointaine dans le temps, et qui transcende le temps. L’interprétation n’est pas qu’affaire de compréhension de l’œuvre, mais aussi de résonance avec elle. Monteverdi joué par Jordi Savall n’est pas le même que celui célébré par René Jacobs. Même musique initiale, dont on amplifie la source.

Les images romanes sont incertaines, comme toute image. Il ne nous reste quasiment rien de ce qui a conduit à leur création, si tant est qu’un discours de l’époque ait jamais existé. La parole qu’elles font naître aujourd’hui ne peut donc être que mal assurée, précaire, elle ne peut que susciter un regard en partie indécidable. Et pourtant, ne pas interpréter le patrimoine, c’est le laisser mourir à petit feu. D’où la nécessité de paroles plurielles, celles de l’historien, celle du poète, celle du chercheur et celle du voyageur, celle du croyant, celle de l’anthropologue et d’autres encore.

Je pense à tout cela ce jour de pluie, face à l’écoute attentive de ces gens des deux Charentes venus ici dans la curiosité première. Comment parler à la diversité de ceux rassemblés là d’une génération à l’autre, sans connaître leurs parcours ni leurs accroches ? Interpréter, faire le passage des images presque millénaires vers les regards d’aujourd’hui, si différents. Chercher en ces images ce qui nous questionne, voire même ce qui nous révèle encore une part inconnue de nous-mêmes. Comprendre comment l’image même fut ici l’objet d’une mutation, d’un changement radical, comment l’imagier creusait dans la pierre un nouveau monde...

Écriture le 07/10/24

 

Pour découvrir mieux ce patrimoine d'exception : Aulnay, d'images et de paroles.

Comme tous les ans que la mémoire ne compte plus
nous avons récolté les raisins

- cette année peu mûris au soleil peu ardent de l’été -
c’est l’automne, le temps de la mesure du temps qui passe.

Ici, tout en dedans de nous,
c’est le bonheur des marches quotidiennes
dans l’infinie douceur des collines
dont on connaît toutes les vues
toutes les histoires
depuis si longtemps que danse le temps.
Le bonheur ne s’explique pas
il se tisse, jour après jour comme le temps
dans la douceur infinie de nos regards
portés vers l’ailleurs, là-bas, au-delà des collines
en cet invisible point de notre finitude
- que savons-nous du temps vraiment ?
De ce qui passe ? De ce qui reste ?
Nous nous accrochons à l’éternité,
dans l’infinité de la nature qui s’en va vers l’hiver.

Au loin dans le monde,
c’est toujours l’hiver des guerres
des luttes sans répit
de cette couverture sombre qui lentement
vient sur l’univers
recouvre l’humanité
finit par éteindre même
toutes les joies des enfants.
Nous voguons au bord de l’abîme
sans bien regarder ce qui vient
nous ne connaissons pas les monstres
qui nous assaillent.
On voudrait tant toucher la lumière,
la voir se répandre au-delà de nous-mêmes,
mais nous savons si peu du bonheur,
si peu de ce qui mène les humains,
si peu du savoir même.

Écriture 24/09/24

Nous sommes allés trop tard à Louisfert, l’été,
Hélène ne vient plus accueillir les amants de la parole

Louisfert, c’est l’anonymat d’un village,
au bas de la Bretagne,
mais l’école a gardé son aura d’autrefois,
quand le maître s’occupait des enfants tout le jour
et devenait poète le soir,
dans cette petite pièce de vie à l’étage,
qu’on visite aujourd’hui,
avec la même fenêtre qu’autrefois
ouverte sur le monde, sur l’âme,
ouverte sur tous les champs de l’humanité qu’on laboure.

Nous sommes venus trop tard,
Hélène n’est plus là pour témoigner
de son amour ensoleillé,
il nous reste les pages des livres
pour broder à jamais la mémoire,
pour guetter ce qui naît de fulgurant entre les mots,
ce qui sème les traces du prolongement des instants,
du bonheur de tous les amours du monde.

C’est un après-midi d’été,
nous sommes venus pour que les mots
s’incarnent un peu plus dans les murs,
la cour d’école,
tout le provisoire des signes
qui nous constituent,
l’amour d’Hélène fauché dans sa jeunesse, autrefois,
et qui nimbe le nôtre.

À Louisfert, sur les traces d’Hélène et René-Guy Cadou,
vers 2011

Écriture le 22/10/24

Marie vit dans une petite maison, pas très loin d’un village, pas très loin de la mer. Jean est un ami fidèle, qui lui apporte des grenades, qui veille sur elle, qui construit aussi un bateau, pour partir bientôt, s’en aller écrire sur ce qu’il a vécu.

Marie a porté en elle un fils venu d’ailleurs d’elle-même, qui a disparu lors “ d’une grande souffrance ”, ce fils qui aimait Jean et dont la mémoire vient cogner en elle. Elle vit avec le silence de la mémoire. Elle rencontre une petite fille, incapable de parler depuis que sa mère a perdu sa vie en la sauvant de la noyade lors d’une tempête. Elle va vers la petite fille, tout doucement, avec une immense tendresse, elle voudrait lui apprendre les mots, pour qu’elle parle. Il y a quelques autres personnages, la grand-mère de la petite fille, un homme qui va fabriquer des sandales neuves pour Marie, elle qui a décidé de partir pour une autre vie, deux jeunes qui aident Jean à construire son bateau. Et ceux qui ne sont plus là, le fils étrange dont l’absence traverse l’écriture comme un corps, le vieux maître de Marie qui lui a appris à lire et écrire autrefois, dans ce pays où ce n’est pas le rôle des femmes. Et il y a ce pays indéfini, cette mer sont on ne sait rien, des lambeaux de paysages qui font dans l’écriture des signes minimes mais puissants, le sable et la poussière, les pierres plates, l’olivier ou l’oranger…

Et puis, il y a Jeanne, celle qui écrit ce livre admirable1, qui a dépouillé son écriture jusqu’à l’extrême, pour que les mots s’envolent d’eux-mêmes, que tout soit simple, transparent, au point que l’écriture atteint l’universel d’un chant qui survole les aventures et les douleurs humaines et touche l’inaccessible.

Quelques extraits, pour effleurer par instants la voix qui remue l’entièreté du monde. À l’entrée du livre d’abord :

Il n’y a plus que ce qu’elle voit, elle, à l’intérieur de sa poitrine, de son cœur, de la paume de sa main et ce qu’elle voit n’a pas de nom.
C’est une ombre. C’est l’effacement et c’est la vie puisque toute vie ne palpite que pour être effacée. Alors elle caresse ce qui s’efface. Et elle sourit. → p. 9

Un peu plus loin, c’est l’amour de Jean qui…

… le porte comme un vêtement léger qu’on enfile le matin sans y penser. L’air peut passer, de sa peau à celle des autres. C’est comme ça qu’il donne. On ne sait pas nommer ce qui se passe alors avec les mots habituels mais l’amour de Jean n’en a pas besoin. → p. 34

Son vieux maître a laissé à Marie quatre rouleaux. Trois sont écrits, elle s’en abreuve durant des nuits. Le quatrième est vierge :

Le jour n’est pas encore levé. Les couleurs ne sont pas encore arrivées sur terre. Tout est indistinct.
Elle attend puis, lentement, elle se met à écrire. Ce qui vient, elle ne le choisit pas. Elle se laisse traverser par les mots. Les mots ont une vie silencieuse. Ils habitent des espaces inconnus et ouvrent des chemins neufs. Elle s’y rend. → p. 122

C’est Marie le personnage qui écrit, mais c’est tout autant Jeanne dont on perçoit la voix, à la fin du livre :

Les vies se croisent sans qu’on ne devine rien de ce qui anime l’un ou l’autre. Elle, elle écrira cela, ce qui anime le pas, fait entrer dans le cœur le souffle de ce qui n’a pas de nom. Elle écrira ce qui donne de la force sans même qu’on le sache. → p. 191

Il faut se plonger dans ce livre comme dans une eau qui lave les douleurs, cette eau que Marie fait ruisseler sur le corps de la petite fille, pour qu’elle recouvre vie et parole. Toute l’écriture est cette eau même, l’invisible courant qui va quêtant auprès des autres, un à un, toutes les merveilles simples d’exister. Ce n’est ni un roman, ni un poème, ni un récit dans la mémoire, mais tout cela à la fois comme une évidence qui nous visite, qui fait toucher au mystère de l’invisible, de ce qui s’annonce et va s’incarner :

Elle avait écouté car rien ne pouvait empêcher ces paroles de l’atteindre. C’était dehors et dedans à la fois.
Immobile, elle avait entendu sa vie. Tout le récit de sa vie, de ce qui l’attendait. Elle n’avait pas frémi. C’était impossible de ressentir quoi que ce soit. Les paroles, claires, se déposaient et disparaissaient à la fois. C’était comme si le silence avait parlé puis s’était tu. → p. 15-16.

1 Jeanne Benameur, Vivre tout bas, Actes Sud, 2025.

 

Écriture le 30/01/25

La ville de Pavie est située en Lombardie, à une trentaine de kilomètres au sud de Milan. La légende tient que l’église romane Saint Michel fut fondée par l’empereur Constantin lui-même.

Après l’invasion lombarde1, au milieu du VIIe siècle, une église dédiée à l’archange Michel est avérée en ce lieu, alors capitale des barbares. Mais Pavie est détruite (44 églises rasées) par les Hongrois en 924. L’édifice qu’on voit aujourd’hui est roman, sans qu’on sache bien en déterminer la période de construction.

 Pavie facade ouest


Un coup d’œil sur l’imposante façade ouest donne à penser que les liens entre architecture et sculpture sont ici bien plus distendus que dans nombre d’édifices : les reliefs sont disposés en grande liberté, même si les portails et leurs tympans structurent l’espace mural. Cette dissémination des images se retrouve sur l’élévation sud où, à côté du portail donnant accès au transept, figure une Annonciation et une Vierge à l’enfant. Le matériau utilisé pour ces deux scènes est le marbre, d’où la bonne conservation. Cette Vierge joue avec la densité des drapés, ceux du vêtement et ceux du voile qui créent un lien subtil avec l’enfant. Son visage est aussi très singulier.

Pavie vierge à l'enfant
Mais la majorité des sculptures sont en grès, qui s’est souvent délité avec le temps. Ce qui a suscité la confection de copies de remplacement. C’est sans doute le cas de ce saint Michel terrassant le dragon, dont la facture est quelque peu sèche, mais qui affiche sur la grande façade le patronage de l’église. L’image se réfère à la tradition que rapporte La Légende Dorée : “ doit être citée la victoire que remporta saint Michel quand il chassa du ciel le dragon, c’est-à-dire Lucifer, avec toute sa suite2 ”.

Pavie Saint Michel et le Dragon 
Terminons ce petit butinage parmi les images de cette église de Pavie, par une sculpture d’un chapiteau de la crypte. Réaménagée au début du XVIIe siècle, celle-ci a néanmoins conservé une bonne part de chapiteaux du XIIe siècle. Ce petit personnage au visage un peu triste est mordu par deux serpents dragons, qui entourent aussi ses jambes et qu’il tient de ses bras. Dialogue intime de la bête et de l’humain, qu’on retrouve si souvent en nos régions du sud-ouest. D’ailleurs dans la nef de l’église, d’autres chapiteaux font penser à ce même voisinage : Samson et le lion, Caïn et Abel, Daniel dans la fosse aux lions...

Pavie chapiteau de la crypte

 

1 Source bibliographique pour cet article : Sandro Chierici, Lombardie romane, Zodiaque, 1978.

2 Jacques de Voragine, La Légende Dorée, Diane de Selliers, Vol. 2, p. 183, 2000 [vers 1260]


En septembre 2014

Écriture 14 juin 2024

Juste suivre la mélodie du monde
sa pente douce d’humanité

celle des sourires, des rires,
des courbes douces des corps,
celle qui se tient, radieuse,
dans le soleil de toutes les terres,
si loin de la mort.

Juste suivre l’innocence,
celle des enfants mais bien plus,
celle des êtres pétris du temps
qui sont revenus des épreuves,
ont forgé cette attitude, malgré tout,
du bonheur.

Peut-on en ces temps incertains,
signer encore la feuille
d’une voie si précaire, le bonheur ?
Ce qu’on ne sait pas de l’au-delà de soi
qui touche les proches
et toute la ribambelle des êtres
traversant les territoires près de vous.

Juste suivre la mélodie, la rumeur,
ce qu’on chantonne
et que l’on s’évertue à tisser
sans couture ni blessure.
Juste suivre dans l’intérieur
ce qu’on protège farouchement,
désemparés que nous sommes
devant l’immense cacophonie.

Écriture 20/07/24

Le jardin de l’enfance où je cueillais les cerises et les fraises frappe légèrement à l’ouverture de la mémoire.

Petites plates-bandes des fraisiers : au début de la saison, je vais voir tous les soirs si les fruits deviennent blancs, puis roses, ma mère me défend de les manger, je voudrais bien pourtant, je voudrais retrouver cette saveur de l’an d’avant. Les fraises mûres sont comme un signe indicible de la bonté du monde. Et tous les fruits sont ainsi, même les cerises aigres tant acides, on leur pardonne, à cause de leur beauté, de leur reflet dans la lumière.

Le jardin de l’enfance, c’est la guirlande du bonheur, des découvertes à foison – la différence entre l’abeille et la guêpe, entre les chants d’oiseaux qu’on tente de suivre dans l’air. C’est l’espace de ce qui grandit, des mains et des outils qui brassent la terre juste ce qu’il faut pour que ce qu’on sème pousse et s’épanouisse. C’est une ribambelle à jamais peuplée des sourires de ceux qui le traversent, qui s’y adonnent.

L’enfance ne se lasse jamais de cette évidence première de la vie, ce qui naît de la graine, entre la pluie et le soleil nécessaires, l’enfance boit au vivant qui va le nourrir si longtemps, l’enfance ne sait pas les blessures du temps, ni les faiblesses du vivant, ni ses luttes. Elle n’obéit qu’à la lumière, elle ne sait voir que l’harmonie, l’équilibre, le mouvement des fruits merveilleux.

On ne sait pas quand l’enchantement prend fin, ni pourquoi. Quand la répétition des jours cogne tant sur le corps que son appétit pour l’amour du monde se lézarde. Quand on ne peut échapper à l’horreur qui court, qui rattrape tôt ou tard les hommes impuissants.

Impuissants devant la haine, l’absurdité des douleurs et des désastres infligés à la terre, notre matrice, notre mère. On se cramponne à nos propres amours comme on peut, on ne sait pas les prolonger plus loin que nous, que notre jardin. On se dit que si tout le monde regardait vraiment le lent mûrissement des cerises et des fraises, chaque soir, comme l’enfance absente de la guerre, l’avenir du monde deviendrait plus léger.

Écriture le 01/06/24

Est-ce l’usure de la mémoire
quand l’âge avance,
est-ce l’usure de soi ?

On se retourne,
et le chemin des vies s’est blanchi sous le temps,
tout s’est réduit
comme si le corps s’éloignait lentement du monde,
le rendait minuscule
au bord de la rupture.

J’ai porté des amours en moi
sans que cela se voie toujours
j’ai porté des amours plus légers que la terre,
que reste-t-il d’eux-mêmes
dans ce qu’on tient en soi,
amours de toi, des paysages, des gens,
amours des contrées, des mots,
de tous ces visages qui sont passés,
tout ce qu’on entasse comme un trésor
sans même le savoir,
la mémoire agit en arrière de soi,
elle nous laisse l’incertitude, le bruit,
l’indécidable de ce qui passe entre nos doigts
qu’on nomme la vie peut-être,
les temps radieux qui nourrissent les âmes,
les émotions qui déplacent les corps.

Sait-on bien où l’on va,
ce qui se tisse au tréfonds
avec ceux qu’on aime ?
Les mains se croisent dans la tendresse,
on ne sait d’elle que le geste
et ce qu’elle brasse en soi,
le temps s’effrite
on s’imaginait le savourer,
il fuit, se désagrège
se réfugie dans la mémoire,
loin, tout proche
de l’imaginaire incandescent.

Écriture 22/05/24

Les gens viennent à Padoue en masses organisées, pour voir les fresques de cette chapelle des Scrovegni, peintes par Giotto dans les années 1303-1306.

Il a fallu réserver la visite en ligne longtemps à l’avance, et nous voici à attendre, près de ce petit édifice en brique rose. Jamais je n’ai senti à ce point la sacralisation de l’art en Occident, c’est que le chef d’œuvre de Giotto en vaut la peine, considéré qu’il est comme une pierre fondatrice, une sorte d’incandescence qui ouvre le champ de toute la peinture.

Nous commençons par une sorte de sas de décontamination, une salle en atmosphère neutre, nous sommes peut-être une quarantaine de personnes, sagement rangées, qui écoutons des commentaires avisés et regardons les écrans qui multiplient les détails de ce que nous allons voir en vrai bientôt. C’est ainsi un mouvement continu de groupes, du matin au soir. On entre dans le Saint des Saints, pour un choc visuel absolu qui va durer quinze minutes, pas une de plus, quand il faudrait des heures pour apprécier ce lieu, sa présence, et ce qu’il donne à voir.

Couleurs, et leurs noces avec la lumière, compositions des scènes dans les murs qui créent l’espace, logique des parcours des regards qu’on inscrit vite sur les murs, expressions des visages… tout ici atteint au sublime, dans une sorte de concordance visuelle de l’évidence. Et l’on se dit que, oui, s’est joué ici le destin de l’image en Occident.

Difficile de rendre compte de cette expérience de vision tant la cohérence de l’œuvre vous accapare, vous enveloppe. On cherche à tout intégrer en soi, mais seuls quelques détails s’inscrivent dans la mémoire, en plus de l’émerveillement absolu, continu, de l’ensemble. Comme ces visages de la scène de la Résurrection, qui semblent les origines de ceux de Piero della Francesca, cent cinquante ans plus tard, ou d’autres qui annoncent Michel-Ange, comme si ces images coulaient comme une source, ce à partir de quoi le visuel allait s’épancher.

Écrire sur les scènes, c’est raconter l’image évidemment, mais ce n’est rien. Il faudrait révéler par le rythme des mots chaque détail, par leur souffle chaque visage, par leur phrasé chaque composition. Et encore, cela ne serait rien, il faudrait appréhender l’ensemble d’un même élan. L’image c’est toujours cette tension entre la scène elle-même et ses éléments. Elle est dans l’instant, à l’infini d’elle-même multipliée. Pendant que les mots tressent et tissent, avançant un fil, parfois plusieurs, en croyant que ce fil du temps trouvera la narration de l’image. Est-ce que Giotto est possible à dire ?

Giotto Scrovegni Arrestation Christ 1

Voici cette scène de L’arrestation du Christ, au milieu de la paroi sud. “ Voilà une foule que précédait celui qu’on appelait Judas, l’un des douze. Il s’approcha de Jésus pour lui donner un baiser. Et Jésus lui dit : Judas, livres-tu le fils de l’homme par un baiser ? Ceux qui étaient autour de lui virent ce qui allait arriver et dirent : Seigneur, si nous frappions du sabre ? Et l’un deux frappa l’esclave du grand prêtre et lui arracha l’oreille droite. Mais Jésus répondit : Laissez ; cela suffit. Il lui toucha l’oreille et le guérit.1 ” L’image met en présence le texte, l’enchevêtrement de la foule et les bâtons et les torches dressés, le sabre qui tranche l’oreille, elle est nue cette image, sans paysage, sans décor, seulement le monde enchevêtré contre la nuit, seulement l’intensité et les variations des couleurs, avec au centre cette lumière sur la trahison de Judas, qui tente d’envelopper le Christ de sa tunique. Et quand on regarde le face à face des visages, juste avant le baiser, on se dit que c’est toute l’ambiguïté du mensonge humain qui monte à la surface de la peinture. La violence, et celui qui la défait d’un seul regard. L’image est une puissance, elle prend au corps, elle rend vrai le texte de l’ancien récit, treize siècles plus tôt.

Giotto Scrovegni Arrestation Christ 2

La famille des Scrovegni est une des plus riches et des plus puissantes de Padoue. Enrico Scrovegni achète en 1300 un vaste terrain où il fait construire un palais et, à côté, cette chapelle “ pour sauver l’âme de son père Reginaldo du châtiment divin auquel il était destiné en tant qu’usurier notoire2 ”. Et c’est le grand paradoxe de ces sublimes images qui vont fonder notre regard en Occident pour des siècles : elles n’existent que grâce à l’argent mal acquis. Et l’on se souvient alors de cette terrible phrase “ Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon3 ”, Mammon, le dieu-argent que bien des hommes idolâtrent. Nous sortons de la chapelle, et je me demande ce que nous sommes venus quêter, au fond, derrière l’attrait de surface de ces images, derrière cet art si singulier qui émerge en ce début du XIVe siècle, au-delà du mouvement continu des corps qui s’abreuvent aux couleurs et à cette nouvelle exactitude des visages sur les murs.

1 Évangile de Luc, XXII, 47-51.

2 Giuseppe Basile, Le cycle pictural de Giotto, in Giotto, les fresques de la Chapelle Scrovegni de Padoue, Skira / Seuil, 2002, p. 21.

3 Évangile de Luc, XVI, 13.

En septembre 2014

Écriture 12 juin 2024

Sensation que le monde tourne à vide,
qu’il s’est épuisé de toute sa substance

de tout ce qui faisait le sens
au moins partiellement, des vies.
Il n’y a plus
que l’enrichissement qui soit moteur du monde,
il le fait tourner
en spoliant ce qui reste de ressources sur la planète.

Le monde tourne à vide
dans l’iniquité grandissante,
dans les exils des migrants,
dans la pauvreté immense
et les niches des riches,
dans les catastrophes déjà là du climat
et qui vont s’amplifier, extrêmement.

Le monde tourne, il se vide
les hommes ont peur
ils se préparent à la guerre
qui pourrait arriver plus grandement, disent-ils,
ceux qui sont censés conduire les peuples.

Ceux-là font comme s’ils ne comprenaient pas
la fin de ce moteur, qui tourne à vide,
comme si rien ne pouvait changer
comme s’il fallait encore sacrifier des vies
et les réserves de la terre
comme autrefois
quand on pouvait dépeindre nos voisins
comme des ennemis
et que la paix viendrait
après
après leur anéantissement.
Ils crient dans la guerre comme l’ultime sacré,
la haine court sur la terre comme jamais,
tous les amours se sont cachés
très loin, à l’écart,
laissant le monde vide.

Écriture 20/05/24

Les mots tremblent
comme les mains qui les écrivent

les mots ne viennent pas de soi
mais de l’ailleurs du monde qui les fait naître.

On ne sait pas ce qui se passe
dans la présence, des êtres ou des mots,
on ne sait jamais la densité des amours
cette rumeur légère qui les nimbe
au plus près d’eux-mêmes et des vies qu’ils portent
sans qu’on sache où ils vont,
ni ce qu’ils offrent à l’aventure humaine.

Les mots tremblent, la main les suit à peine,
on n’imagine pas les rêves qu’ils fécondent
ce qu’ils pèsent de douceur,
les mots malhabiles dans les doigts,
ils implorent l’amour du monde
à grandes brassées d’incertitudes,
car on ne sait jamais où ils vont,
ce qu’ils font advenir,
du bonheur ou de la douleur,
les mots tracent notre vouloir apeuré
quand il faudrait témoigner de l’absolue lumière.

Écriture 13/05/24

Les mots parlent des pierres, de ces pierres dont on a fait des images par une longue patience il y a déjà des siècles.

Les mots cherchent ce qu’il y a derrière les pierres, et ce qu’il y a derrière eux-mêmes en même temps qu’ils naissent, les mots ce n’est jamais comme l’innocence du monde. Ils creusent les images, ils appellent, ils tissent aux images leurs rythmes, la scansion qu’elles tracent sur le monde, et comment elles agrandissent le regard. Les mots tentent d’être au service de ces images qu’on a érigées là, jadis, dans cet élan de foi peu commun qui a marqué depuis lors le paysage.

Mais les mots seuls ne suffisent pas, il faut les mettre au monde, pour qu’ils prennent corps avec les pierres et leurs images. La jeune femme et l’homme disent la parole des mots, ils cherchent le souffle entre eux, entre eux-mêmes et les mots, ils quêtent l’exactitude s’il se peut, elle qui s’évanouit à jamais quand la parole se délivre. Ils cherchent dans leurs corps la voix pour rendre la présence, ce fil précaire qui naît dans l’incertitude, et qui touche ceux qui vont écouter, ce fil précaire qui n’est ni un savoir, ni une explication, mais qui tient du souffle sur les images des pierres pour leur donner un peu plus d’évidence.

Mais cela ne suffit pas encore. La parole sur les pierres tente une mélodie qui en appelle tant d’autres, elle convoque la musique, elle qui enchante le monde sans les mots, mais qui leur répond, qui les enveloppe, qui les prolonge. Celle qui crée la musique penche son corps parfois vers son violoncelle, la musique est bien plus mystérieuse encore que les mots, elle aussi vient au monde dans un dialogue intime, elle s’entrelace avec les mots, elle les affermit, les rend plus denses. Et quand on écoute la musique et les paroles ensemble déclinées, au bord de la fragilité du monde, on ne peut s’empêcher de partir ailleurs, au creux de nous-mêmes, là où la vie nous questionne sur ce qu’elle est, sur ses prodiges.

Alors, cette matière pétrie des mots, des paroles, de la musique, de tous les chants qui commencent et qui finissent, marquant le temps de nos vies, on cherche à la mêler vraiment aux images des pierres. Vient celui qui choisit les détails des pierres, les angles du regard, qui tresse avec son œil à lui de nouvelles images sur ces images si vieilles. Il sait qu’elles ne s’épuisent pas, ces images, qu’elles vont continuer de danser encore longtemps auprès des femmes, des hommes, qu’elles vont révéler un peu de leur mystère, à mesure qu’on les regarde autrement.

Toucher l’âme, ce qui fait souffle en nous, ce qui nous anime, atteindre un peu ces échos si profonds, si précaires, ce qui peut s’évanouir à la moindre inattention, à la moindre divergence, au moindre bruit. Tenter de s’approcher de ce qu’on peut tisser en nous, dans cet arrière-pays d’humanité si simple au fond, mais dont on a tant de mal à prendre chaque jour avec soi.

C’est un jour, au téléphone, la jeune femme qui a dit la parole : “ Et puis, il y a une bonne nouvelle, j’attends un petit… ” Je pense soudain à la distance si ténue entre la vie propagée et la mémoire du monde qu’on tente de nourrir, images, mots, musiques, dans l’infini des lueurs d’espérance.

Écriture le 26/10/24

En savoir plus sur Aulnay, d'images et de paroles...

Laisser venir l’instant des mots, celui qui jaillit très loin de la mémoire, peu importe d’où vient la lumière, comment se dessine le paysage, peu importe l’instant, du moment qu’il s’est offert à nouveau, après de longues années, perdu dans les méandres de soi-même.

C’est par exemple en bas du bourg, dans le grenier, chez grand-père et grand-mère, ce mélange indéfinissable d’odeurs et de poussière, d’objets que je ne connais pas et de vieilles gravures, de vieux journaux d’avant la Grande Guerre dit grand-père, et je me demande comment une guerre peut être grande. Il dit aussi le grenier c’est ce qu’on n’ose pas jeter, il dit le pourquoi des choses, et moi je découvre des merveilles de rien du tout, des tissus rapiécés, des bols en faïence ébréchés, décorés de traits naïfs. Sais-je seulement à l’époque ce qu’est un trait naïf ? L’instant de l’enfance s’agrège aux décennies de vie, d’apprentissage. Je les revois, ces tissus imprimés, aux motifs plus vieux que les vieux papiers peints, au toucher si doux. Je les revois, je crois que je pourrais penser à eux toute une vie, qu’ils pourraient me nourrir longtemps, dans cet équilibre précaire de l’instant revécu, revivifié dans la complexité des souvenirs mêlés.

C’est par exemple mon père dans son atelier de peinture qui prépare sa couleur. La peinture est blanche dans le grand pot devant lui. Avec un pinceau rond, il prend une pointe de pâte bleue foncée. Avec ses deux mains à plat face à face, il fait rouler le pinceau dans un sens, puis dans l’autre, de plus en plus vite. Je regarde fasciné le bleu foncé devenir pâle, se propager autour du pinceau dans le grand pot de blanc. Il recommence plusieurs fois le même geste, reprend du bleu, puis un peu de rouge, il mélange vivement, il y a des irisations de couleurs qui se dissolvent. Je me dis que la couleur devient vivante, qu’elle ensemence le blanc au fur et à mesure qu’on la dissout. Elle se meurt à elle-même pour qu’autre chose naisse. Bientôt, tout le blanc est devenu d’une même nuance parme léger, à peine une couleur. Mon père en prend une goutte qu’il dépose sur un papier coloré – Voilà, c’est ce qu’ils voulaient… Il est heureux, la couleur est la même. Je le regarde, ébahi – Mais comment tu peux faire ça ? – C’est l’œil, mon gars, c’est l’œil… Je lui souris, je garde en moi l’intensité de l’instant, comment le réel se découvre, comment les merveilles se révèlent et comment le peu qu’on agit sur le monde peut nous bouleverser.

C’est un autre instant encore, devant notre maison en fin d’été. Nous vivons là depuis peu, c’est dans l’après-midi, tu es assise à lire à l’ombre de l’arbre, tu portes une robe jaune, et ta peau de fin d’été est devenue brune comme un gâteau. Ce sont encore les couleurs qui prennent mon regard, qui me guident vers toi. Je m’approche, je ne sais plus si je t’embrasse, si je te dérange dans cette rencontre que tu tisses avec les mots. L’instant déborde, il a besoin de plus que son image, au risque de perdre sa magie, son imperceptible chant qui ne décrit rien, mais fait sentir si puissamment le bonheur d’être ensemble. Je te regarde, et les couleurs me portent jusqu’à l’âme, cette présence si fine, si transparente, à peine là vraiment, mais qui fait que l’instant reste en moi, ancré dans la mémoire à jamais. Il reste et me nourrit, sans que je sache comment, comme un ange qui m’accompagnerait dans la quête de vivre.

Laisser venir l’instant, tous ceux qui ont tressé mon temps, tous ceux à venir encore, les accueillir, accepter qu’ils se mêlent, les traduire autrement, d’un univers à l’autre, d’un paysage immense à la petite parcelle de terre, du souffle court à son ampleur dans le repos de la nuit, des plaines aux montagnes dans toutes les respirations douces des moments qui viennent et passent.

Écriture le 25/04/24

C’est un enfant assis sur le seuil
qui rêve aux nuages qui passent

ils font la lumière et l’ombre
sur les arbres et le chemin, au-devant,
ils s’effilochent et jouent d’eux-mêmes
dans le ciel, l’enfant reste assis,
les yeux parfois fermés,
il dessine en lui les courbes des nuages
qui s’emmêlent et qui passent,
il voudrait tant les retenir
pour savoir ce que c’est au fond, un nuage.

Et ce sera pareil plus tard
pour les visages auprès de lui
qui passent aussi, qui changent,
qui disent bien plus que leurs pliures et leurs sourires,
il voudrait tant qu’ils viennent en lui,
qu’ils ne le laissent pas seul
devant la beauté et la terreur du monde.

Plus tard encore, il sait bien qu’il ne sait pas
ni la beauté ni la terreur,
que c’est toujours comme les nuages,
évanescents, merveilleux et sombres,
porteurs des espoirs, des regrets,
des désirs qu’on n’atteindra jamais.

Il continue, il atteint l’âge des peurs
et des plus grandes ignorances encore
devant la fin du voyage, il regarde
toutes les tendresses près de lui,
l’épaisseur des fruits du jardin,
tout ce qui protège,
les nuages passent encore
attisés par le vent, ils marquent le ciel
de leur effervescence vite en allée,
quand c’est le soir qui fait place nette dans le ciel,
laissant à la nuit du monde son absence,
comme si rien jamais ne s’était écrit
sur les pages des vies.

Écriture 21/04/24

Ce livre au titre étrange est une œuvre à deux auteurs, Anne Alombert, philosophe préoccupée par les enjeux numériques, et Gaël Giraud, économiste et chercheur.

Il s’intéresse aux évolutions récentes du numérique (capitalisation des êtres, intelligence artificielle…) et à leurs impacts sur l’avenir et la société, en tentant de dessiner une voie humaniste aux temps qui viennent1.

Plus qu’une analyse critique, et comme je le fais habituellement, entamons un parcours émaillé de citations de l’ouvrage, très éclairantes à elle seules. Les enjeux d’abord :

Les machines, si “ intelligentes ” soient-elles, ne peuvent remplacer les prétendus “ humains ” auxquels on aime tant les comparer. En revanche, abandonnés à des logiques de capitalisation, les automates numériques risquent de conduire à une accélération de la catastrophe écologique, à une prolétarisation des savoirs (-faire, -vivre et -penser ) et à une industrialisation des esprits individuels et collectifs. → p. 12

Nous baignons dans un univers numérique, sans pouvoir rester à l’écart et en gobant à notre insu le plus souvent des glissements sémantiques et des zones d’ombre qui devraient nous alerter :

Quand ChatGPT nous répond “ je ne suis pas un humain ”, le fait même que cette machine ait été programmée pour utiliser le pronom “ je ” pose question : “ je ” nous fait immédiatement présupposer un sujet, là où il n’y a pourtant qu’interfaces numériques et calculs statistiques. […] Cette prétendue transparence de la machine à elle-même ne masque-t-elle pas l’opacité des algorithmes qui lui permettent de fonctionner ? → p. 18

L’intelligence artificielle n’existe pas, c’est un brassage, une combinatoire, d’une énorme quantité de données déjà existantes, il n’y a rien là de créatif et d’intelligent. Mais tout est fait pour qu’on suive le slogan, et qu’on oublie l’essentiel : on ne sait rien des choix du fonctionnement, des manières dont procède la combinatoire. Ce devrait être transparent, et mieux, démocratique, ce ne l’est pas.

La première partie du livre a trait à la capitalisation du monde, qui est non seulement une appropriation, “ mais aussi la recherche d’un rendement ou d’une rentabilité projetés dans l’avenir... ” (→ p. 29). Et cette opération “ représente une prise de pouvoir sur les êtres et le temps ” (→ p. 31). Car la capitalisation accumule tout ce qu’elle contrôle, en fait des stocks. Les auteurs prennent l’exemple d’une forêt, qui est certes un stock de bois, mais bien plus :

Une forêt, c’est un réseau complexe d’êtres vivants : arbres, buissons, vers, mycélium, bactéries… qui se nourrissent mutuellement les uns les autres mais qui, globalement, ne peuvent subsister sans un apport continuel d’énergie […] et de matière […]. → p. 32

À l’ère numérique, la capitalisation évolue : les réseaux sociaux engrangent toutes les données que leur offrent leurs utilisateurs, et aussi leurs comportements. Tout cela nourrit ces réseaux mais aussi les outils d’intelligence artificielle et leurs approches statistiques, qui ne peuvent faire place, par définition, à l’inventivité :

Si ChatGPT avait existé en 1616, la confirmation par Galilée de l’héliocentrisme révolutionnaire de Copernic n’aurait eu aucune chance d’être reconnue : elle eût été au mieux noyée dans la masse des opinions dominantes géocentrées communément partagée par les intellectuels de l’époque, et peut-être tenue pour dissidente, conspirationniste ou écoterroriste. → p. 76

C’est que la capitalisation des humains s’accompagne de la volonté d’éliminer l’improbable, d’uniformiser les comportements, de tout rendre, et surtout l’avenir, calculable.

La seconde partie traite de l’automatisation des esprits, dans le prolongement de la précédente. Elle mentionne notamment les dangers de l’intelligence artificielle, pour la justice par exemple. Car le déluge de données sur lequel s’appuie l’IA, pour les mettre en corrélation, viennent en bonne part des réseaux sociaux et ne sont pas “ filtrées ” ou analysées avant emploi. Ce déluge est supposé rendre obsolète la réflexion théorique, en faisant “ croire qu’il est possible d’éliminer la diversité des interprétations (théoriques) au profit d’une hégémonie du calcul (statistique). ” (→ p. 74)

Et cette hégémonie du calcul, de l’exploration et de l’exploitation des données, reste totalement opaque :

Ces automates numériques fonctionnent donc à partir de données et de paramètres qui ont déjà fait l’objet de nombreuses décisions d’interprétation, toujours situées et politiquement orientées, mais dans l’opacité la plus complète. → p. 78

Or, les plates-formes sont des sociétés d’envergure mondiale, mais privées. Et ceci nous amène à la dernière partie du livre, intitulée “ Renversements : les communs et la contribution ”, où les auteurs tentent de repérer une voie de sortie par le haut à la situation d’enfermement qui prévaut et se propage.

La richesse que constituent les savoirs représente une valeur particulière, qui doit être distinguée de la valeur marchande ou de la valeur d’échange : contrairement à une ressource ou à une marchandise dont la valeur augmente avec la rareté et diminue quand elle est partagée […], la valeur des savoirs non seulement ne diminue pas lorsqu’ils sont transmis […] mais augmente même à mesure qu’ils sont partagés. → p. 120-121

Privatiser un savoir revient à faire obstacle à son partage et donc à l’empêcher de s’accroître, de s’enrichir et d’évoluer − c’est-à-dire à le stériliser. → p. 121

D’où la nécessité de biens communs, ni privés, ni publics, ouverts à la contribution collective, à l’image des logiciels libres et de Wikipédia. Mais on sait leurs existences précaires, face aux ogres de l’univers numérique. Celui-ci est régi essentiellement par la polarisation mimétique :

Dans la mesure où ils ne se fondent que sur les nombres de clics et de vues, ces algorithmes tendent non seulement à renforcer les moyennes et à uniformiser ou à standardiser les contenus (les créateurs de contenus sont contraints de se plier aux “ recettes ” censées leur assurer le succès, au lieu de développer leur créativité et d’exprimer leur singularité), mais aussi à amplifier les contenus les plus sensationnels, les plus choquants ou les plus violents, sans égard pour leur (non-) sens ou leur (non-) pertinence. → p. 155

C’est un livre à lire… et la tâche est immense.

1 Le capital que je ne suis pas !, Anne Alombert et Gaël Giraud, Fayard, 2024.

 

Écriture le 01/10/24

Jérôme Baschet est un historien, d’abord médiéviste, qui a longtemps travaillé à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Il a étudié l’iconographie médiévale, la civilisation féodale  et s’est aussi penché sur l’art roman, à travers une étude des églises d’Auvergne avec quelques collègues.

Les historiens, à la question de la naissance du capitalisme, n’apportent pas de réponse unique, ni même sur sa définition. Le présent livre élargit le champ de vision et d’interrogation au rapport du capitalisme à l’ensemble de l’histoire humaine, comme l’annonce l’introduction :

Le caractère très récent du capitalisme, son absence de nécessité historique, son étrangeté aux devenirs propres de presque tous les peuples du monde, en un mot son exceptionnalité : tout cela n’est pas sans incidence sur notre saisie de l’histoire. Et c’est particulièrement vrai au moment où cette exceptionnalité du capitalisme se manifeste dans toute son ampleur, au point de mettre en péril l’habitabilité de la Terre et de créer un risque existentiel pour l’espèce humaine. → p. 20

Exception du capitalisme ? Dans aucune autre société dans l’histoire, “ l’économie n’avait émergé comme sphère autonome ” → p.21

Feuilletons le livre, à l’aide de citations que nous tenterons d’articuler, sans pour autant en analyser tout le déroulé. L’auteur fait d’abord une analyse fouillée des études déjà réalisées sur le sujet, et de ces grandes divergences d’appréciation de l’histoire du capitalisme. Comparant l’évolution de la Chine et de l’Europe, il situe

dans la seconde moitié du XVIIIe siècle le moment crucial de la rupture avec les sociétés traditionnelles et le grand basculement capitaliste qui en est l’autre face. → p. 50

Et il note, quelques pages plus loin, que c’est le moment aussi

où, pour la première fois dans l’histoire, l’égoïsme est pleinement assumé comme une vertu et devient même, sous l’espèce de la recherche de l’intérêt individuel, la valeur cardinale et le principe recteur du monde social. → p. 55

À partir de la fin du XVIIIe siècle,

le capitalisme impose, à une échelle planétaire inédite, un régime de production, une logique sociale et une norme anthropologique qui n’ont rien de commun avec tout ce qui avait existé jusqu’alors. → p. 64-65

C’est à ce même moment qu’émerge la notion de religion,

comme croyance individuelle librement choisie, qui rompt de manière radicale avec la structuration ecclésiale de la société, jusque-là dominante. → p. 65

Se posent alors les questions du pourquoi et des acteurs. L’auteur s’insurge contre ceux qui laissent

entendre que la formation du capitalisme est l’aboutissement naturel de toute tendance à l’essor productif et commercial. Au contraire, une approche non linéaire de l’histoire devrait plutôt considérer que l’émergence du capitalisme n’est en aucune façon le destin inéluctable des sociétés humaines. → p. 89

Plutôt que de récuser toute spécificité de l’Europe, il conviendrait de rendre compte de la singularité de sa trajectoire, puisqu’il s’agit de la seule “ civilisation ” qui ait imposé sa domination à (presque) toutes les autres. → p. 90

Le constat de l’hégémonie européenne doit certes exclure toute idée de supériorité en valeur, mais la nier serait ne pas affronter la question cruciale “ Pourquoi l’Europe ? ”. Jérôme Baschet détaille ensuite ce qu’il nomme la “ dynamique féodo-ecclésiale ” et l’universalisme chrétien, pour conclure :

Au total, on peut soutenir que l’universalisme chrétien a joué un rôle majeur dans la première expansion de l’Europe et que l’Église a contribué de manière décisive à l’instauration d’une emprise coloniale durable sur le continent américain… → p. 103

Mais l’essor du capitalisme ne s’appuie pas que sur la conquête. L’auteur convoque les travaux éclairants de Philippe Descola sur le passage d’une ontologie analogiste1, qu’on retrouve en Europe au Moyen Âge, au naturalisme qui prévaut à partir du XVIIe siècle. C’est une rupture totale dans la vision du monde :

En effet, dès lors que la Nature est identifiée à la seule dimension matérielle, devenant ce monde physique dont le spirituel s’est entièrement retiré, alors il n’y a plus de place pour une idée de la Création dans laquelle pourrait être déchiffrée l’intention du Créateur ni pour la moindre imbrication du matériel et du spirituel. […] La Nature est ce monde sans Dieu, débarrassé de toute dimension sensible et de toute intervention du spirituel, bientôt offert aux appétits de savoir de la nouvelle science naissante. → p. 111-112

La question cruciale serait de comprendre pourquoi ce changement radical et brutal ne se produit qu’en Europe, ce qui ouvre selon l’auteur à tout un champ de recherches. Il donne toutefois quelques indications : c’est seulement dans l’Occident chrétien latin qu’émerge, à partir du XIIe siècle et de la réforme grégorienne, une “ Église dissociée du pouvoir politique ”, ce qui n’est pas le cas à Byzance ni dans le monde islamique.

Le livre revient alors sur ce qu’il faut entendre par capital et capitalisme :

On qualifiera de capital, au sens élémentaire du terme, une somme d’argent investie en vue d’obtenir davantage d’argent. […] Mais cela ne suffit en aucun cas pour parler de capitalisme, entendu comme mode de production, comme ensemble de rapports rendant possible l’activité productive… → p. 140

Et donc, bien des sociétés non capitalistes ont réalisé des activités impliquant du capital. Mais :

Entre l’essor des activités du capital dans les sociétés non capitalistes et l’affirmation du capitalisme proprement dit, il y a un saut considérable, qui ne procède d’aucune nécessité et qui exige l’entrée en scène d’autres facteurs que le seul développement de ces activités. → p. 171

Parmi ces facteurs, Jérôme Baschet pointe la conjonction de l’industrialisation et de l’emprise coloniale que l’Occident développe au XIXe siècle. Ainsi a-t-on pu dépasser des limites jusque-là infranchies,

donnant lieu pendant deux siècles à des cycles de croissance d’une ampleur inédite, soutenu par la fiction d’une accumulation potentiellement illimitée. → p. 172

Au total, un livre stimulant, où l’approche historique offre au temps présent et à nos consciences de quoi se nourrir et réfléchir.

1 L’analogisme prend acte de la segmentation générale des composantes du monde, mais nourrit l’espoir de tisser tous ces éléments entre eux, pour rendre une apparence de continuité. La ressemblance dans ce tissage est le moyen espéré de rendre le monde intelligible et supportable. Voir Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Folio, 2005, p. 351 sq.

Jérôme Baschet, Quand commence le capitalisme ? • De la société féodale au monde de l’Économie, Crise & Critique, 2024

Écriture le 22/08/24

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