Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Voussure du portail
Foussais
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Cette sensation d’abord peut-être d’une présence qui nimbe les jours, celle des visages bien sûr, mais aussi des lieux, des paysages d’humanité. Et que cette présence se nourrit d’une mémoire grande, celle des lointains de l’espace et du temps, celle des traces précaires, les œuvres, les images…

Rien ne limite au fond ce qu’on croit être le vivant. C’est notre regard sur le monde qui le nomme ainsi. Partout, là où j’ai marché, regardé, tressé des échanges, aimé… cette profonde évidence – ce qui est avant ou au-delà de la certitude même – qui fait résonner le corps et la pensée d’un même mouvement et qui, de chemins en chemins, tisse entre soi et l’autre, entre soi et le monde, comme une enveloppe si douce de sens, parfois déchirée mais qu’on recoud sans cesse. Vivant, ce qu’on se sait pas mais qu’on éprouve, ce qui fait tenir, dans les proximités multiples des jours.


Tissu du regard vivifié par les mots, les paroles s’enchevêtrent, elles maintiennent l’acceptation de vivre dans le proche de chacun, dans son histoire. Elle disent que malgré tous les désastres, le fil reste possible, qui agrège, corps et regards qui nous accompagnent.


Mais dans ces temps de maintenant, cette évidence même des liens premiers s’éloigne, laissant apparaître comme de grands pans d’humanité dévastée, où seules désormais prolifèrent d’immenses machines lancées pour elles-mêmes dans des courses folles, dont on sait qu’elles saccagent et vont détruire la cohérence ténue qui fait vivre, de la diversité des histoires et des espaces humains à ce dialogue précaire avec le végétal et l’animal que l’humanité a développé depuis le Néolithique.
On trouvera donc dans ces chemins des fragments de vie et d’inquiétude, des instants d’avant et d’aujourd’hui, entre le bonheur d’écrire et l’angoisse du devenir, entre ce qu’on recherche du chant qui apaise et la mesure de l’impuissance, entre ce qu’on a cru comprendre et le secret cruellement solitaire de toute écriture.

 

Dans les articles de ce blog, certains titres font référence à un premier village, et d’autres à un second village. Le premier est celui où j’ai passé mon enfance et la prime jeunesse, au cœur du Pays de Retz, entre la Loire et le lac de Grand Lieu, tout proche aujourd’hui de Nantes. J’y retourne régulièrement et j’y reste très attaché. Le second, au cœur des Vals de Saintonge, est celui où je vis depuis presque cinquante ans, entre lumière des jours et jardin nourricier.


Rémy Prin, l’auteur de ces Chemins, est suffisamment présent sur ce site de Parole & Patrimoine, pour que toute présentation s’avère inutile.

Automne 2021

Blog CV logo

Cela fait dix-sept ans que nous avons passé quelques jours à Kachgar, cette ville aux confins du Xinjiang, autrefois nœud d’échanges de la Route de la Soie.

En fouillant dans la mémoire et les photos, j’ai l’impression d’un autre monde, tant aujourd’hui les bribes encore vivantes de la culture ouïghoure que nous avions éprouvées là-bas, doivent être réduites à néant. Les Routes de la Soie d’aujourd’hui sont d’un autre ordre que celles des échanges millénaires qui ont forgé ces cultures locales qu’on éradique maintenant, sans grand émoi.
Nous avions longtemps respiré la vieille ville. C’était l’Asie centrale et ses ambiances, les fruits sur les étals précaires, les maisons aux arcades décorées, les brochettes sur les trottoirs, les tissus tendus au-dessus des rues étroites pour l’ombre. Au détour, une fillette et ses deux frères sans doute, elle porte une robe en ikat aux couleurs vives, comme une signature de son appartenance. Nous avions un jeune guide “ national ”, chinois Han de Chengdu qui se terrait à l’hôtel, ne voulant pas se mêler aux Ouïghours. A., un jeune ouïghour anglophone, nous accompagnait comme guide “ local ”. Tout ou presque les opposait, l’un n’avait à la bouche que les Jeux Olympiques à venir et la “ market economy ”, l’autre était fier de ses coutumes et de son peuple, fier de partager.

Enfants dans la vieillle ville

Au marché du dimanche, les visages des hommes et des bêtes, en une symbiose heureuse : brebis, chevaux, vaches, ânes et le bruissement humain des petites échoppes où l’on mange, où les déchets de pastèques se mêlent aux billets – l’argent bien à sa place au sein de la diversité du monde. Voilà, on baigne dans tout cela ne serait-ce que quelques instants, et l’on respire à pleins poumons ce qu’est une culture, qui vous nourrit soudain, manière de s’habiller, de se héler, d’échanger, tout ce qui s’est tissé depuis des siècles entre ces gens, le fait d’être assemblés sans que peut-être ils le sachent, à travers leurs misères et leurs grandeurs, et les temps qui vont.

Scène au marché

 

Au marché, les pastèques

Je fais lire au jeune chinois, un encart dans le livre en anglais que nous avons, sur la répression des Ouïghours. Il ne dit rien. La Chine étouffe ses minorités comme autrefois les pays d’Occident. L’économie a besoin de pouvoirs forts, étendus, encore plus aujourd’hui. Les droits humains ne font que le décor des journaux, la vieille ville de Kachgar est maintenant rasée, mais on ne fait pas le deuil d’une ville, le monde avance, il n’y a plus rien à voir.

Céramiques, Mausolée d’Abakh Khodja

Nous allons au mausolée d’Abakh Khodja, vénéré comme un prophète au XVIIe siècle et qui a gouverné un temps cette région. “ Voyez, me dit le jeune Chinois, nous faisons attention au patrimoine ”. Lieu sacré pour les Ouïghours, plus belle architecture islamique de Chine. À l’entrée, les céramiques glaçurées un peu naïves, un peu de guingois, me touchent profondément, comme un signe assuré de la fragilité des cultures humaines.

En 2006

Écriture le 01/08/23

Le jardin cette année a donné fruits et légumes comme rarement, depuis cinquante ans que nous travaillons cette parcelle de terre devant la maison.

Chaleur et sécheresse intenses pourtant, dont nous avons tenté de limiter les effets par l’arrosage. Les quelques orages ont rempli nos cuves d’eau de pluie. Peu de fraises, peu de framboises – les plants souffrent trop du réchauffement – mais une profusion de prunes, de pêches, de pommes, de raisin. Et une quantité de haricots verts, de tomates, de pommes de terre, de potimarrons… les carottes d’hiver et les poireaux sont encore à venir. Nous avons préparé des conserves – plus de quatre-vingt bocaux – des compotes, des confitures. Et les pommes et le raisin ont nourri l’extracteur de jus.

Le jardin est une longue patience d’efforts et de temps consacrée à la terre, à ce qui pousse. Nous avons appris depuis cinquante ans qu’on ne maîtrisait rien, qu’il fallait accepter les aléas, que les efforts intenses parfois ne produisaient rien. La faute aux gels de printemps, à l’excès de chaud, aux parasites parfois, à la sécheresse surtout. Mais quand on récolte, quand on fait ses repas de ce que donne le jardin, c’est un immense bonheur qui rayonne entre nous, sans que j’en sache le pourquoi à ce point, comme si ce cycle végétal nous apprenait la communion intense avec l’univers entier, à partir d’une petite parcelle, à partir de quelques fruitiers.

Et le temps qui va – celui de l’humanité qui saccage allègrement cette terre nourricière – nous apprend la précarité. Quand les saisons maintenant nous comblent à ce point, on sait que c’est en quelque sorte un sursis, comme des moments radieux qui échappent encore au désastre. Et celui-ci, qui plane sur nous, qui rôde sans qu’on ait prise sur lui, nous faits devenir modestes, humbles, et malgré tout presque confiants d’avoir pu encore participer à ce chant fertile et ce dialogue, depuis des millénaires, entre les gestes des hommes et cette terre qui se laisse brasser, remuer – et soudain cela germe et grandit, cela fait nourriture.
Si chaque puissant de ce monde – ou qui se croit tel – cultivait lui-même un peu de jardin, de ses mains, est-ce qu’il comprendrait l’appel silencieux, désespéré, des plantes, des arbres ? L’évidence de l’avenir du monde est au cœur du jardin, dont tous les puissants se moquent, occupés qu’ils sont à leur domination. L’évidence de cette communauté, entre la terre et nous, première et qui devrait faire primauté.

Écriture le 11/09/23

Visages que j’ai oubliés
au premier abord de ma peau,

dans le berceau, ma mère sans doute
et les cousines, les voisines, et d’autres de passage,
les femmes se penchent vers l’enfant
peut-être ont-elles toujours en elles
l’image première de la vie sortie de leur ventre
comme une merveille dont on ne mesure jamais
ni l’importance ni les conséquences.
L’enfant du creux de sa couche
ne sait rien de ces regards quêtant en lui
l’imperceptible différence d’un sourire
comme l’essentiel merci du monde.

C’est bien après, dans les cours d’école,
les petits des hommes, qui se dévisagent
avant de jouer à la guerre,
les traits se sont durcis,
de la soif du pouvoir à la solitude déjà,
quel âge a-t-on quand tout ainsi devient péremptoire,
quand tout propos devient la mesure de soi-même
à l’aune de la cruauté du monde ?

Et puis un jour, c’était en août pour moi,
au pied de grands arbres qui jouaient avec les nuages,
quand on regarde celle près de vous, que son visage
vous appelle pour un voyage que vous savez sans fin
dès le premier instant,
comme si la lumière et la peau, les courbes douces,
faisaient à jamais chavirer le monde.

Le temps passe, la vie ne s’efface jamais,
tant de visages dans les voyages
qui vous ont comblé, surpris, fait défaillir
au bord de l’inconnu, au milieu des douleurs, des joies,
de ce qui brasse tant et tant l’être humain
qui va sur les routes du monde.

Le temps passe, celle qui vous offrait naguère
tout l’amour de son visage contre le vôtre, dans le berceau
vient de quitter la vie, vous la voyez maintenant
comme un masque que la mort a creusé
jusqu’au plus profond de son mystère,
vous l’embrassez une dernière fois,
c’est vous qui vous penchez maintenant,
voit-elle vos traits quémandant l’impossible ?
C’est froid comme la glace,
un visage en allé du monde.

Écriture 24/07/23

C’est un rituel éteint très loin dans la mémoire. C’est le printemps, quand il y a profusion de fleurs sur la terre.

Comme les autres enfants, je vais dans la procession, avec mon panier empli de pétales de roses, nous sommes en rang, nous en prenons à chaque pas une petite poignée qu’on jette dans l’air. Cela fait des couleurs sous le soleil, il y a des chants, le prêtre, on s’en va vers le reposoir tout décoré sur la place, l’air est doux et j’ai un peu peur du monde tout autour.
Est-ce que je comprends ou j’approuve quelque chose de ce cortège ? Est-ce que le religieux nous relie quelque peu alors, les enfants, les parents, et les plus âgés qui se traînent ? C’est la petite foule du village ensemble, fascinée par son propre mouvement, par les décors qu’elle crée, par tout un attirail de gestes et de paroles que personne ne vit vraiment.

Près de soixante-dix ans plus tard, tout l’ostentatoire du religieux s’est dissous, du moins dans le quotidien des saisons et des villages. Je ne sais pas bien ce qu’on y a perdu, ni ce qu’on y a gagné. Le collectif qui sonnait un peu faux s’est délité, on se sentait faussement seul, on l’est devenu tout à fait. Rituel, ce qu’on commémore, ce qu’on célébrait encore vivant entre nous et qui s’est enfui…
Il n’y a pas que le religieux bien sûr. D’autres rituels perdurent, le feu d’artifice du 14 juillet, son défilé, bien d’autres grandes cérémonies républicaines, où les paroles qu’on brandit résonnent comme des étendards minés par le doute. Les gens s’amusent. Partagent-ils quelques valeurs communes ? Le rituel républicain aussi s’étiole, la culture et les valeurs s’éloignent, loin derrière les affaires et la marchandisation du monde. La culture s’atomise, se réduit à quelques signes festifs, elle forgeait la cohérence des vies, elle va, chaotique, en errance d’elle-même, images multipliées qui chacune tente d’attirer à soi le désir de ceux qui s’agglutinent autour d’elle. Pour un temps, pour le temps du profit.
Combien de temps encore va-t-on les tolérer, ces rituels qui font décorum, qui voilent le réel et sa violence ?

Écriture le 17/07/23

C’est un livre1 cri d’alarme sur notre devenir, qui pourtant n’explore que les choix de gouvernance face à l’hypervitesse et au déferlement des technologies d’information.

Mais c’est un champ crucial dans quoi l’on baigne sans le savoir souvent, où selon l’autrice se joue l’avenir bien frêle des démocraties.
Asma Mhalla est une chercheuse à l’EHESS2, jeune femme brillante, dont l’essai met en quelque sorte “ les pieds dans le plat ” face à l’endormissement et l’apathie de nos sociétés occidentales. Son écriture est foisonnante d’analyses fines, de constats lucides, parfois trop truffée de termes anglais pas toujours expliqués. Si l’on admet bien d’emblée les liens entre politique et technologies, le sous-titre provoque, qui affirme que tous nous devenons des soldats, à notre insu bien évidemment. Mais c’est que dans les guerres cognitives et informationnelles qui s’annoncent, une bonne part de la pratique numérique transforme chacun de nous en fournisseur stratégique des géants de la technologie.

Ces firmes, que le livre nomme les BigTech, font “ prévaloir arbitrairement leur propre vision du monde parfois extrême ” → p.23. Par leur usage, nous industrialisons le faux, mais bien plus, “ nous accélérons la fin du système, l’implosion de démocraties par et depuis elles-mêmes ” → p. 24.
Tentons de parcourir quelques pans essentiels du livre, pour comprendre. D’abord à travers ce que l’autrice appelle la Technologie Totale. Quand vous utilisez Google ou un réseau social par exemple, vous lui confiez non seulement toutes les informations que vous publiez, mais aussi vos gestes numériques, vos hésitations, vos parcours etc. La technologie “ avale et se nourrit de tout et du contraire de tout. [… Elle] nivelle : tout se vaut, le vrai, le faux, le virtuel, le réel, l’important, l’anecdotique. ” → p.37. Le BigTech qui capte tout, traite et exploite tout ce qu’il capte, le fait hors de toute transparence, dans la mise en place d’un infrasystème universel : les algorithmes qu’il met en place échappent à tout le monde, la masse d’informations captées devient instrument de pouvoir et aliment des intelligences artificielles, produisant une vision du monde totalisante et en dehors de tout contrôle démocratique. Les Bigtech, aujourd’hui peut-être une dizaine de firmes sur la planète. Et le processus est tel qu’il s’adresse à chacun, dans une relation strictement verticale qui rend obsolète les parts autrefois communes d’un sens partagé. Asma Mhalla cite les prémonitions d’Hannah Arendt : “ une société de masse n’est rien de plus que cette espèce de vie organisée qui s’établit automatiquement parmi les êtres humains quand ceux-ci conservent des rapports entre eux mais ont perdu le monde autrefois commun à tous ” → p. 48. Les premiers temps d’Internet promettaient “ la participation libre au débat, la prise de parole sans contrainte ni permission ” → p. 51, mais désormais, au cœur d’une “ déflagration virale ”, “ sans ancrage ni limites, comment la conscience peut-elle forger son propre discours, libre et critique, quand elle n’a plus d’autres repères qu’elle-même ? ” → ibid.

Le livre développe ensuite, en plusieurs chapitres, comment les BigTech sont des hydres géopolitiques et comment leur dimension planétaire, leur puissance technologique orientent ou transforment les réalités produites, compte tenu notamment des concurrences acharnées qui règnent entre ces monstres tentaculaires. L’intelligence artificielle ”n’est pas neutre. Elle est politique ” → p. 91. Mais c’est aussi vrai des réseaux sociaux, un seul exemple : “ Le massacre des Rohingya, minorité birmane persécutée, a ainsi été favorisé par la montée virale des appels à la violence et à la haine, Facebook ayant joué un rôle indirect mais certain dans les exactions en tant que principale plateforme politique ” → p. 144.

Les nouveaux horizons technologiques devraient concerner plus encore le politique : “ le contrôle de la cognition sera l’un des grands enjeux des luttes à venir ” → p. 121. Nos cerveaux deviennent des champs de bataille. L’intelligence artificielle va bientôt permettre de générer des textes, des voix, des vidéos, des émotions… et ainsi de “ fabriquer de bout en bout, en quelques clics, des univers subversifs, des univers de “ faux ” → p. 130. On voit les impacts gigantesques sur la démocratie, car n’oublions pas que les BigTech sont des acteurs privés. “ La privatisation idéologisée de la fabrique des savoirs, ultime émanation du projet de Technologie Totale, pose un enjeu démocratique de premier ordre ” → ibid.

Face aux BigTech, quels autres acteurs ? Les états bien sûr, mais de rôle et de puissance bien différents les uns des autres. Au sommet, ceux que le livre nomme les BigState. Le BigState entretient avec le BigTech des relations complexes, ambivalentes, en partie de soumission obligée face à plus global que lui. “ Au prix d’une déconnexion croissante avec sa base, sa source de légitimité, son peuple. Cette déconnexion rampante devient une bombe à retardement politique ” → p. 151. La souveraineté éclate, la puissance devient hybride, le BigState cherchant à réguler sans toujours y parvenir, loin s’en faut. Et dans la militarisation du monde qui se fait galopante, le BigTech prend souvent le pas sur l’État, témoins le rôle d’Elon Musk et de Starlink en Ukraine, ou encore la position du PDG de TSMC, le fabricant de semi-conducteurs à Taïwan affirmant “ que en cas d’agression de l’île, TSMC rendrait ses usines immédiatement inopérantes, ce qui mettrait en panne le reste du monde ” → p. 167.

Le livre dresse un constat sans concession d’aujourd’hui et de ce qui nous attend. “ À quelques exceptions près, où elle a pu sincèrement éclairer le droit, l’éthique et ses infinies déclinaisons […] ont eu pour glorieuse mission de servir de cache-misère. À ce compte-là, quelle différence y aura-t-il demain entre le modèle chinois, russe ou occidental ? ” → p. 228. Regardant vers le futur, Asma Mhalla propose que la citoyenneté grandisse en un BigCitizen : “ Que défendons-nous comme projet ? De quelles valeurs parlons-nous ? ” → p.230. Il importe, non pas de se laisser emporter par l’hypervitesse, mais de décélérer, d’investir à fond dans une éducation approfondie pour comprendre à froid ce qui se passe. Face à l’intelligence artificielle, la créativité intellectuelle est la seule voie, certes très difficile, et dont on voit mal aujourd’hui la puissance. “ Se pourrait-il alors que cet usage de soi se traduise par un retour au réel, au lien, aux livres, aux temps longs, aux rapports d’humain à humain sur des échelles qui ne se mesurent plus uniquement à l’aune du gigantisme technologique mais du “ proche immédiat ” ? ” → p. 258. Ceux qui parmi nous mettent en œuvre cet usage-là, un peu à distance de la folie désirante, apprécieront, tout en se demandant comment faire pour que l’extrême minorité grandisse et puisse infléchir l’actuelle course vers l’abîme.

1 Technopolitique, comment la technologie fait de nous des soldats, Asma Mhalla, Seuil, 2024.

2 École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Écriture le 17/03/24

La Géorgie a gardé une profusion d’églises, dont beaucoup sont ornées de fresques. C’est un merveilleux observatoire de la permanence et des évolutions de l’image byzantine, en plus d’une immersion dans un territoire magnifique.

Nous sommes partis ce matin de Tbilissi vers l’Ouest, avons passé Gori, le lieu de naissance de Staline, où des traces restent des bombardements de 2008. On laisse le monde contemporain, on remonte une vallée qui s’encaisse, qui s’enfonce. Des maisons serrées, de la poussière, de la pauvreté, au milieu de la densité humaine.
L’église d’Ateni est au centre d’une boucle de la rivière Tana. Elle est cernée par des échafaudages. “ Depuis quatre ans, dit Léla, mais pas de travaux encore. ” On quête tout de même les reliefs en aplat, les princes représentés, la chasse au cerf… L’église est fermée, Léla a demandé pour la clé, la femme qui s’en occupe est aux champs, elle va venir, on attend. Un groupe de voyageurs russes arrive, une bonne vingtaine de personnes, un jeune me demande en anglais pour la clé, j’explique, on continue d’attendre. La femme arrive, en noir, affolée de tant de monde. Elle ouvre. Des fresques partout sur les murs, mais des échafaudages partout aussi devant elles. Palabres... on négocie pour mettre une échelle afin d’accéder aux passerelles. Tous, nous montons, privés de vue d’ensemble, mais baignés de la proximité des images, dans le grincement des planches et des armatures métalliques. Ces fresques datent de la seconde moitié du XIe siècle, des prophètes, l’entrée des justes au Paradis, le portrait d’une reine, cette scène de la Visitation aux visages qui se touchent, et cet ange flottant dans l’espace et qui vient avertir en songe Joseph qui dort au-dessous… Présence intense et distance aussi dans la représentation. On sait que pour l’orthodoxie byzantine, l’image est le signe d’abord d’un cheminement intérieur, qu’on a du mal à entreprendre, vu les treillis d’acier et les bruits qu’ils engendrent.

Ateni Visitation

 

Ateni Abge

Nous redescendons dans la plaine, pour suivre bientôt la douce vallée de la Dzama. Des vergers, pommes, abricots, prunes, treilles, noix… une surabondance de fruits au cœur d’un pays vert, un paysage comme le paradis, peuplé, souriant. Puis à gauche, on entreprend la longue montée vers le monastère de Kintsvissi, dont on entrevoit de loin la coupole perdue dans les arbres, à flanc des monts, à deux pas des nuages. La route monte en lacets jusqu’à un terre-plein, puis quelques centaines de mètres de montée à pied. Comme toujours, les situations exceptionnelles, à l’écart, dans le silence, se méritent. Deux églises ici, celle de la Vierge, à moitié effondrée, et celle plus vaste de Saint-Nicolas.
Un moine nous a vus venir, il nous précède, ouvre sa boutique près de l’église. Léla demande pour les photos. C’est non, même sans flash, car ça abîme les fresques. On entre, dans une symphonie extraordinaire de bleus. On est à l’époque de la grande reine Tamar (début XIIIe siècle), période de renaissance, où l’on a utilisé du lapis-lazuli pour les bleus de ces fresques a secco. Le moine entre après un moment, il voit nos sacs fermés, nous autorise finalement à prendre quelques photos, comme cet ange entre deux fenêtres, au visage si intense et si doux, proche des femmes découvrant le tombeau vide. Il y a dans tous ces visages qu’on découvre à foison, une extrême finesse. Et c’est comme souvent une émotion déversée, par vagues, d’un long temps d’un regard à l’autre.

Kintsvissi ange

Nous voici à la boutique où l’on achète un pot de miel, un petit livre. On a apporté avec nous des images romanes, il les regarde avec intérêt, on souhaite lui en donner. Une question : “ Catholique ?... ” On acquiesce, il refuse, ne peut pas. “ Excusez-moi ”, dit-il...

En 2013

Écriture le 24/04/23

On a continué de remonter la route militaire, qui se faufile dans les immenses trouées vertes de ces montagnes qui pourtant n’écrasent pas le paysage, comme si la grandeur magnifique ne sombrait jamais dans le vertige ou l’arrogance.

La route est difficile, dégradée, le trafic intense, on passe des tunnels, des chantiers… Stephantsminda, où l’on s’arrête, est le dernier gros village – un peu plus de mille habitants – avant la frontière russe, à 15 kilomètres environ. Il est 17 H 30, la lumière décline un peu, les nuages montent, là-haut le mont Kazbegh à plus de 5000 mètres d’altitude, est noyé dans des brumes qui tourbillonnent.
On se pose à peine, à peine un regard vers la vallée, à peine les nuages qui s’effilochent, nous voilà repartis vers Guergueti, par une piste où les 4x4 se croisent avec difficulté, en tentant d’éviter celles et ceux qui montent et descendent à pied. C’est la fête, nous dit-on, et le pèlerinage. Quand nous arrivons à l’église de la Sainte Trinité, qui domine le village d’un promontoire à plus de 2000 m, la foule s’est amenuisée avec le soir qui vient. L’herbe est striée des traces innombrables des voitures qui ont dû tout le jour faire l’excursion. J’ai l’impression d’être au sein d’un mouvement insensé, d’un troupeau touristique qui vient quêter des miettes de splendeur.

Guergueti eglise

Là-haut, l’église dehors montre des décors sommaires sur son tambour ou près de la porte d’entrée, comme pour marquer d’un trait de mémoire la solitude du site quand on l’a construit, au XIVe siècle, qu’acheminer ici les matériaux était un exploit, et que la génération présente vient occuper sans cesse. À l’intérieur de l’édifice, ramassé sur lui-même, c’est le rituel des cierges allumés, maigre lumière contre l’ombre, la chaleur des corps qui se côtoient, maigre impression face à la démesure du paysage, dehors.

Guergueti tambour

Ce que j’ai pris tout à l’heure pour une invasion touristique n’est qu’en partie vrai. Beaucoup de Géorgiens sont là aussi, en réel pèlerinage, comme je le comprends aux gestes de dévotion – de superstition diraient certains – qu’accomplissent avec intensité nombre de personnes. Ainsi, notre chauffeur, qui baise toute une série de pierres en sortant de l’église, lui, l’homme au smartphone, aux tee-shirts américains, aux bermudas… Me reviennent ces scènes, à Tbilissi, avec les églises nombreuses comme des points d’ancrage, les femmes et les hommes, en attente, priant dans leur petit livre, ceux qui entrent, baisant l’image à gauche, les icônes à l’intérieur partout, les popes, les jeunes diacres en habit… Dans toutes les églises les gens affluent, “ l’office ici, ça dure parfois trois heures, mais on peut sortir, et rentrer... ” Le religieux, qui se mêle à l’identité, au cœur de la capitale comme au sein du Grand Caucase, dans la solitude effrénée de la Trinité.

En 2013

Écriture le 10/04/23

C’est la route du Nord, qui monte vers la Russie, la voie des invasions depuis toujours, la grande route militaire dit-on aujourd’hui.

On suit la vallée de l’Aragvi, et, tout proche de la route, près d’une grande retenue d’eau, un ensemble fortifié avec en son sein deux églises et une tour défensive. Muraille du pouvoir civil, celui des puissants ducs de cette région, qui protège le religieux. Nous sommes aux XVIe et XVIIe siècles, dans une période de guerres permanentes avec les pouvoirs voisins.
C’est la grande église qui est la plus spectaculaire, par sa sculpture surtout. Une fois passée l’entrée de la forteresse, la grande façade saisit le corps. La pierre et le style des reliefs rappellent certaines églises d’Arménie, cette alliance de moulures fortement affirmées, d’entrelacs si présents dont ici au cœur de la croix immense, et de figures – personnages, anges ou bêtes – dont la sculpture semble sommaire, mais qui pourtant fait une présence puissante.

ananauri facade

Tout en haut, près du sommet de la croix, un ange allongé, qui émerge d’une longue pierre, les ailes proches du corps, les plis du vêtement qui allongent sa silhouette, et son visage tourné vers nous, fait de si peu de traits, de si peu de volume, mais qui interpelle tant qu’on reste à le regarder longtemps. Et l’œil écrit en soi des questions sans réponses.

ananauri ange

Les motifs font dialogue aux images, tout est lisible, les grands arbres de vie, somptueusement ouvragés, coiffent d’autres anges, des lions allongés sont attachés aux rosaces. On s’attarde, on voudrait tant s’emplir de ces grandes pierres ocres, comprendre les gestes de ces sculpteurs, le contexte de cet art de la fin du XVIIe siècle qui nous semble si puissant dans sa presque naïveté, et dont on dit qu’il est influencé de thèmes païens de la Perse.
À l’intérieur, des fresques, un ensemble dédié à l’assemblée des élus devant le Christ triomphant de l’Apocalypse, un autre à une vaste pesée des âmes. Et sur les piliers, des saints guerriers, ou des Pères de l’Église. Comme à l’extérieur, l’alliance de la guerre et du religieux, une approche des visages touchante, au bord presque de la tristesse.

ananauri saint guerrier

Ainsi va le territoire géorgien, si dense d’édifices qui couvrent la terre et les siècles, et qui viennent sur vous vague sur vague, comme un enchantement renouvelé qu’il faut vivre sans doute avec l’âme de l’enfance faute d’être désemparé. On se dit qu’il faudrait un temps long pour s’immerger vraiment, relier les fils, aller au-delà du voyage. Le regard avoue très vite sa finitude, son manque.

En 2013

Écriture le 02/04/23

“ On prend la route de la steppe ”, dit Lela notre guide, avec son air un peu triste et ses grands sursauts de lumière. Au fur et à mesure qu’on s’éloigne de la capitale, les villages et leurs habitations semblent se décomposer.

Tout se dénude, tout s’amplifie du paysage, on ne rencontre plus que du bétail, quelques cavaliers, des fleurs violettes en vagues au vent. La route encore, puis la piste. Quelques maisons autour de ce premier monastère encore vivant – quelques moines y résident toujours.
On monte le sentier, chaleur, les montagnes vastes, l’ocre rouge. On monte longtemps, à flanc raide. Les livres parlent de “ bout du monde ”, des “ confins du monde chrétien ”. On suit bientôt un ancien rail qui permettait de porter les matériaux tout au long de cette falaise trouée de tant de grottes, autrefois aménagées, décorées par les moines. Nous sommes en Géorgie, tout près de la frontière de l’Azerbaïdjan qui s’est accaparé une partie de ces monastères hallucinants, nichés dans ces montagnes hautes, et qui semblent surplomber toute la terre. C’est David, un des pères saints de Syrie dit-on, qui est venu là au VIe siècle, dégoûté de la capitale Tbilissi, de ses ragots – une prostituée y répandait la rumeur qu’elle portait un enfant de lui… David, avec ses disciples, monté vers cette steppe reculée, vers ce désert, et qui fonde une vingtaine de monastères, en haut de ces montagnes, face à l’Orient.

david garedja refectoire

Lieu de violences, de ravages, l’effroyable banalité de l’humanité, les Seldjoukides, les Mongols, Tamerlan viennent et détruisent, et le Shâh Abbas de Perse qui en 1615 fait tuer six mille moines et brûler tous les manuscrits. Ils se sont relevés mais à peine, ces moines ont perpétué une faible présence, jusqu’à ce que les Soviétiques transforment ce lieu en champ de tir.

Dans le flanc de la montagne, les grottes quasiment toutes ornées de fresques du XIe au XIIIe siècles. On les regarde, et ce sont des visions blessées de ce qu’on a détruit, des graffitis creusés au couteau dans l’enduit, des visages défigurés. La puissance extrême d’un lieu de mémoire des images, et l’absurdité des violences de l’histoire. Le mal humain au cœur de nous.
Mais l’admirable insiste, le regard délaisse l’horreur, il voit le réfectoire des moines élaboré dans la pierre, il voit la fresque de la Cène au mur, ce qui célèbre la communauté, les retrouvailles entre les hommes, l’affirmation malgré tout du partage.

david garedja la Cene

Tout au bout du sentier, tout en haut, la chapelle de la Rédemption, en hommage aux six mille martyrs, offerte au vent, à peine une abside maçonnée de grosses pierres. La frontière est à deux cents mètres. On voit deux soldats azéris, les autres monastères sont de l’autre côté, on ne peut y aller. Stupidité des frontières fermées. Trois soldats géorgiens arrivent, kalachnikov en bandoulière, bouteille d’eau à la main. Ils s’assoient à l’ombre de la chapelle. “ Salam Aleikoum ” crient-ils d’une voix forte à l’adresse des azéris… On regarde le paysage des infinis, le corps est au-delà des brumes, des kilomètres d’horizon. On ne sait plus ce qui nous porte.

En 2013

Écriture le 24/03/23

C’est une longue histoire, longue comme le fil du destin, tous ces fils fragments de vies qu’on tente de rassembler en soi, l’un avec l’autre et entre nous.

On les assemble ces fils depuis la jeunesse, on les isole, on en fait des rêves. Tu les enserres, tu écris sur eux la couleur et son absence. Et cela fait des rythmes, un premier mouvement du monde, de ce qui surgit entre nous. Sans qu’on sache ce qu’est notre monde.
Quand on commence dans la jeunesse, on s’imagine que c’est anodin d’écrire ainsi des couleurs sur les fils, on croit déplier le monde dans l’allégresse. Les couleurs s’assemblent dans le tissu comme une innocence. On assiste émerveillés à ce qui vibre aux frontières des réserves de l’ikat.

L’ikat, c’est l’exploration des langues, la couleur en plages binaires sur les fils, ici teints, et là laissés nus. Et puis, de cet embryon du signe, l’assemblage de ces fils, leur enlacement, pour que le rythme compact se déploie dans l’espace, pour que cela fasse surface qui comble l’œil.
On est partis sur les routes de la terre, il y a bien longtemps, pour tenter de comprendre celles et ceux passant leur vie à faire ces mêmes gestes, à mettre au monde ces mêmes tissus, tant différents pourtant d’une région à l’autre de la planète. Toutes et tous, dans la merveille fugace de la rencontre, avaient en eux cette même modestie patiente devant ce qu’ils dévoilaient de leur âme dans ces tissus improbables. Témoins de l’incertitude et de la précarité des chants humains. La terre, ses femmes, ses hommes et ses routes nous ont comblés, sans trop savoir comment nous avons bu à leurs multiples sèves.

J’écris cela que tu incarnes dans la patience immense. J’écris, juste un peu pour la mémoire, celle des mots à côté de ce qu’on voit, qui rayonne et vibre dans les corps. Des gens viennent et disent : “ c’est prodigieusement vivant ”. On n’approche le vivant que de loin, par petits instants scintillants. Mais parfois, de regarder ces tissus que nous avons mis au monde, la sensation que peut-être ils deviennent parents des paysages, des femmes et des hommes qui les peuplent.

Il faudrait voir ainsi partout sur la terre ce qui fait signe, ce qui fournit l’apaisement, l’énergie à rassembler, à préserver. Aux bords des traces du vivant, l’indécision, l’écriture un peu tremblée, c’est l’âme du monde si fragile qui se dévoile, dont nous ne savons rien, sauf qu’elle est l’arrière-pays de nos partages, de nos amours, de ce qui nous prolonge.

Cristal fumée 2

On a mis ces tissus de nos vies au mur, pour ceux qui passent, pour fournir un peu de rêve, un peu des vibrations de nos âmes jointes depuis des décennies. On ose à peine ce chant du temps, ce qui est né de nous, il faut garder la modestie toujours au cœur de soi. Celle des couleurs au mur, celle des mots sur la page. Tout ce qui se trace, tellement intense et léger à la fois, tout au sein de l’aventure humaine.

À propos de l’exposition “ Ikats, cultures du monde et créations contemporaines ”, au Centre d’Art de Crest, du 10 février au 28 avril 2024.

Écriture le 13/02/24

Écrire, les pas s’en vont
parcourir un monde immobile

mais la main tremble qui trace les mots
la main ne sait jamais le cœur de leur musique.

Depuis si longtemps, les mots
qui ne se sont jamais posés
pour s’enfouir aux creux des chairs ou de la terre,
les mots n’en finissent jamais
dans la main qui tremble.

Sait-on ce qu’on espère d’eux,
sait-on même cette soif d’écrire
ce mouvement halluciné d’aller puiser encore
sans rien savoir au fond qu’une musique douce,
ou terrifiée, c’est selon l’humeur ou la saison,
ou peut-être seulement le ressac du temps
qui cogne encore et l’on cherche en lui
un chemin presque inaudible.

Écrire, les jours s’épuisent
on voudrait les déplier sous le soleil
ils vont plus vite qu’autrefois
on n’en saisit que des bribes
dans tout ce qui passe à travers soi,
on ne sait rien
de ce qui nous arrive,
on cherche à s’agripper, malgré tout
à cette impossible musique
qui troue les paysages
de ses gestes désordonnés.

Écriture 08/07/23

La donation objet de cet article et du précédent est formalisée chez le notaire Cristin, le 18 mars 1812. Jean Sirat, cultivateur à Lépinoux, fait cette donation à ses deux enfants Joseph, marié à Marianne Babin, et Marie, marié à Jean Bonnarme. Voici le second lot.

Le second des dits lots est échu, demeuré, sera et appartiendra à la dite Marie Sirat femme Bonnarme en pure et absolue propriété consistant icelui dans les fonds qui suivent.
Savoir un bâtiment au dit Lépinou avec son quereux1 au devant et vis à vis, qui devra passage avec bœufs et charrettes à l’autre lot, confrontant du levant à la chambre du premier lot, le mur de refend mitoyen sera monté à frais commun jusqu’à la charpente, du couchant au chemin qui conduit à la fontaine des artenants, par le derrière au chai de Jean Sirat et par le devant le quereux confronté au quereux de Pierre Papilleau du Chiron… Plus la moitié d’une houche2 à Libreson à prendre au… contre… d’autre côté à l’autre lot...

Extrait acte

Notons qu’il y a souvent comme ici un partage des bâtiments existants. Au premier recensement de 1851, le village de Lépinoux compte 125 habitants, contre environ 40 aujourd’hui et alors qu’il y a un peu plus de maisons construites qu’à l’époque. Dans notre maison, et suivant les dires des anciens propriétaires, quatre “ feux3 ” ont vécu ensemble, chacun occupant une pièce. Le mur de refend qui fait limite ici entre les deux lots doit être remonté jusqu’en haut du bâtiment.

Plus quinze règes4 de vigne situés à La Brousille, confrontant du levant à l’autre lot, et du couchant à Pierre Ardouin la jeunesse. Plus six sillons de vigne situés aux Grandes Versaines, confrontant du levant à la veuve Louis Pineau, du couchant à Jean Sirat, du bout du midi au chemin de St-Jean… Plus une pointe de pré situé au Pré Patin, confrontant du levant à Jean Papilleau et du couchant au chemin de Lépinou à Loiré… Plus neuf règes de vigne situées derrière Le Plantis confrontant du levant à Jean Bonnarme et du midi à la divise de Loiré. Plus douze sillons de terre situés au Pré Patin, confrontant du levant à la vigne de l’autre lot, du couchant à Jean Daigre, du midi au dit chemin de St-Jean. Plus sept sillons de terre situés sur la Sablière, tenant du levant à Louis Babin, et du couchant à la veuve Jacques Micheau… Plus la moitié d’un petit renfermis5 appelé La Tranchée sur l’Aubrée, confrontant du levant à la veuve Louis Pineau qui a l’autre moitié et du midi à Jean Papilleau fossé entre deux dépendant du renfermis… Plus sept sillons sur Les Bouchauds confrontant du levant à la veuve Louis Pineau et du couchant à Pierre Papilleau… Plus dix sillons situés aux Ardillards, confrontant du levant à la veuve Jean Belin et du couchant à Pierre Rillaud… Plus une pièce de pré de cinq routes (?) environ située au Pré Patin confrontant du levant à Jacques Gueri et du couchant au nommé Maillou du chef de sa femme, la dite pièce de pré derrière, confrontée, attribuée à la dite Marie Sirat pour sa portion dans les acquêts…
Qui sont tous les biens domaines et héritages que les dits copartageants avaient à diviser entre eux leur provenant des successions échues et anticipées, le dit Jean Sirat gentille et Favreau conjoint ; s’il s’en trouve d’autres dans la suite provenant des mêmes chefs, ils promettent et seront tenus les partager également par moitié, se tiennent de ceux-ci tombés en leur lots pour contents et bien apportionner, en conséquence ils s’en sont dès à présent et pour toujours démis, dévêtus et désaisis à l’effet par eux d’en jouir faire et disposer à l’avenir, comme de leurs autres biens, en payant les contributions auxquels ils seront assujettis et sous la garantie réciproque à laquelle tous copartageans sont tenus de droit.
Passant les parties au règlement de leurs droits mobiliers, il est par elles déclaré que le dit Jean Bonnarme lors de son mariage avec la dite Marie Claire Sirat fut associé à la communauté mobilière du dit Sirat père et ses enfants ; lui et son épouse pour une moitié et l’autre moitié par le dit Sirat père et le dit Joseph Sirat et son fils, ainsi qu’il résulte de leur acte de mariage reçu le notaire des présentes le vingt et un frimaire an sept, enregistré à Néré le premier nivôse suivant par Merveilleux ; que quelques années après le dit mariage le dit Bonnarme et sa femme étant sortis de la maison de leur père et beaupère en retireraient les portions auxquelles ils étaient associés à sa communauté, que par le contrat de mariage du dit Josaph Sirat avec la dite Marianne Babin, reçu nous dit notaire le vingt trois pluviôse an treize enregistré le premier ventôse suivant, il y eut stipulation de communauté mobilière entre le dit Sirat père et le dit Sirat futur et la dite Babin, que cette communauté a existé de cette manière jusqu’à ce jour. En telle sorte que par le moyen de la donation du père commun, cy dessus établie, le dit Joseph Sirat et son épouse s’y trouvent fondés outre les deux tiers à eux afférants en icelle de la moitié du tiers de leur père et beaupère donateur, et l’autre moitié du dit tiers à la dite Marie Claire Sirat ; les droits mobiliers de chacun étant ainsi réglés, le dit Bonnarme son épouse, Joseph Sirat et la sienne sont ensemble convenus du marché qui suit : savoir, qu’icelui dit Bonnarme et sa femme font par ces présentes cession et transport au dit Joseph Sirat et son épouse acceptant du sixième leur revenant en le dit mobilier, compris en la donation du dit Sirat père, hors et réservé toutefois leur sixième partie en quinze mauvais futs de barriques et deux cuves de charroix aussi mauvaises, cette cession faite pour quatre vingt quatre Francs numéraire effectif, que le dit Sirat et son épouse ne seront tenus payer au dit Bonnarme et son épouse que six mois après la mort du dit Jean Sirat père en espèces de numéraire et non autrement, moyennant quoi aussitôt le dit décès arrivé le dit Joseph Sirat et sa femme s’empareront de plein droit de tous les meubles et effets du dit Sirat père et en disposeront à leur volonté, à toujours sous la réserve, comme dit est, du dit sixième de barriques et cuves qui ne sont point comprises en la dite cession.
[Suit une conclusion “ Tout ce que dessus est l’intention des parties... ” dont il manque la fin.]

Si vous avez eu le courage de lire jusqu’ici, posons-nous ensemble quelques questions. Est-ce seulement la complexité fleurie du langage notarié de l’époque qui nous le rend si peu accessible, au point sans doute qu’on a du mal à imaginer que cela fasse vraiment contrat en bonne et due forme ? Qu’est-ce qui fait, dans la langue, que ceux de l’époque s’y retrouvaient ? Ou faut-il admettre que, déjà, il leur fallait des sortes de traductions ? Si la description des lots est lisible, que dire des affirmations autour des “ communautés ” ? Et, au-delà, à quelles différences dans le rapport au monde renvoie cette langue, avec notre temps à nous ? Qu’a-t-on gagné, qu’a-t-on perdu ?

1 Quereux : sorte de place nue ou de cour non fermée, jouxtant les bâtiments.

2 Houche ou ouche : parcelle de terre de bonne qualité souvent cultivée en potager.

3 Feu : couple en ménage, avec enfants éventuels.

4 Rège : désigne une rangée de vigne palissée.

5 Renfermis : petit enclos.

 

Écriture et transcription mars 2023

La donation objet de cet article et du suivant est formalisée chez le notaire Cristin, le 18 mars 1812. Jean Sirat, cultivateur à Lépinoux, fait cette donation à ses deux enfants Joseph, marié à Marianne Babin, et Marie, mariée à Jean Bonnarme.

Il manque une feuille à cet acte et donc le début et la fin, mais le détail de la donation m’a semblé suffisamment révélateur pour que je le transcrive. Sur l’état civil, j’ai retrouvé la trace de la naissance de Joseph Sirat le 21 novembre 1778 à Lépinoux, et de celle de Marie Sirat le 11 octobre 1780 à Lépinoux.

[début manquant]
Plus se réserve aussi le dit Sirat père, la récolte à faire la présente année dans ses terres à bled ainsi que celle de ses jardins, quant aux vignes les donataires entreront en jouissance dès à présent pour y faire les façons d’usage et en recueillir les fruits à la Saint Michel prochaine.
La présente démission ou donation de biens est ainsi faite à la charge par les donataires de payer les contributions auxquels les dits biens seront sujets, à commencer par celles de l’an mille huit cent treize, et ce sans diminution de la pension viagère cy après établie.

Donation extrait acte

En outre moyennant quatre hectolitres neuf décalitres (ou quatorze boisseaux à la cy devant mesure d’Aulnay) de bled froment, bon, pur, net et recevable, trois cent fagots bois franc, deux cuvées de charroix vendange meslée, quinze kilogrammes (ou trente livres ancien poids) de lard ou cochon frais et vingt quatre francs en argent ; le tout payable par chaque année rendu au domicile du dit Jean Sirat donateur sans frais ; et ce par moitié entre les donataires franc, quit. et exempt de toutes espèces de retenue pour contributions, au terme de Saint Michel de chaque année à commencer le premier payement, pour le vin seulement, c’est-à-dire la vendange, à la Saint Michel prochaine, attendu que le donateur, comme il est observé, s’est réservé les autres récoltes de cette année, pour le second payement pour la pension entière à la St-Michel mille huit cent treize, rendu ainsi qu’il est dit sans frais et exempt de toute retenue pour ainsi continuer d’année en année et de terme en terme, jusqu’au décès du dit Jean Sirat donateur, à l’instant duquel la dite rente ou pension viagère sera éteinte et assoupie au profit des donataires et des leurs… au moyen de quoi s’est le donateur dès à présent et pour toujours démis, dévêtu et désaisi de ses biens meubles et immeubles cy dessus établis ; pour et en faveur des dits Joseph, Marie Sirat et des leurs, auxquels il transmet le tout, à l’effet par eux d’en jouir, faire et disposer dès ce jourd’hui et pour toujours comme de leurs autres biens aux charges de droit avec consentement exprès que les donataires en fassent de suite partage et division avec ceux de leur feue mère s’ils le jugent à propos.

Les mots s’emmêlent, ils se prolongent en ce langage qui pour dire l’exactitude déborde de profusion. Il y a bien sûr de la redondance pour affirmer la règle ou la qualité des éléments (“ le bled froment, bon, pur, net et recevable ”), mais cela fait une danse des mots singulière qui ne s’arrête pas. Et cette musique enveloppe le réel et la complexité des échanges, elle laisse place comme à une dimension cachée. Notons aussi qu’en ce début du XIXe siècle, on se réfère encore à une mesure locale, celle d’Aulnay pour les boisseaux de blé.

Le dit Jean Sirat donateur qui a besoin de gouvernement se réserve de résider dans la suite avec lequel de ses enfants il jugera à propos pour en recevoir au dit cas, le dit enfant sera tenu de le recevoir lui porter déférence et respect, moyennant sa pension cy dessus fixée, qui sera censée s’y consommer en entier, il sera tenu de le nourrir suivant son état, soigner et gouverner, coucher, blanchir, éclairer pendant le temps qui lui conviendra, sans qu’il puisse se faire de répétition contre son co-donataire, pas plus que celui-ci pour à restitution de pension sous aucun prétexte, un objet de condition expresse se compensant avec l’autre ; les travaux dans le cas où le donateur pourrait en faire quelques-uns, ne pourront non plus être pris en considération d’autant que s’il en fait, ce sera pour son plaisir et non par obligation.
Voulant les dits Joseph Sirat, la dite Babin son épouse, Jean Bonnarme et la sienne venir à partage et division des biens immeubles tant de la succession anticipée du dit Jean Sirat que de celle échue de la dite Favreau, et des requêtes par eux faites, et en ont fait deux lots les plus égaux possibles et ont sur iceux fait des billets qu’ils ont tiré au sort par l’événement duquel il est échu, demeuré, sera et appartiendra en propriété au dit Joseph Sirat le premier des dits lots consistant icelui dans les biens et domaines qui suivent.
Savoir la chambre ancienne et demeure du dit Sirat avec ses quereux1 au devant et à l’alignement située au dit Lépinou confrontant au levant à la terre du dit Bonnarme de son chef, et aux Sirat, du midi au pré de Jean Chapacou, du couchant au second lot, et par le derrière au chaix d’acquisition du dit Sirat Joseph, la muraille de refend commencée sera finie de monter à frais commun… Plus la moitié d’une houche2 située au lieu appelé Libreson à prendre…
Confrontant de la dite part à d’autre côté à l’autre lot… Plus cinq gerbes3 de vigne située au Pré Patin, confrontant du levant à Jean Papilleau, du couchant à l’autre lot et du midi à Jean Papilleau… Plus une gerbe et demie de vigne au lieu appelé le Petit Plantis au dit mas du Pré Patin, confrontant du couchant au chemin qui conduit à Loiré et du midi à Jean Papilleau et du septentrion à l’autre lot… Plus quinze rangs de vigne situés à La Broussille, tenant du levant à Charles Micheau, du couchant à l’autre lot et du nord au chemin de St-Jean… Plus sept sillons de vigne situés aux Grandes Versainnes tenant du levant à Mathieu Sirat, du couchant à Jean Sirat et du nord au dit chemin de Saint Jean… Plus huit sillons de terre situés au mas sur le Grand Pré tenant du côté du midi à Jean Bonnarme et du septentrion à Pierre Papilleau… Plus dix sillons de terre situés au mas de Libresson confrontant du levant à Jean Bérard du chef de sa femme, et du couchant à la Ve Pierre Micheau.
Plus sept sillons de terre situés au Buisson vénimeux confrontant du septentrion à Pierre Rillaud et du midi à Pierre Papilleau… Plus vingt sillons de terre situés à L’Hormeau à mehot confrontant du levant au chemin tendant de Lépinou à Virollet et du couchant à autres terres du dit Joseph Sirat, du bout du midi au chemin du Chiron aux Bouchauds… Plus une pointe de terre située au mas des Grands Champs confrontant du midi à la veuve Louis Pineau et d’autre côté du nord à Charpentier de Bagnizeau… Plus la moitié en trente huit sillons de terre situés au mas de Bellair à prendre du côté du levant, tenant du dit côté aux héritiers Jean Sirat, et du couchant à l’autre lot, des deux bouts aux terres de la Fontaine… Plus les pièces du domaine acquises depuis peu par le dit Joseph Sirat et son épouse sans autre exception qu’une pièce de pré qu’ils avaient acquis du dit Bonnarme qui sera cy après comprise, en son lot, les dits biens acquis tels qu’ils se comportent maintenant et sans autres désignations de quoi le dit Joseph Sirat et son épouse se contentent.

Quand il s’agit de décrire le contenu d’un lot et donc des parcelles, l’écrit se réfère d’abord à un lieu (Le Petit Plantis, La Broussille…) qu’aujourd’hui on peut encore lire, en partie, sur le premier cadastre de 1835, mais qui ne sont plus très connus. Et puis viennent les mentions des propriétaires entourant la parcelle, avec parfois ce qui nous semble des ambiguïtés, mais que la connaissance fine de la terre par la communauté de vie lève assurément.

Dans le prochain article, la description du lot 2 et la suite de la donation...

1 Quereux : sorte de place nue ou de cour non fermée, jouxtant les bâtiments.

2 Houche ou ouche : parcelle de terre de bonne qualité souvent cultivée en potager.

3 Gerbe de vigne : ancienne mesure locale. La gerbe de vigne est composée de 500 ceps plantés de 3 pieds en 3 pieds.

Écriture et transcription mars 2023

Il s’agit du contrat de mariage entre Joseph Sirat et Marianne Babin, en date du 12 février 1805.

Cet article du blog, d’une teneur un peu spéciale, commente la transcription1 (en italiques) de cet acte notarié que les anciens propriétaires de notre maison nous ont donné, parmi un ensemble d’anciens papiers. Signe de mémoire, signe d’un langage qui nous échappe un peu aujourd’hui, signe en pointillés de la présence d’un monde… Les registres paroissiaux nous apprennent que Joseph Sirat est né le 21 novembre 1778 à Lépinoux, et Marianne Babin le 12 juillet 1779 à Saint-Mandé, à quelques kilomètres.

Napoléon par la grâce de Dieu et les constitutions de la république Empereur des français à tous présents et à venir salut, faisons savoir que

Par devant Joseph Cristin notaire public résidant à Néré canton d’aulnay, arrondissement de Saint Jean d’Angély, département de la Charente Inférieure, soussigné, et les témoins cy après nommés, furent présents Joseph Sirat cultivateur fils majeur de vivant Jean Sirat dit [Effacé] et de défunte Marie Favreau, ses père et mère, de son dit père ici présent duement autorisé à l’effet des présentes, demeurant ensemble au Lieu de L’Epinou, commune de Néré d’une part,
Et Marianne Babin aussi fille majeure et légitime de vivant Louis Babin cultivateur et Jeanne Papilleau ses père et mère, d’eux ici présents aussi, suffisamment autorisés à l’exécution des dites présentes, demeurant aussi ensemble au chef Lieu de la commune de Saint Mandé d’autre part,
Lesquels dits Joseph Sirat et Marianne Babin pour les dites autorités s’étant cy devant promis en mariage et observé les formalités prescrites par les nouvelles Lois de la République, ont ce jourd’huy passé à la célébration d’icelui devant monsieur le maire officier public de la dite commune de Saint Mandé. En faveur et considération duquel mariage qui autrement ne se serait fait ni accompli a été fait les accords et conventions de mariage qui suivent

Contrat mariage Sirat Babin 1805

Savoir que le dit Jean Sirat Père du nouvel époux lui constitue en dot de mariage tant de son chef que de celui de la dite feue Favreau son épouse, en avancement d’hoirie2 et en attendant sa succession future, et pour tenir lieu a lui dit nouvel époux des droits successifs de sa dite feue mère, la moitié des meubles et effets mobiliers composant maintenant sa communauté mobilière, toutefois sous la Réserve cy après établie
En la dite faveur de mariage les dits Louis Babin et Jeanne Papilleau, celle cy autorisée du dit Babin son mari, constitue en dot à mariage à la dite Marianne Babin nouvelle épouse, aussi en avancement d’hoirie et en attendant leurs futures successions, un lit rempli de plume, son traversier aussi rempli de plume, un châlit3 neuf, deux draps de lit toile commune, une nappe même toile, un essuie-mains, trois brebis mères et leurs agneaux et un coffre ferré et fermant à clef. Estimés les dits meubles la somme de cent francs, plus la somme de cent quarante francs numéraire effectif, lesquels meubles et effets les constituant promettent et s’obligent délivrer aux nouveaux époux dès le jour de demain. Cependant quant aux brebis et leur suite, elles s’obligent les faire garder à leurs frais jusqu’au huit vendémiaire prochain, toutefois aux risques, avantages ou perte des nouveaux époux. Quant à la somme en argent iceux constituants s’obligent en payer cinquante francs au cinq nivôse4 prochain, et autres cinquante francs le cinq nivôse de l’an Quinze, et les quarante francs restant à pareil terme du cinq nivôse de l’an Seize, Le tout aux peines de droit et sans intérêts jusqu’aux dits termes, iceux passé encourront aux termes de la loy jusqu’à parfait et final payement.

Première constatation : la dot du marié n’est pas mentionnée en détail (simplement, “ la moitié des meubles et effets mobiliers ”), alors que celle de la mariée l’est. Seconde constatation : celle-ci n’est pas très étoffée en meubles, même si les les trois brebis donnent sans doute de la valeur. Mais du “ numéraire effectif ” complète l’apport.

Et comme la dite nouvelle épouse promet s’oblige et sera tenue d’aller établir sa demeure future en la maison société et communauté de son nouvel époux et du dit Jean Sirat son père, il est dit convenu et accordé entre les parties que chacune d’elle y sera fondé toute après au et jour du présent mariage expiré et non plutôt, savoir la dite nouvelle épouse pour une tierce partie, le nouvel époux pour une tierce partie et l’autre tierce partie pour le dit Jean Sirat père. Ces trois parts faisant le tout de la dite communauté, en laquelle sera conférée la constitution cy dessus faite à la nouvelle épouse tous droits mobiliers du nouvel époux, et du dit Sirat père droits revenus [??] et travaux de toutes parties aux frais de laquelle communauté mobiliaire seront nourris et entretenus les enfants s’il en naît du présent mariage. Est toutefois réservé par le dit Sirat père son lit garni tel qu’il couche, lequel il prélèvera de clause expresse avant tout partage de la communauté fut contractée
A leur égard les dits nouveaux époux seront aussi après le dit an et jour de leur mariage expiré en commun et par moitié en tous biens meubles et effets mobiliers qu’ils ont des présents, auront, seront et acquéreront pendant et constant leur mariage, et auront à la fin d’icelui ensemble dans leurs acquêts conquêts5 immeubles arrivant dissolution de cette dernière communauté des nouveaux époux, soit par mort ou autrement. Il sera au choix de la nouvelle épouse ou des siens d’icelle accepter ou y renoncer Et en cas de renonciation, elle aura ou auront tout ce qui sera justifié y avoir par elle été porté et conféré soit par quittance ou autrement, le tout franc et quitte de dettes quoi quelle s’y serait obligée pour la garantie desquels droits les biens présents et à venir du nouvel époux demeurent de ce jour obligés et hypothéqués.
Pour leurs autres droits, les nouveaux époux s’en rapportent aux nouvelles lois de la république

Il est un peu difficile de s’y retrouver dans le langage notarié de l’époque, mais le contrat situe bien les obligations des uns et des autres, et tentent de prévoir ce qui peut advenir (les enfants par exemple). Ensuite, la fin de l’acte ci-dessous fait une référence détaillée à tous les témoins et autres membres de la famille présents. À noter que seuls une partie des hommes ont signé le document, et aucune femme.

Ces présentes faites de l’avis conseil autorité et consentement, savoir de la part du nouvel époux, outre son dit père, de Jean Bonnarme et Marie Sirat ses beau frère et sœur, de Louis Favreau son oncle du côté maternel, de Jacques Louvrier son oncle par alliance du dit côté maternel, de Mathieu et Joseph Sirat cousins germains du côté paternel, Jacques Louvrier cousin germain du côté maternel, Jean Sirat issu de germains.
Et de la part de la dite nouvelle épouse outre ses dits père et mère, de Pierre François, Louis Magdelaine et Françoise Babin ses frère et sœur, Marie Risteau sa belle sœur, Jeanine Gauvin, femme de François Babin aussi belle sœur, Jean Papilleau fils d’Henry aussi son beau frère, Jean Bellin, Pierre Papilleau, Pierre Billérêt, Magdelaine Billéret cousins germains du côté maternel, de Marie Vergnon au même degré du côté paternel et autres parents et ainsi pour ce assemblés. Tout ce que dessus les parties l’ont ainsi fait, voulu, consenti.
Stipulé et accepté et à l’entretien et parfaite exécution obligent et hypothèquent tout et chacun leurs biens présents et futurs Dont de leur consentement nous dit notaire de Néré avons jugés et condamnés. Fait et passé au dit lieu de St Mandé, maison et demeure du dit Louis Babin, ce jour d’huy vingt trois Pluviôse an treize6 en présence de Sieur Louis Rigoudeau notaire public et de Jean Gravouil maréchal demeurant le premier à Fontaine le second à Néré témoins connus et requis qui après lecture ont signé avec nous dit notaire ainsi que ceux des parties et parents qui le savent, les autres ayant déclaré ne le savoir faire
Ce enquis et interpellés suivant la loy.
Ainsi signé à la minute Joseph Sirat, Jean Belin, P. Billérêt J Sirat, Pierre Babin, P. Papillaud, Rigoudeau, Gravouil et Cristin notaire
Enregistré à Néré le Premier Ventôse an treize7 Fo 26 N° case 4 Reçu trois francs pour le mariage, un franc cinquante centimes pour la dot, trois francs pour la communauté Plus soixante quinze centimes pour le décime signé augier
Mandons et ordonnons à tous de mettre les présentes à exécution, a tous commandants et officiers de la force publique de prêter main forte lorsqu’ils en seront légalement requis et aux Procureurs Impériaux d’y tenir la main En foi de quoi la présente Grosse8 a été scellée et signée par le dit notaire
Cristin notaire

1 Pour la transcription, nous avons aéré le texte, ajouté quelques signes de ponctuation, mais respecté la formulation.

2 Hoirie : héritage.

3 Châlit : bois de lit (Littré).

4 26 décembre 1805

5 Conquêt : ce qu’on acquiert par son travail, qui ne vient pas de succession (Littré).

6 12 février 1805

7 20 février 1805

Écriture et transcription mars 2023

Ce qu’on récolte de l’enfance,
ces instants qui protègent toute une vie,

et qui viennent ensuite, vague après vague
comme pour dire dans le soleil à peine fané,
“ Regarde ce qui fut toi ”,
cette image un peu faussée
malgré toi, malgré tout
ce peu de lumière dans la mémoire,
qui revient en morceaux,
le visage de mon grand-père regardant son jardin,
ma mère rangeant son linge,
les jeunes filles de l’autre côté de la rue,
et les autres scènes si nombreuses
et perdues à jamais dans les mots égarés.

Ce n’est pas soi qu’on cherche
dans les pépites de l’enfance qui brillent encore,
ce n’est pas non plus le monde
mais peut-être entre l’amour et la blessure
ce qui nous a constitué à notre insu
à la manière de la multitude des pierres qui font un mur
sans que le mur le sache vraiment.

L’âge est venu, le corps lentement s’amenuise,
il sait qu’il va finir
il sait tout le bonheur des jours,
à même les jardins,
à même les mots simples,
l’âge est venu, on se retourne à peine,
on ne voit qu’une trace précaire,
à peine des pointillés sur le monde,
toutes les alluvions de l’amour, des visages,
ce dont on se nourrit encore
et sans qu’on sache, même après tout ce temps,
ce que c’est le vivant.

Écriture 01/07/23

D’où qu’on regarde, l’évidence,
les ressources qu’on épuise

jusqu’à la dernière goutte ou la dernière roche,
ou bien tous nos déchets qui durent,
emplissent les océans, étouffent la vie marine,
ou bien encore ce qu’on rejette dans l’air,
et qui va faire de notre terre
un espace invivable, très bientôt,
ou bien toujours ces poisons dans la terre enfouis
qui nous rendent malades à très petit feu
et tuent bien plus vite les bêtes qu’on disait nos amies,
ou bien le contrôle technologique sur le monde et les hommes
qui sous couvert de libération nous accable,
et je pourrais continuer l’alignement d’autres signes
qui tous continueraient d’affoler la vision
de ce qui nous attend, bientôt, demain,
d’évidence,
si l’on ne change pas très vite la manière
de vivre et partager la terre,
d’évidence, c’est maintenant qu’il faudrait incarner ce doux rêve.

Mais d’où qu’on regarde, l’évidence
des immenses profits de ceux qui servent l’argent,
l’évidence des pouvoirs agrippés à leurs territoires
tant exigus à l’aune de la planète,
d’où qu’on regarde,
ce qu’ils disent et ce qu’ils ne font pas,
creusant l’effondrement du vivant,
cachant l’effacement terrifiant de l’humanité qu’ils suscitent
pour un profit de plus
pour une image de vainqueur de plus,
l’évidence de l’arrogance,
des intérêts immédiats
face à la multitude des humains sacrifiés.

L’évidence, et toute parole dans le désert
qui se dissout sans émouvoir la pensée
ni mouvoir le corps,
comme s’il fallait au temps nulle trace désormais
dans pourtant cette immense profusion,
l’évidence des rouages délétères
dont on ne peut plus se déprendre.

Écriture 24/06/23

Sur le talus du chemin, des orchidées
comme en tribus venues au jour
parmi les herbes hautes, sauvagement,

on marche près d’elles, on s’arrête,
le temps fait le bonheur dans les couleurs du monde.

Il naît de prodigieux instants
à la lisière de nous-mêmes
qu’on ne voit jamais sous la lumière des hommes,
eux qui s’occupent à l’argent, à la lutte.

Et en aval, d’insupportables silences
qui rêvent d’amour et de fleurs
au sein des jours qui s’en vont vite
il y a tout ce qui nous échappe
qu’on ne peut même pas tisser de regrets,
le sourire qui passe,
le geste insouciant qui montre les collines.

Comme les fleurs, les prodiges viennent,
et passent sans nous toucher,
une main sur l’épaule invisible,
la cascade d’un rire, à l’ombre du cerisier,
de la petite fille qu’on ne verra jamais.

Les orchidées, l’improbable et le sublime,
ce qui surgit de nulle part
au talus des chemins, le regard soudain
qui tient l’instant immobile
contre la barbarie.

La saison revenue des oiseaux
comme un bienfait sur le monde

la huppe, le coucou, les merles, bientôt le rossignol
toutes les musiques et la poussée des sèves,
des fleurs au verger
et des légumes sur la terre
tout ce qui fait la ténacité des vies perpétuées
offertes au soleil,
et leur fragilité, les évidences qu’on voit des saisons
mais de les vivre à même la terre
dans la trame du village
change tout du bonheur ou du malheur de ce monde
ici tout à portée de main.

Et la fragilité nous blesse chaque année plus encore
quand gagnent les jours de sécheresse
et que se défont trop tôt les chants des oiseaux.

Parce que le temps nous est compté,
le nôtre et peut-être celui de l’humain,
nous aimons d’autant plus cette saison qui revient
comme si tout était nouveau,
et la mémoire des violences à la terre et à l’homme
se serait en allée,
comme si tout redevenait possible,
du moins le croit-on, juste un instant
quand le chant et le vol de la huppe se conjuguent devant nous,
par vagues,
dans une sorte de grâce indicible.

Quand les jours s’allongent en mai,
le troubadour chantait son amour au loin,
au XIIe siècle, l’amour dit-on s’inventait sur le monde,
ou du moins sa parole
à côté des guerres continuelles.

Qu’inventer aujourd’hui,
d’un amour plus commun, plus étendu,
qui donnerait à la saison nouvelle
un sursaut continu d’humanité ?
Qu’inventer au sein de nos pouvoirs
de nos techniques, de nos actes et regards,
qui jugulerait l’absurdité de la mort ?

Écriture 18/04/23

Reprenons l’évocation du livre d’Olivier Roy, après une illustration de l’inflation des normes.

Les imaginaires

L’auteur consacre un long chapitre à la crise des imaginaires. La culture s’appuie sur l’imaginaire, système de croyances qui fait sens partagé au sein d’une société. Mais aujourd’hui, l’imaginaire est morcelé en éléments des subcultures (des cultures de petits groupes), et ces thèmes culturels flottent dans l’espace numérique, sans se confronter ou se réinsérer dans une autre culture.

“ Dès lors, les références à la culture se font non plus à partir d’une vision englobante fondée sur un implicite partagé, mais sur des répertoires de traits culturels, de marqueurs autonomes, d’objets coupés de leurs conditions de production…  ” → p. 116

L’organisation de ces thèmes culturels est vouée à la marchandisation, comme

“ la norme du copyright, qui va définir une culture comme marque déposée, et non plus comme âme d’un peuple ou d’un groupe. ” → p. 121

L’économie libérale d’ailleurs cherche à évacuer la culture, comme la religion, de tout fondement sociétal :

“ le libéralisme prétend contrôler la culture en la privatisant et en l’individualisant, tout comme il privatise et individualise la religion. ” → p. 130, citant Wendy Brown

Ainsi, on “ met à l’écart l’évidence partagée, le sens implicite que l’on donne aux gestes et aux mots. ” → p. 133. Et pour ce faire, on met en place une communication où le codage s’amplifie à outrance, en tentant de rendre tout homogène. Pour lui, “ toute polysémie, tout second degré, toute nuance sont source d’erreur ”. → p. 142 Même les émotions sont codées, qu’on songe aux émoticônes. Dès lors, l’histoire, la mémoire, la vie intérieure… tout cela est lessivé par le marché qui transforme tout en marchandise. L’individu mis en code “ s’inscrit [seulement] dans une nomenclature des comportements ” → p.153.

Il cite Marc Zuckerberg, le fondateur de Facebook :

“ Les gens sont vraiment devenus à l’aise non seulement avec l’idée de partager plus d’informations de toutes sortes, mais aussi de le faire plus ouvertement et avec plus de monde. ” → p. 206

Mais le chantre du réseau social se garde bien de dire que sa société s’enrichit de ces partages fournis gratuitement, qu’elle les revend à tout va, et que ces partages n’ont d’effectif que quelques lignes ou images virtualisées.

L’économie en quelque sorte redouble la culture occidentale qui se targue d’universalité, mais “ alors elle doit non seulement déculturer les autres, mais se déculturer elle-même ” → p. 204. Comment tisser à nouveau du lien collectif, au sein de ces fragments, dans un univers d’individus ? Olivier Roy, on s’en doute, n’apporte pas la réponse.

Olivier Roy, L’aplatissement du monde • La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022

Écriture le 04/03/23

On a commencé, dans l’article précédent, de parcourir l’aplatissement du monde selon Olivier Roy. Avant d’y revenir, faisons un pas de côté en manière d’illustration de l’inflation des normes et de l’effacement de l’implicite.

Nous demeurons au sein d’un petit village de Saintonge, dans une maison que nous avons acquise en 1970. Les anciens propriétaires nous ont donné les actes notariés liés à la maison, si bien que nous disposons d’un ensemble de vieux papiers, les plus anciens du début du XIXe siècle, relatifs aux transactions qui se sont effectuées dans ce village et qui étaient liées aux ascendants des propriétaires de 1970.

Examinons d’abord une vente passée devant le notaire royal (nous sommes sous Charles X) François Bourcy, le 14 octobre 1825. Le document, évidemment écrit à la main, fait un peu plus de deux pages. Il mentionne le vendeur “ Michel Ragenard père cultivateur ” et l’acheteur “ Joseph Sirat aussi cultivateur ”, tous deux demeurant au même village où nous sommes aujourd’hui. Joseph Sirat est né en 1778, il a donc 47 ans, mais ceci n’est pas mentionné sur l’acte. Deux autres personnes par contre le sont, deux “ témoins connus et requis ”, l’un “ Jean Neau, ancien lieutenant d’infanterie ” et l’autre “ Jean Broussard, ancien sergent grenadier ”.

Il s’agit de la vente de deux fois “ neuf sillons de terre labourable ”. Les premiers sont décrits comme suit : “ situés au mas des Champs aux Dames commune de Néré confrontant d’un côté du levant à la terre de Jean Bellin aîné, d’autre côté à celle de Jean Papilleaud de la Fontaine, d’un bout du nord à la terre en traverse de Batteron, et d’autre bout à la Route du Chiron. ” Les autres neuf sillons sont décrits de la même manière. Sont mentionnés ensuite la date d’entrée en jouissance (“ à compter de ce jour ”), le prix (“ cent trente six francs et cinquante centimes ”), les conditions de paiement et les engagements affirmés du vendeur et de l’acheteur. Commentons un peu : il n’y a pas de cadastre à Néré en 1825, il sera établi en 1835, mais jusque vers 1895, aucun des actes dont nous disposons ne mentionne les parcelles cadastrales, les situations des biens vendus sont décrites comme ci-dessus, autrement dit en faisant référence à des gens qu’on connaît et à une aire (“ les Champs aux Dames ”) également connue (aires dont les dénominations sont reprises dans le premier cadastre de 1835). La superficie vendue n’est pas mentionnée. Donc ce qu’on vend est situé d’abord dans un système de relations, tout n’est pas dit, et peu en est codé (“ neuf sillons ”). Le degré d’implicite est donc grand et cela fonctionne à travers une communauté concrète.

Vente Sirat

Examinons maintenant l’acte notarié de l’achat de notre maison, en 1970. Le document fait 5 pages, il est tapé à la machine à écrire. Vendeurs et acheteurs sont mentionnés, mais avec leur état-civil et leur statut marital. La description de la maison vendue est ainsi faite : “ une maison d’habitation, comprenant deux-pièces au rez-de chaussée, garage à la suite, grenier sur l’ensemble. Terrain au midi de la dite maison y attenant, bande de terrain derrière la dite maison, le tout d’un seul tenant, cadastré section C numéro 531 pour trente ares cinquante centiares ”.

On voit bien la montée de la codification, mais il reste beaucoup d’implicite (ou de manques si l’on regarde avec notre attirail d’aujourd’hui) : pas de mention de l’écurie, de la grange, du chai par exemple, pourtant dans le même bâtiment. Pas de surfaces des pièces habitables ou non… etc. Notons également qu’il n’y a pas eu de compromis de vente : nous signons cet acte chez le notaire un vendredi, nous étions venus voir la maison quatre jours avant, le lundi, et donné ce jour-là notre accord au notaire. Pas bien sûr non plus de délai de rétractation et autres procédures du même genre. Par contre, l’acte mentionne l’origine de propriété : nos vendeurs avaient acheté cette maison en 1942 auprès de Marcel Verdon et Marie Duret, avec la charge d’une rente annuelle et viagère, reprise dans l’acte de 1970 et ainsi libellée :

Vente Grivaud

Ce type de charge existe dans bien des actes de vente dans nos vieux papiers, libellée de manière similaire. Manière qui renvoie à une vision du monde qui se méfie de la finance et qui s’appuie sur un ensemble concret de ce qui aide à vivre, avec là encore un renvoi à la communauté et à son vécu. On quantifie et on code, mais avec parcimonie et en référence aux produits élaborés sur place.

Terminons par une analyse rapide d’une vente de maison aujourd’hui, en 2023. Sans entrer dans le détail mentionnons qu’il existe un compromis de vente qui contient 215 pages d’information, dont 190 pages d’annexes. Sommairement résumées, ces informations contiennent : l’identité certifiée des acheteurs et vendeurs, le plan cadastral avec les écoulements des eaux pluviales, les diagnostics effectués par un expert et concernant l’amiante, l’état parasitaire, l’état des risques et des pollutions, l’exposition au plomb, le circuit électrique, les performances énergétiques – ces diagnostics étant tous détaillés avec moult tableaux, plans et photos. On y trouve des informations remarquables, par exemple pour les risques sismiques, le fait qu’un séisme “ est une fracturation brutale en profondeur le long de failles en profondeur dans la croûte terrestre (rarement en surface) ”, ou bien que “ d’une manière générale, les séismes peuvent avoir des conséquences sur la vie humaine, l’économie et l’environnement ”… Une bonne part de ces informations provient de la préfecture ou des ministères ou encore de la commune où est située la maison. Figurent également un rapport sur l’assainissement, les déclarations de travaux effectués depuis le précédent achat, un certificat de ramonage, une copie des précédents impôts fonciers… Il est peu probable que tout soit lu dans le détail par vendeurs et acheteurs, ni même lu en entier lors de la signature de l’acte chez le notaire, mais l’essentiel est que tout soit signé, au moins numériquement.

Tout ici se veut codé, mentionné, verrouillé, même une crise sanitaire du type Covid qui pourrait survenir - “ Les Parties reconnaissent avoir été informées des conséquences que pourrait avoir une crise sanitaire du type Covid-19 sur les délais d’exécution des présentes. ” On ne mentionne pas encore la survenue possible d’une guerre, mais ça va venir… Bien entendu, tout peut se justifier dans l’intention de préserver acheteurs et vendeurs, mais que révèle au fond cette volonté de tout normer du réel, de tout rendre transparent ce qui ne peut l’être complètement ? S’agirait-il d’évacuer les humains et leurs relations, ou de combler simplement le vide de sens d’une culture en faillite ?

Olivier Roy, L’aplatissement du monde • La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022

Écriture le 04/03/23

Olivier Roy est un intellectuel qui a beaucoup travaillé sur l’Islam, le religieux, dans leurs relations au présent de nos sociétés. En octobre 2022, il a publié “ L’aplatissement du monde ”, un monde passé en quelque sorte à l’extrême réduction d’un laminoir, dont le sous-titre éclaire un peu plus le propos : “ La crise de la culture et l’empire des normes ”.

Je n’avais pas saisi, avant de le lire, l’importance de ces normes dans leur rapport à la crise culturelle et aux mutations que nous traversons. Dans cet article, et les deux suivants, je vais tenter de fournir quelque éclairage sur ce livre, sans en faire une critique exhaustive tant il est foisonnant, et surtout de l’illustrer d’un exemple très concret.

Mutations

Olivier Roy en cite quatre à l’orée de son ouvrage, qui ont, dit-il, changé le monde :

“ 1) la mutation des valeurs avec la révolution individualiste et hédoniste des années 1960, 2) la révolution Internet, 3) la mondialisation financière néo-libérale, 4) la globalisation de l’espace et de la circulation des êtres humains, c’est-à-dire la déterritorialisation. ” → p. 17

Ces changements n’ont pas pour effet une évolution ou une rupture culturelle, mais une atteinte à la culture elle-même. Fin des visions positives pour l’avenir, on tente “ de freiner l’apocalypse à venir ”,

“ Et la seule chose qui remplit peu à peu ce vide d’espérance, c’est un système de règlements, d’interdits et de procédures bureaucratiques... ” → p. 19

Le codage en forme explicite et univoque des relations humaines cherche à tout étalonner, mais ne fait plus référence aux valeurs ou à un idéal de vie. Olivier Roy étoffe ensuite ces affirmations. Les années 1960 mettent en avant un individu qui revendique d’abord la satisfaction de ses désirs :

“ par rapport aux Lumières, le désir remplace la raison comme fondement de l’autonomie et de la liberté ” → p. 24

Internet offre à cet individu désirant “ un espace de déploiement sans précédent ”, où le “ réel ne disparaît pas, [mais] devient secondaire ”. La conséquence essentielle d’Internet, c’est sa “ dimension autoréférentielle ” :

“ Un algorithme n’invente pas : il anticipe à partir du connu, il fouille à l’horizontal dans l’ensemble des datas déjà présentes pour définir des profils. Le terme “ profils ” est intéressant parce que le profil est par définition un dessin sans profondeur ” → p. 41

Le profil code, il ne laisse place à aucune épaisseur humaine, à aucune interprétation. Il aplatit. Troisième mutation, le néo-libéralisme : tout devient finance et marchandise, même ce qui ne l’était pas jusque là (l’éducation, la santé…). Et ce n’est plus le travail qui fait valeur, mais la réussite, donc la capacité à la mettre en scène au mieux, la réussite se mesurant essentiellement à la polarisation mimétique qu’on attire sur soi. Quant à la globalisation et à l’effacement des territoires, cela pose la question des valeurs venues de l’Occident (droits humains, démocratie, sécularisation…) : sont-elles vraiment universelles, ou l’expression (déguisée) une fois de plus d’une dominance face au reste du monde ?

Culture et crise

Puis l’auteur interroge la culture comme représentation et sens communs à une société. Cette culture-là était basée sur des “ règles du jeu implicites ”, prolongées par des normes, des codes explicités, mais qui sont loin de tout dire. Or ceci ne tient plus :

“ L’État moderne […] faisait correspondre un souverain, un territoire, un peuple et une religion (sécularisée en culture politique) : aujourd’hui, il vacille dans ses institutions comme dans sa base territoriale. ” → p. 60

Désormais, au sein de l’ancienne unité culturelle défaite d’elle-même, prolifèrent ce que l’auteur nomme des subcultures, des cultures au sein de petits groupes locaux (les Basques…) ou de circulation mondiale (les fans des Beatles…). Quant à la culture-corpus, c’est-à-dire le panel de la production culturelle, son appréciation et sa transmission sont profondément bouleversées : parce que tout devient mondial, on ne peut plus s’appuyer sur des critères propres à une aire culturelle et, dès lors, on “ classe ” les artistes en fonction du nombre et des lieux de leurs expositions (p. 73). Idem pour les universités :

“ L’évaluation comparative des universités suppose, pour que la comparaison soit possible, la disparition des références culturelles en général, et donc, la fin des humanités, de l’ancrage dans l’histoire et de l’imaginaire de l’éthos, c’est-à-dire d’une finalité morale de l’éducation. ” → p. 87

Là aussi, il faut rétrécir, aplatir, enlever le contexte et le subtil, couper la mémoire… La valeur n’est que ce qui se compte ou se code facilement, et la multiplicité des codes instaure une sorte de paravent du réel, fallacieux :

“ Si tel auteur est fréquemment cité, alors il est forcément “ bon ” ou plus exactement sa valeur ne repose que sur la fréquence statistique de son apparition. ” → p. 93

Laissons un moment l’analyse du livre, que nous continuerons dans un troisième article, après avoir (deuxième article) illustré à travers un exemple la bulle inflationniste des normes.

Olivier Roy, L’aplatissement du monde • La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022

Écriture le 03/03/23

Comment se construisent les visions du monde au sein des cultures, souvent tellement ancrées qu’elles n’autorisent parfois aucune discussion pendant des siècles ?

Pour les gens de ma génération, les souvenirs de ce qu’on m’a appris à l’école, comme on dit, concernant les Mongols, ont tissé une image de guerriers intrépides, de brutes sanguinaires, de conquêtes fulgurantes mais qui n’ont pas duré dans le temps. Tout cela dans l’Asie profonde, bien loin de notre Europe occidentale.

L’image est fausse, et c’est une autre vision bien plus riche et nuancée qui émerge de la magnifique exposition présentée à Nantes, basée sur les recherches récentes, et de son catalogue élaboré sous la houlette de Marie Favereau. Certes, les Mongols furent violents, mais à peu de siècles d’intervalle, ce fut tout autant le cas des Croisés, ou des conquistadors, pour ne citer que deux exemples d’Occident. Les peuples projettent leurs peurs des autres, sans se rendre compte de ce que leurs actions induisent chez ceux qu’ils dominent, toujours pour la bonne cause.

“ Pour la première fois dans l’histoire, la Chine, les terres centrales de l’Islam et le monde slave furent unis sous une même tutelle politique. ” [→ Catalogue p. 34] Et du XIIIe au XVe siècles, ce vaste espace fut au sein de ce qu’on nomme maintenant “ le grand échange mongol ”. Car leur domination tient d’abord aux modalités des échanges commerciaux et humains qu’ils mettent en place. Par exemple, ces soi-disant barbares, instaurent une tolérance religieuse exemplaire : “ ce fut, enfin, une période florissante non seulement pour les chrétiens d’Asie (nestoriens et orthodoxes), mais aussi pour les représentants des clergés taoïstes, bouddhistes et les communautés d’islam qui obtinrent des Mongols le statut de darkhan, un statut privilégié qui exemptait les religieux d’impôts et du service militaire. ” [→ catalogue p. 37]. Et les Mongols n’ont pas cherché à asservir les peuples vaincus, mais à développer les échanges des produits de tous. “ Pour la première fois, voyageurs et caravanes marchandes pouvaient, sans prendre de risque inconsidéré, aller d’Italie jusqu’en Chine1 ”, on se souvient de Marco Polo. Ce n’est pas le lieu ici de détailler les aspects complexes de ce nouveau contexte, mais pensons simplement aux interactions entre le monde nomade originel des Mongols et le réseau de villes impériales qu’ils créèrent ou développèrent.

L’exposition part de la mosaïque des peuples comme les Xiongnu, les Xiangbei, puis les Ouïghours, et de l’émiettement des clans et des tribus. Temüjin, qui deviendra en 1206 Gengis Khan (le souverain universel), gagne des batailles sur ses voisins et réussit à fédérer avec lui ceux dont il est vainqueur. En vingt ans, l’empire mongol s’étend de la Chine du Nord à l’Asie centrale et au nord-est de l’Iran. Ses quatre fils et sa "lignée d'or" continueront son œuvre.

Plus de 400 objets sont présentés qui illustrent ce monde mongol et ses échanges, en provenance d’abord de Mongolie (l’exposition va après Nantes être présentée à Oulan-Bator et dans d’autres pays), mais aussi de grands musées et de collections privées. La scénographie est efficace : les paysages des steppes sont montrés en grand format et photos lumineuses, entre les espaces de présentation des objets, créant comme un appel vers l’ampleur et la respiration de ce monde. Le catalogue, largement illustré, regroupe les contributions de plusieurs experts.

On sort de ce parcours dense avec l’émerveillement de la découverte, mais aussi le sentiment de reconnaissance pour ces chercheurs qui ont bravé bien des pesanteurs et des conflits culturels pour arriver à leurs fins et tenter d’infléchir la mémoire.

1 Marie Faverau, La Horde, comment les Mongols ont changé le monde, Perrin, 2023, p. 17.

 

Visite exposition 26/10/23 Écriture 13/11/2023

 

Gengis Khan, Comment les Mongols ont changé le monde
• Château des Ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes
• exposition du 14 octobre 2023 au 5 mai 2024, commissariat scientifique de Jean-Paul Desroches, Marie Favereau et Bertrand Guillet
Catalogue sous la direction de Marie Favereau, 324 pages, 38,50 €, diffusion P.U.R.
En savoir plus…

Les étoiles dans la mémoire
qu’on risque de perdre à jamais,

ma mère qui étend le linge dans le soleil
mon père qui prépare dans l’atelier ses peintures
avec du Blanc d’Espagne,
tous les scintillements de l’enfance
en friche, en soi,
que la pensée tente de garder.

On n’a pas prise sur la mémoire
ni ses enchantements ni les béances,
la vie qui revient
ce n’est toujours qu’en pointillés
en instants clairsemés.

On sait bien qu’on marche vers l’absence,
que les étoiles vont se dissoudre un jour,
on voudrait tant que la mémoire
et toutes ces vies amassées en chaque corps
servent de chemins multiples, rayonnants,
à ceux qui passent après,
qui brodent à leur manière la vie avec un peu de soi.

Les instants passent toujours, on retient d’eux
la découverte des fleurs aux bords des promenades,
le passage à travers un village
qu’on n’a pas vu depuis longtemps,
le bonheur d’être ensemble
qui monte en vous soudain,
sans qu’on le prévoie, sans qu’on l’explique,
simplement les pas conjugués,
le vieux chemin retrouvé après un long détour
et la frondaison de ses arbres.

Tous les instants sont des étoiles,
la vie ne les garde pas tous en elle
on ne sait pas bien ce qui choisit,
ce qui fait durer l’instant ou l’étoile
comme pour l’éternité.

Écriture 9/05/23

Les mots dans la nuit
ils viennent sur moi
ils troublent toute l’ordonnance du monde

les mots voudraient changer
les blessures, les douleurs
tout ce qui dégrade les terres du vivant

Les mots m’assaillent dans la nuit
ils ne referment rien du corps
ou du temps qui s’écoule
ils ouvrent à la fébrilité
à ce qu’on voudrait nommer
qui s’échappe toujours

Rien ne s’efface jamais
des violences du monde
elles s’accumulent
elles tournoient dans les têtes
attendant l’instant propice,
la violence, la maîtresse
d’elle-même et de nous

Qu’est-ce que le courage en ces jours ?
Que serait l’apaisement
cette sorte de grâce qui descendrait
sur toutes les rosées du monde
au matin
quand rien n’est encore décidé
de la douleur ?

Je vais, les mots s’emportent
ils ne cherchent plus rien
ils font le parcours de la nuit
ils ont la voix cruelle de l’impossible.

Écriture 28/03/23

Fin de l’hiver,
la lune passe à travers les nuages
elle fait une douceur sur la terre bretonne

sait-on ce qu’on va quitter,
les moments d’un bonheur accrochés aux saisons,
la bienveillance de ceux d’ici
qui cherchent dans la terre leur espace de vivre ?

Le tout jeune enfant
qui marche avec son bâton
d’un air décidé comme les grands,
il acquiesce à grands sourires
au monde qui vient,
il fait reculer l’incertitude
l’impensable même.

Ou bien encore cet enfant d’autrefois
aux longs cheveux qui tombent,
qu’on a monté sur une chaise pour la photo.

Fin de l’hiver,
dans les branches du prunier
la multitude des pointes blanches
de ce qu’on dit être la vie,
cette poussée qu’on ne sait pas
vers la lumière
les fruits à venir
la parole du monde.

Et les parents du jeune enfant
sont là qui le bercent
de toute la légèreté des jours.

Au plus près de la terre
au plus près du dialogue
entre le monde et nous,
l’enfance a le visage
de tous nos possibles
à la condition extrême
de l’humanité funambule
qui risque de tout perdre
à chaque instant qu’elle avance
en elle-même.

L’enfance, et sa vision
qu’il faudrait garder en soi
tout au long du temps
pourrait-elle nous délivrer
nous apaiser
écrire la confiance,
les mots incertains de la confiance,
comme le regard malicieux
du petit garçon
qui s’en va d’un air décidé
vers les saisons de soi-même.

Écriture 01/02/23

C’est un pansement, une petite bande aux bords arrondis, avec une légère enflure au centre, là où la gaze absorbe le sang de la plaie. Ce n’est pas un pansement mais son image. Ou plutôt l’image de deux pansements croisés, croisés à l’endroit crucial, là où le sang coule de la plaie.

Mais en fait, il y a non pas un croisement, mais une multitude d’images de pansements. Comme il y a beaucoup de plaies. On les devine sous les pansements qui couvrent tout l’espace, croisements qui se prolongent de l’un à l’autre, qui se relient. Ils passent sous les yeux comme en traînées d’étoiles, les uns sur les autres, soumis aux vents et aux couleurs de l’univers. On ne voit qu’eux, sauf parfois comme en filigrane quelques marques du réel comme des signes imprécis. Et les traînées de pansements se tordent et peuplent l’univers, elles ne s’arrêtent pas.

Elles n’obsèdent pas pourtant ces images côte à côte, et dans chacune la multitude des pansements. Ils font des réseaux dans l’espace, ils se tissent à eux-mêmes. Les images ne disent rien comme toujours, mais on voit les pansements partout, dans l’espace du monde. François Cosson a intitulé cet ensemble d’images “ Art Panser ”, forme de clin d’œil bien sûr, mais multiplicité évidente aussi des rafistolages, des plaies dont il faut vite étancher le sang. Partout. Et cela fait un univers empli. L’humanité passe son temps à empêcher que cela déborde trop, la violence, on la contient avec des sparadraps, on ne l’éradique pas, on la cache. Et cela fait un monde bariolé de croisements, comme une seconde peau sur notre peau. Et l’on ne voit plus qu’elle, c’est le propre même de l’image.

 

Le Mur François Cosson

 

Comment le créateur en est-il venu à cette profusion numérique d’images pensées, de pansements répandus, manipulés, au point qu’ils constituent la texture du visible, comme s’ils nous tenaient ensemble ? Il raconte. “ J’exposais dans un jardin public à Paris des figurines en polystyrène, des silhouettes d’enfants, debout, près des bancs publics. Et l’on a brisé en morceaux ces figurines, des enfants peut-être… Au lieu de tout recommencer, j’ai réassemblé les morceaux avec des pansements. Et plus personne n’a touché à ces silhouettes le temps de l’exposition... ”

Le pansement met en évidence la victime, il dit : “ Voyez bien, elle est blessée, ce n’est pas elle la coupable ”. C’est comme un talisman qui protège de la violence accumulée. Les pansements couvrent le monde, ils assèchent le sang, ils nous empêchent aussi de le voir.

François Cosson a exposé cet ensemble “ Art Panser ” à l’Office de Tourisme de Saint-Jean d’Angély tout le mois de mai 2023.

Écriture le 29/05/23

Soleil sur la terre du printemps
mais nous restons encore timides et figés par l’hiver
comme si nous ne savions rien du monde
comme si nous attendions toujours le mystère

Soleil à peine, les coucous sur les talus
quelques autres fleurs qui font cortège
à nos yeux qui s’ouvrent encore
après déjà de longues saisons de vie

Qu’espérer du printemps, qui transformerait le monde
qui le rendrait comme ces fleurs
porteuses de toute l’espérance d’humanité
quand il ne reste que cela, les fleurs
ouvertes à la lumière
au risque insensé de l’existence

On ne sait rien jamais
de ce que promettent les saisons
de ce qu’elles avivent en nous
nous intimant d’aller encore
plus loin s’il se peut que nous-mêmes

Le temps passe sur les fleurs
nous ne croyons pas en leur chance
nous craignons le provisoire, l’étiolement
nous ne savons pas rassembler les bouquets
pour un creuset vraiment d’humanité

Nos yeux se sont fatigués
ils écrivent la nuit du monde au cœur de la lumière
nous ne sommes pas comme les fleurs
nous avons peur
de nous-mêmes et du monde et des saisons
nous cherchons trop l’évidence
sur les talus les fleurs s’évertuent pourtant
à nous montrer les voies d’amour multipliées.

Écriture 20/03/23

De tous ceux qui passent
qu’on voit à peine

à peine des ombres qui traversent
la lumière, les prairies
un peu du temps instable devant nous

De tous ceux-là, il faudrait
dresser des portraits étoffés
jusqu’à la chair intime des sourires
afficher les vies
partout sur le monde
dire le moindre geste
le sauver
dans la mémoire, entre nous, partagée

La dame veille sur ses chiens, ses chats
elle sort de chez elle parfois
encombrée de son corps
“ C’est l’heure de la promenade ”, dit-elle
pour quelques pas gagnés
sur la dureté des jours

Et lui qui vit
au sein de ses fenêtres closes
il se nourrit des pierres qu’il entasse
un peu partout
sur son bout de terre
bien alignées
les pierres alors
disent la fragrance du monde
et ce qu’on a perdu de lui,
à jamais

Et celle qui marche
à contrepoint de sa jeunesse
Que retient-on de soi-même
dans les saisons, semble-t-elle questionner
de son regard apeuré

Portraits qu’il faudrait inscrire
dans l’air vif
au plus près des instants aigus
qui nous enlacent
à la pointe du temps

Silhouettes, visages
un instant sur la terre
qu’on voit à peine
qu’on ne sait pas
dont les gestes dans la lumière
cognent si fort
à la porte de ce qui dure.

Écriture 28/02/23

Sage comme une image
on voit une petite fille d’autrefois
en robe à carreaux, qui sourit
au monde qui l’attend.

Ou bien ces vieilles personnes
sur un banc, proches de l’éternité
et qui murmurent entre elles.

Ou bien encore cet enfant
aux longs cheveux qui tombent
qu’on a monté sur une chaise pour la photo.

Ou bien encore, indéfiniment,
ces souvenirs de papier qu’on a gardés
dans des boîtes fermées, ou des albums
qu’on ouvre rarement,
ceux perdus dans les méandres des machines,
images tellement sages
qui font parfois un signe de la main
ou du moins le croit-on,
voir changer leur couleur
ou percevoir le détail d’un visage
qu’on avait oublié
et qui semble revivre, à nouveau
peuplant notre vie encore
seulement de signes.

Sage, l’image qui s’efface
dans les nuées immobiles du temps
qui ne reviendra plus
quêter en nous
de ses brisures imperceptibles.

Écriture 29/12/22

Page 1 sur 2