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St-Hilaire la Palud

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

C’est un rituel éteint très loin dans la mémoire. C’est le printemps, quand il y a profusion de fleurs sur la terre.

Comme les autres enfants, je vais dans la procession, avec mon panier empli de pétales de roses, nous sommes en rang, nous en prenons à chaque pas une petite poignée qu’on jette dans l’air. Cela fait des couleurs sous le soleil, il y a des chants, le prêtre, on s’en va vers le reposoir tout décoré sur la place, l’air est doux et j’ai un peu peur du monde tout autour.
Est-ce que je comprends ou j’approuve quelque chose de ce cortège ? Est-ce que le religieux nous relie quelque peu alors, les enfants, les parents, et les plus âgés qui se traînent ? C’est la petite foule du village ensemble, fascinée par son propre mouvement, par les décors qu’elle crée, par tout un attirail de gestes et de paroles que personne ne vit vraiment.

Près de soixante-dix ans plus tard, tout l’ostentatoire du religieux s’est dissous, du moins dans le quotidien des saisons et des villages. Je ne sais pas bien ce qu’on y a perdu, ni ce qu’on y a gagné. Le collectif qui sonnait un peu faux s’est délité, on se sentait faussement seul, on l’est devenu tout à fait. Rituel, ce qu’on commémore, ce qu’on célébrait encore vivant entre nous et qui s’est enfui…
Il n’y a pas que le religieux bien sûr. D’autres rituels perdurent, le feu d’artifice du 14 juillet, son défilé, bien d’autres grandes cérémonies républicaines, où les paroles qu’on brandit résonnent comme des étendards minés par le doute. Les gens s’amusent. Partagent-ils quelques valeurs communes ? Le rituel républicain aussi s’étiole, la culture et les valeurs s’éloignent, loin derrière les affaires et la marchandisation du monde. La culture s’atomise, se réduit à quelques signes festifs, elle forgeait la cohérence des vies, elle va, chaotique, en errance d’elle-même, images multipliées qui chacune tente d’attirer à soi le désir de ceux qui s’agglutinent autour d’elle. Pour un temps, pour le temps du profit.
Combien de temps encore va-t-on les tolérer, ces rituels qui font décorum, qui voilent le réel et sa violence ?

Écriture le 17/07/23

C’est la route du Nord, qui monte vers la Russie, la voie des invasions depuis toujours, la grande route militaire dit-on aujourd’hui.

On suit la vallée de l’Aragvi, et, tout proche de la route, près d’une grande retenue d’eau, un ensemble fortifié avec en son sein deux églises et une tour défensive. Muraille du pouvoir civil, celui des puissants ducs de cette région, qui protège le religieux. Nous sommes aux XVIe et XVIIe siècles, dans une période de guerres permanentes avec les pouvoirs voisins.
C’est la grande église qui est la plus spectaculaire, par sa sculpture surtout. Une fois passée l’entrée de la forteresse, la grande façade saisit le corps. La pierre et le style des reliefs rappellent certaines églises d’Arménie, cette alliance de moulures fortement affirmées, d’entrelacs si présents dont ici au cœur de la croix immense, et de figures – personnages, anges ou bêtes – dont la sculpture semble sommaire, mais qui pourtant fait une présence puissante.

ananauri facade

Tout en haut, près du sommet de la croix, un ange allongé, qui émerge d’une longue pierre, les ailes proches du corps, les plis du vêtement qui allongent sa silhouette, et son visage tourné vers nous, fait de si peu de traits, de si peu de volume, mais qui interpelle tant qu’on reste à le regarder longtemps. Et l’œil écrit en soi des questions sans réponses.

ananauri ange

Les motifs font dialogue aux images, tout est lisible, les grands arbres de vie, somptueusement ouvragés, coiffent d’autres anges, des lions allongés sont attachés aux rosaces. On s’attarde, on voudrait tant s’emplir de ces grandes pierres ocres, comprendre les gestes de ces sculpteurs, le contexte de cet art de la fin du XVIIe siècle qui nous semble si puissant dans sa presque naïveté, et dont on dit qu’il est influencé de thèmes païens de la Perse.
À l’intérieur, des fresques, un ensemble dédié à l’assemblée des élus devant le Christ triomphant de l’Apocalypse, un autre à une vaste pesée des âmes. Et sur les piliers, des saints guerriers, ou des Pères de l’Église. Comme à l’extérieur, l’alliance de la guerre et du religieux, une approche des visages touchante, au bord presque de la tristesse.

ananauri saint guerrier

Ainsi va le territoire géorgien, si dense d’édifices qui couvrent la terre et les siècles, et qui viennent sur vous vague sur vague, comme un enchantement renouvelé qu’il faut vivre sans doute avec l’âme de l’enfance faute d’être désemparé. On se dit qu’il faudrait un temps long pour s’immerger vraiment, relier les fils, aller au-delà du voyage. Le regard avoue très vite sa finitude, son manque.

En 2013

Écriture le 02/04/23

Reprenons l’évocation du livre d’Olivier Roy, après une illustration de l’inflation des normes.

Les imaginaires

L’auteur consacre un long chapitre à la crise des imaginaires. La culture s’appuie sur l’imaginaire, système de croyances qui fait sens partagé au sein d’une société. Mais aujourd’hui, l’imaginaire est morcelé en éléments des subcultures (des cultures de petits groupes), et ces thèmes culturels flottent dans l’espace numérique, sans se confronter ou se réinsérer dans une autre culture.

“ Dès lors, les références à la culture se font non plus à partir d’une vision englobante fondée sur un implicite partagé, mais sur des répertoires de traits culturels, de marqueurs autonomes, d’objets coupés de leurs conditions de production…  ” → p. 116

L’organisation de ces thèmes culturels est vouée à la marchandisation, comme

“ la norme du copyright, qui va définir une culture comme marque déposée, et non plus comme âme d’un peuple ou d’un groupe. ” → p. 121

L’économie libérale d’ailleurs cherche à évacuer la culture, comme la religion, de tout fondement sociétal :

“ le libéralisme prétend contrôler la culture en la privatisant et en l’individualisant, tout comme il privatise et individualise la religion. ” → p. 130, citant Wendy Brown

Ainsi, on “ met à l’écart l’évidence partagée, le sens implicite que l’on donne aux gestes et aux mots. ” → p. 133. Et pour ce faire, on met en place une communication où le codage s’amplifie à outrance, en tentant de rendre tout homogène. Pour lui, “ toute polysémie, tout second degré, toute nuance sont source d’erreur ”. → p. 142 Même les émotions sont codées, qu’on songe aux émoticônes. Dès lors, l’histoire, la mémoire, la vie intérieure… tout cela est lessivé par le marché qui transforme tout en marchandise. L’individu mis en code “ s’inscrit [seulement] dans une nomenclature des comportements ” → p.153.

Il cite Marc Zuckerberg, le fondateur de Facebook :

“ Les gens sont vraiment devenus à l’aise non seulement avec l’idée de partager plus d’informations de toutes sortes, mais aussi de le faire plus ouvertement et avec plus de monde. ” → p. 206

Mais le chantre du réseau social se garde bien de dire que sa société s’enrichit de ces partages fournis gratuitement, qu’elle les revend à tout va, et que ces partages n’ont d’effectif que quelques lignes ou images virtualisées.

L’économie en quelque sorte redouble la culture occidentale qui se targue d’universalité, mais “ alors elle doit non seulement déculturer les autres, mais se déculturer elle-même ” → p. 204. Comment tisser à nouveau du lien collectif, au sein de ces fragments, dans un univers d’individus ? Olivier Roy, on s’en doute, n’apporte pas la réponse.

Olivier Roy, L’aplatissement du monde • La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022

Écriture le 04/03/23

On a commencé, dans l’article précédent, de parcourir l’aplatissement du monde selon Olivier Roy. Avant d’y revenir, faisons un pas de côté en manière d’illustration de l’inflation des normes et de l’effacement de l’implicite.

Nous demeurons au sein d’un petit village de Saintonge, dans une maison que nous avons acquise en 1970. Les anciens propriétaires nous ont donné les actes notariés liés à la maison, si bien que nous disposons d’un ensemble de vieux papiers, les plus anciens du début du XIXe siècle, relatifs aux transactions qui se sont effectuées dans ce village et qui étaient liées aux ascendants des propriétaires de 1970.

Examinons d’abord une vente passée devant le notaire royal (nous sommes sous Charles X) François Bourcy, le 14 octobre 1825. Le document, évidemment écrit à la main, fait un peu plus de deux pages. Il mentionne le vendeur “ Michel Ragenard père cultivateur ” et l’acheteur “ Joseph Sirat aussi cultivateur ”, tous deux demeurant au même village où nous sommes aujourd’hui. Joseph Sirat est né en 1778, il a donc 47 ans, mais ceci n’est pas mentionné sur l’acte. Deux autres personnes par contre le sont, deux “ témoins connus et requis ”, l’un “ Jean Neau, ancien lieutenant d’infanterie ” et l’autre “ Jean Broussard, ancien sergent grenadier ”.

Il s’agit de la vente de deux fois “ neuf sillons de terre labourable ”. Les premiers sont décrits comme suit : “ situés au mas des Champs aux Dames commune de Néré confrontant d’un côté du levant à la terre de Jean Bellin aîné, d’autre côté à celle de Jean Papilleaud de la Fontaine, d’un bout du nord à la terre en traverse de Batteron, et d’autre bout à la Route du Chiron. ” Les autres neuf sillons sont décrits de la même manière. Sont mentionnés ensuite la date d’entrée en jouissance (“ à compter de ce jour ”), le prix (“ cent trente six francs et cinquante centimes ”), les conditions de paiement et les engagements affirmés du vendeur et de l’acheteur. Commentons un peu : il n’y a pas de cadastre à Néré en 1825, il sera établi en 1835, mais jusque vers 1895, aucun des actes dont nous disposons ne mentionne les parcelles cadastrales, les situations des biens vendus sont décrites comme ci-dessus, autrement dit en faisant référence à des gens qu’on connaît et à une aire (“ les Champs aux Dames ”) également connue (aires dont les dénominations sont reprises dans le premier cadastre de 1835). La superficie vendue n’est pas mentionnée. Donc ce qu’on vend est situé d’abord dans un système de relations, tout n’est pas dit, et peu en est codé (“ neuf sillons ”). Le degré d’implicite est donc grand et cela fonctionne à travers une communauté concrète.

Vente Sirat

Examinons maintenant l’acte notarié de l’achat de notre maison, en 1970. Le document fait 5 pages, il est tapé à la machine à écrire. Vendeurs et acheteurs sont mentionnés, mais avec leur état-civil et leur statut marital. La description de la maison vendue est ainsi faite : “ une maison d’habitation, comprenant deux-pièces au rez-de chaussée, garage à la suite, grenier sur l’ensemble. Terrain au midi de la dite maison y attenant, bande de terrain derrière la dite maison, le tout d’un seul tenant, cadastré section C numéro 531 pour trente ares cinquante centiares ”.

On voit bien la montée de la codification, mais il reste beaucoup d’implicite (ou de manques si l’on regarde avec notre attirail d’aujourd’hui) : pas de mention de l’écurie, de la grange, du chai par exemple, pourtant dans le même bâtiment. Pas de surfaces des pièces habitables ou non… etc. Notons également qu’il n’y a pas eu de compromis de vente : nous signons cet acte chez le notaire un vendredi, nous étions venus voir la maison quatre jours avant, le lundi, et donné ce jour-là notre accord au notaire. Pas bien sûr non plus de délai de rétractation et autres procédures du même genre. Par contre, l’acte mentionne l’origine de propriété : nos vendeurs avaient acheté cette maison en 1942 auprès de Marcel Verdon et Marie Duret, avec la charge d’une rente annuelle et viagère, reprise dans l’acte de 1970 et ainsi libellée :

Vente Grivaud

Ce type de charge existe dans bien des actes de vente dans nos vieux papiers, libellée de manière similaire. Manière qui renvoie à une vision du monde qui se méfie de la finance et qui s’appuie sur un ensemble concret de ce qui aide à vivre, avec là encore un renvoi à la communauté et à son vécu. On quantifie et on code, mais avec parcimonie et en référence aux produits élaborés sur place.

Terminons par une analyse rapide d’une vente de maison aujourd’hui, en 2023. Sans entrer dans le détail mentionnons qu’il existe un compromis de vente qui contient 215 pages d’information, dont 190 pages d’annexes. Sommairement résumées, ces informations contiennent : l’identité certifiée des acheteurs et vendeurs, le plan cadastral avec les écoulements des eaux pluviales, les diagnostics effectués par un expert et concernant l’amiante, l’état parasitaire, l’état des risques et des pollutions, l’exposition au plomb, le circuit électrique, les performances énergétiques – ces diagnostics étant tous détaillés avec moult tableaux, plans et photos. On y trouve des informations remarquables, par exemple pour les risques sismiques, le fait qu’un séisme “ est une fracturation brutale en profondeur le long de failles en profondeur dans la croûte terrestre (rarement en surface) ”, ou bien que “ d’une manière générale, les séismes peuvent avoir des conséquences sur la vie humaine, l’économie et l’environnement ”… Une bonne part de ces informations provient de la préfecture ou des ministères ou encore de la commune où est située la maison. Figurent également un rapport sur l’assainissement, les déclarations de travaux effectués depuis le précédent achat, un certificat de ramonage, une copie des précédents impôts fonciers… Il est peu probable que tout soit lu dans le détail par vendeurs et acheteurs, ni même lu en entier lors de la signature de l’acte chez le notaire, mais l’essentiel est que tout soit signé, au moins numériquement.

Tout ici se veut codé, mentionné, verrouillé, même une crise sanitaire du type Covid qui pourrait survenir - “ Les Parties reconnaissent avoir été informées des conséquences que pourrait avoir une crise sanitaire du type Covid-19 sur les délais d’exécution des présentes. ” On ne mentionne pas encore la survenue possible d’une guerre, mais ça va venir… Bien entendu, tout peut se justifier dans l’intention de préserver acheteurs et vendeurs, mais que révèle au fond cette volonté de tout normer du réel, de tout rendre transparent ce qui ne peut l’être complètement ? S’agirait-il d’évacuer les humains et leurs relations, ou de combler simplement le vide de sens d’une culture en faillite ?

Olivier Roy, L’aplatissement du monde • La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022

Écriture le 04/03/23

Olivier Roy est un intellectuel qui a beaucoup travaillé sur l’Islam, le religieux, dans leurs relations au présent de nos sociétés. En octobre 2022, il a publié “ L’aplatissement du monde ”, un monde passé en quelque sorte à l’extrême réduction d’un laminoir, dont le sous-titre éclaire un peu plus le propos : “ La crise de la culture et l’empire des normes ”.

Je n’avais pas saisi, avant de le lire, l’importance de ces normes dans leur rapport à la crise culturelle et aux mutations que nous traversons. Dans cet article, et les deux suivants, je vais tenter de fournir quelque éclairage sur ce livre, sans en faire une critique exhaustive tant il est foisonnant, et surtout de l’illustrer d’un exemple très concret.

Mutations

Olivier Roy en cite quatre à l’orée de son ouvrage, qui ont, dit-il, changé le monde :

“ 1) la mutation des valeurs avec la révolution individualiste et hédoniste des années 1960, 2) la révolution Internet, 3) la mondialisation financière néo-libérale, 4) la globalisation de l’espace et de la circulation des êtres humains, c’est-à-dire la déterritorialisation. ” → p. 17

Ces changements n’ont pas pour effet une évolution ou une rupture culturelle, mais une atteinte à la culture elle-même. Fin des visions positives pour l’avenir, on tente “ de freiner l’apocalypse à venir ”,

“ Et la seule chose qui remplit peu à peu ce vide d’espérance, c’est un système de règlements, d’interdits et de procédures bureaucratiques... ” → p. 19

Le codage en forme explicite et univoque des relations humaines cherche à tout étalonner, mais ne fait plus référence aux valeurs ou à un idéal de vie. Olivier Roy étoffe ensuite ces affirmations. Les années 1960 mettent en avant un individu qui revendique d’abord la satisfaction de ses désirs :

“ par rapport aux Lumières, le désir remplace la raison comme fondement de l’autonomie et de la liberté ” → p. 24

Internet offre à cet individu désirant “ un espace de déploiement sans précédent ”, où le “ réel ne disparaît pas, [mais] devient secondaire ”. La conséquence essentielle d’Internet, c’est sa “ dimension autoréférentielle ” :

“ Un algorithme n’invente pas : il anticipe à partir du connu, il fouille à l’horizontal dans l’ensemble des datas déjà présentes pour définir des profils. Le terme “ profils ” est intéressant parce que le profil est par définition un dessin sans profondeur ” → p. 41

Le profil code, il ne laisse place à aucune épaisseur humaine, à aucune interprétation. Il aplatit. Troisième mutation, le néo-libéralisme : tout devient finance et marchandise, même ce qui ne l’était pas jusque là (l’éducation, la santé…). Et ce n’est plus le travail qui fait valeur, mais la réussite, donc la capacité à la mettre en scène au mieux, la réussite se mesurant essentiellement à la polarisation mimétique qu’on attire sur soi. Quant à la globalisation et à l’effacement des territoires, cela pose la question des valeurs venues de l’Occident (droits humains, démocratie, sécularisation…) : sont-elles vraiment universelles, ou l’expression (déguisée) une fois de plus d’une dominance face au reste du monde ?

Culture et crise

Puis l’auteur interroge la culture comme représentation et sens communs à une société. Cette culture-là était basée sur des “ règles du jeu implicites ”, prolongées par des normes, des codes explicités, mais qui sont loin de tout dire. Or ceci ne tient plus :

“ L’État moderne […] faisait correspondre un souverain, un territoire, un peuple et une religion (sécularisée en culture politique) : aujourd’hui, il vacille dans ses institutions comme dans sa base territoriale. ” → p. 60

Désormais, au sein de l’ancienne unité culturelle défaite d’elle-même, prolifèrent ce que l’auteur nomme des subcultures, des cultures au sein de petits groupes locaux (les Basques…) ou de circulation mondiale (les fans des Beatles…). Quant à la culture-corpus, c’est-à-dire le panel de la production culturelle, son appréciation et sa transmission sont profondément bouleversées : parce que tout devient mondial, on ne peut plus s’appuyer sur des critères propres à une aire culturelle et, dès lors, on “ classe ” les artistes en fonction du nombre et des lieux de leurs expositions (p. 73). Idem pour les universités :

“ L’évaluation comparative des universités suppose, pour que la comparaison soit possible, la disparition des références culturelles en général, et donc, la fin des humanités, de l’ancrage dans l’histoire et de l’imaginaire de l’éthos, c’est-à-dire d’une finalité morale de l’éducation. ” → p. 87

Là aussi, il faut rétrécir, aplatir, enlever le contexte et le subtil, couper la mémoire… La valeur n’est que ce qui se compte ou se code facilement, et la multiplicité des codes instaure une sorte de paravent du réel, fallacieux :

“ Si tel auteur est fréquemment cité, alors il est forcément “ bon ” ou plus exactement sa valeur ne repose que sur la fréquence statistique de son apparition. ” → p. 93

Laissons un moment l’analyse du livre, que nous continuerons dans un troisième article, après avoir (deuxième article) illustré à travers un exemple la bulle inflationniste des normes.

Olivier Roy, L’aplatissement du monde • La crise de la culture et l’empire des normes, Seuil, 2022

Écriture le 03/03/23

Comment se construisent les visions du monde au sein des cultures, souvent tellement ancrées qu’elles n’autorisent parfois aucune discussion pendant des siècles ?

Pour les gens de ma génération, les souvenirs de ce qu’on m’a appris à l’école, comme on dit, concernant les Mongols, ont tissé une image de guerriers intrépides, de brutes sanguinaires, de conquêtes fulgurantes mais qui n’ont pas duré dans le temps. Tout cela dans l’Asie profonde, bien loin de notre Europe occidentale.

L’image est fausse, et c’est une autre vision bien plus riche et nuancée qui émerge de la magnifique exposition présentée à Nantes, basée sur les recherches récentes, et de son catalogue élaboré sous la houlette de Marie Favereau. Certes, les Mongols furent violents, mais à peu de siècles d’intervalle, ce fut tout autant le cas des Croisés, ou des conquistadors, pour ne citer que deux exemples d’Occident. Les peuples projettent leurs peurs des autres, sans se rendre compte de ce que leurs actions induisent chez ceux qu’ils dominent, toujours pour la bonne cause.

“ Pour la première fois dans l’histoire, la Chine, les terres centrales de l’Islam et le monde slave furent unis sous une même tutelle politique. ” [→ Catalogue p. 34] Et du XIIIe au XVe siècles, ce vaste espace fut au sein de ce qu’on nomme maintenant “ le grand échange mongol ”. Car leur domination tient d’abord aux modalités des échanges commerciaux et humains qu’ils mettent en place. Par exemple, ces soi-disant barbares, instaurent une tolérance religieuse exemplaire : “ ce fut, enfin, une période florissante non seulement pour les chrétiens d’Asie (nestoriens et orthodoxes), mais aussi pour les représentants des clergés taoïstes, bouddhistes et les communautés d’islam qui obtinrent des Mongols le statut de darkhan, un statut privilégié qui exemptait les religieux d’impôts et du service militaire. ” [→ catalogue p. 37]. Et les Mongols n’ont pas cherché à asservir les peuples vaincus, mais à développer les échanges des produits de tous. “ Pour la première fois, voyageurs et caravanes marchandes pouvaient, sans prendre de risque inconsidéré, aller d’Italie jusqu’en Chine1 ”, on se souvient de Marco Polo. Ce n’est pas le lieu ici de détailler les aspects complexes de ce nouveau contexte, mais pensons simplement aux interactions entre le monde nomade originel des Mongols et le réseau de villes impériales qu’ils créèrent ou développèrent.

L’exposition part de la mosaïque des peuples comme les Xiongnu, les Xiangbei, puis les Ouïghours, et de l’émiettement des clans et des tribus. Temüjin, qui deviendra en 1206 Gengis Khan (le souverain universel), gagne des batailles sur ses voisins et réussit à fédérer avec lui ceux dont il est vainqueur. En vingt ans, l’empire mongol s’étend de la Chine du Nord à l’Asie centrale et au nord-est de l’Iran. Ses quatre fils et sa "lignée d'or" continueront son œuvre.

Plus de 400 objets sont présentés qui illustrent ce monde mongol et ses échanges, en provenance d’abord de Mongolie (l’exposition va après Nantes être présentée à Oulan-Bator et dans d’autres pays), mais aussi de grands musées et de collections privées. La scénographie est efficace : les paysages des steppes sont montrés en grand format et photos lumineuses, entre les espaces de présentation des objets, créant comme un appel vers l’ampleur et la respiration de ce monde. Le catalogue, largement illustré, regroupe les contributions de plusieurs experts.

On sort de ce parcours dense avec l’émerveillement de la découverte, mais aussi le sentiment de reconnaissance pour ces chercheurs qui ont bravé bien des pesanteurs et des conflits culturels pour arriver à leurs fins et tenter d’infléchir la mémoire.

1 Marie Faverau, La Horde, comment les Mongols ont changé le monde, Perrin, 2023, p. 17.

 

Visite exposition 26/10/23 Écriture 13/11/2023

 

Gengis Khan, Comment les Mongols ont changé le monde
• Château des Ducs de Bretagne, Musée d’histoire de Nantes
• exposition du 14 octobre 2023 au 5 mai 2024, commissariat scientifique de Jean-Paul Desroches, Marie Favereau et Bertrand Guillet
Catalogue sous la direction de Marie Favereau, 324 pages, 38,50 €, diffusion P.U.R.
En savoir plus…

De Luang Prabang, nous partons en début d’après-midi vers le Nord, à cent cinquante kilomètres, vers les villages à l’écart de la foule.

Voir des tisserandes et des tissus, a-t-on demandé à notre guide choisi de loin, en France. Sympathique, il a pris son fils avec lui, et le chauffeur. Nous longeons un temps la rivière Nam Ou, paysage de hautes collines luxuriantes, à la perspective lointaine dans les brumes.

Premier arrêt dans un village Tai Dam (Les Thai noirs). “ Voici des vers à soie... ” Juste un regard, et l’on se tourne vers la vieille tisserande, à côté, toute courbée sur son métier vieilli comme elle, qui trône dans une sorte de débarras. Chaîne noire, rayures fines du tissu, des cordes tiennent le peigne et les lames du métier, une grande épée de bois ouvre la foule, la navette porte deux bobines de fils différents. Tout semble suspendu dans un équilibre précaire, mais de cette femme, pourtant tout au bout de son âge, une telle humanité qui vient vers nous. On discute, elle ne peut plus tisser longtemps maintenant, c’est un intermédiaire qui vend ses quelques tissus à Luang Prabang. Je la regarde, gestes admirables que ses bras décharnés maîtrisent, dialogue du corps et du fil qui se sont apprivoisés depuis des décennies.

Route vers le Nord, les montagnes se découpent au loin, puis une piste durant des kilomètres et le village – c’est Ban Namay – où nous allons passer la nuit. Maisons construites sur de gros pieux fichés dans le sol, aux murs faits de simples nattes tressées. En bas, le bois qu’on range et les menues affaires à l’abri de la pluie. En haut, c’est là où l’on vit, cuisine, dort…

Dans la lumière du couchant, nous allons en promenade parmi les rizières et les parcelles cultivées dans le plat du vallon. Au bout de l’œil, les ondulations sublimes des montagnes que la lumière révèle comme un chant pacifié, profond. On s’arrête, on regarde, et c’est toute la terre qui nous berce. Quand on rentre, dans les cours, des jarres et des pots d’indigo, des écheveaux juste teints de ce bleu si singulier, et plus loin, une jeune femme filant le coton à son rouet bricolé d’une roue de vélo. À l’abri des maisons, les lourdes charpentes des métiers à tisser. Lumière qui baisse, froid qui nous couvre maintenant, nous rentrons chez ceux qui nous accueillent.

Les femmes portent des sin1, avec des bandes décorées en ikat trame, le matmii. Notre guide ne connaît pas le matmii, ni les autres ikats de l’Asie du Sud-Est. On lui explique, les réserves, la teinture, la très longue patience… Peut-on en trouver dans le village ? “ Oui, les femmes savent le faire, mais elles n’en font plus. Seulement le chok2 ”. Trop lent, le matmii, les signes de culture se dissolvent, on garde encore ce qui se tisse plus vite…

Dans la pièce de vie, les invités arrivent du village, les étrangers font l’attraction. Bientôt la salle est pleine, tout le monde est assis sur la natte au sol. Au centre, sur une petite table recouverte d’un tissu traditionnel, ce qui ressemble de loin à un sapin de Noël : des guirlandes en pointe vers le haut, avec en bas tout autour des bananes et du feuillage. Saluts et sourires qui s’entrecroisent. Un petit homme âgé aux grosses lunettes entame des incantations. C’est la fête du baci qui commence, que les laotiens nomment aussi l’appel de l’âme. Les psalmodies s’adressent aux trente-deux esprits qui veillent sur les organes du corps humain, il s’agit de rétablir l’équilibre, la paix. Toute l’assemblée s’unit avec ferveur autour des esprits, “ les bons dedans et les mauvais dehors ”, on impose les mains, tous ensemble, devant le petit autel aux guirlandes et aux bananes sacrées. À la fin, on les partage ces bananes, entre tous. Et les gens du village nous attachent des brins de coton filé main autour des poignets, à nous qui sommes leurs invités. Grande rumeur des corps qui se penchent et se mêlent. Les fils, il faut les garder trois jours au moins avant de les dénouer sans les couper, ou mieux encore, les laisser se dissoudre par le temps.

Laos autel baci

Cérémonie intensément vécue visiblement, mais avec le fond sonore et visuel de la télé qui appâte les enfants : boxe thaïlandaise, pubs, high-tech… Mélange fascinant des images du monde et du rituel, dont on voudrait qu’il ne soit pas célébré que pour les touristes. Après le repas – verdures, volaille, riz blanc – et tandis que les invités s’en vont peu à peu, les confidences de notre guide sur la corruption du pays, les élites qu’il accompagne à Luang Prabang qui ne songent qu’à se goinfrer, l’éducation très chère où les pots de vin donnent accès aux diplômes, les hommes de pouvoir qui bradent tout aux Chinois… J’écoute, triste de ce qui se désagrège, comme tant de cultures locales, à l’insu de ceux qui, encore, tentent de les prolonger.

La télé reste allumée jusqu’à l’ultime minute, devant le petit enfant dont on apprend qu’il est le fils de l’institutrice. Les femmes nous ont donné des sortes de couvre-pieds, qu’on empile couche sur couche, tant le froid de l’air des montagnes vient sur nous. Au matin, les corps se réveillent, il est cinq heures et demie, la vieille femme se lève la première, elle fait le feu, elle veille à la douceur du monde, elle jette dehors l’eau d’hier, l’eau vieillie, à même la terre.

En février 2018

Écriture le 19/11/22

1 Sin : jupe traditionnelle comme un sarong.

2 Chok: motif broché sur toute la largeur du tissu.