Comment s'approcher des hauts lieux du génie humain ? Et faire que les mots sur eux ouvrent notre désir, et leur puissance ?

Vue générale du porche Parmi plusieurs venues à Moissac, deux moments. Le premier en hiver, je suis avec mon fils, nous passons, en route vers l'ailleurs. Le second quand la lumière du printemps éclabousse toutes les pierres, tu m'accompagnes comme presque toujours dans ces périples connivents des pierres. Que partage-t-on, dans l'intime, sur les images ? La cité de Moissac, si douce, après avoir franchi le Tarn et sa lumière.

Le cloître

C'est un matin de février qui givre sur les doigts. D'un carré de lumière blême, les pierres font cortège aux vivants. Nous marchons dans le cloître et d'une allée à l'autre, la perspective gagne l'âme.

Tracer la forme simple du monde. De siècle en siècle, des hommes aux confins de leurs territoires d'hommes ont marché là, le cœur obstinément cherchant la pierre et la lumière. Marcher, çà n'est rien que comprendre le temps précaire des colonnes, pas à pas reprendre en soi des arcades, des fragments. Marcher jusqu'au souffle rompu.

Ce n'est que bien après, quand les formes du monde se sont vidées dans le rythme longtemps répété du parcours, l'œil atteint comme la pierre dévoilée. Alors en soi la paix tutoie les pleins et les déliés. Courbes calcaires offertes comme les femmes.

Les visages qu'on a aimés peuplent la terre. Chapiteaux à la lumière dénouée, qui offrez la profusion dans le désert de l'heure, vous êtes connivents plus que nos rêves. Avec cette extrême exactitude qui rend le regard sur vous plus frêle.

C'est l'hiver nous marchons dans Moissac cloîtrés pour un moment ou pour l'éternité, le givre ne retient pas les pierres.

La lumière qui tremble ne vient jamais que de l'incertitude, au bord sombre sculpté, les visages romans doucement rayonnent. Les visages ne disent rien, que cette trace en eux qui résiste au désert. On les observe, pas après pas, leur suprême élégance nimbe le givre. Nous sommes dans le cloître, seuls avec l'enchantement, ce qu'on a créé là pour la marche des hommes.

Cloître, le sacre de David par le prophète Samuel Cloître, le bon Samaritain Cloître, ascension d'Alexandre Cloître, la Pêche miraculeuse

Le porche

Quand on descend vers elle, une autre fois, la masse qu'on pressent de l'église reste invisible presque. On va vers elle, dans les ruelles à l'ombre où les commerces gagnent. Sacs à dos, sacs à photos, pèlerins et touristes, en cette fin de matinée c'est le début du soleil sur le porche.

Et devant lui, pourtant, c'est le sombre et l'angoisse. Le sombre des pierres qui resplendissent comme un chant inverse. Comme si la vision céleste de l'Apocalypse que donne à voir le tympan était occultée par cette peur fascinée que nous avons de ces temps à venir. Malgré notre savoir, malgré notre distance.

Il y a cette femme aux seins effilochés sur le côté – la Luxure – et ce démon près d'elle, et d'autres à côté, les visages si torturés, si déformés par le vice ou la douleur on ne sait, mais qui creusent en nous pourtant intensément leur trace. Celle d'une humanité retournée, aux abois, mais si présente. Si vraie, s'il faut admettre que les images sont vraies. Au-dessus et en face, d'autres scènes plus sereines, tout aussi accomplies dans la pierre. Et de les reconnaître sous l'œil – l'adoration des mages, la fuite en Égypte... – calme le corps. Étranges contrastes qui font ruptures en soi, qui écartèlent, on ne saura jamais quel fil du visuel suivre.

Puis le tympan, comme enfoui profondément dans le porche, entouré, sur les voussures, sur le linteau, d'une ornementation riche, dense, presque précieuse, mais sans âme. A-t-on voulu que le décor tienne à distance la fulgurance de l'image, au centre ? Fulgurance enchevêtrée, il faut du temps pour que la grandeur immédiate se déploie. Grande figure du Christ, qui s'amalgame aux emblèmes animaux du tétramorphe, ces symboles de sa propre parole. Majesté de Dieu, visage tant humain, si proche dans cette sorte de totalité qu'il requiert au regard.

Et tout autour, les vieillards de l'Apocalypse, vingt-quatre personnages semblables, fiole de parfum et vièle ou rebec à la main, tous couronnés, richement vêtus. Et leurs regards fascinés, qui tous convergent en un seul point, celui du visage du Dieu tant humain. L'image du désir absolu dans l'image, l'apogée du mimétisme qui n'engendre que la félicité éternelle et non l'envie. L'image semblable à l'écriture poétique de Jean, avec la même puissance exacte débordante, le même flux qui entraîne, hors de l'instant de voir.

Porche, mur latéral ouest, le démon et la luxure Tympan, visage du Christ et aigle du tétramorphe Tympan, vieillards de l'Apocalypse Trumeau, le visage de Jérémie Trumeau, le corps de Paul

Enfin, le trumeau, le pilier central, le soubassement qui tient l'ensemble. Devant soi, les lions l'un sur l'autre, enlacés, vivant tissé dans sa force qui se perpétue, qui traverse le temps. En pleine lumière, les lions, leur autorité, un flux d'énergie qu'on porte, qui va de bas en haut.

Et de chaque côté du trumeau, deux figures d'hommes, silhouettes tellement sublimes qu'on ne remarque pas leur allongement démesuré. Car l'immense fluidité des corps de Jérémie le prophète et de Paul le disciple forment une émergence qui semble ne pas finir. Comme celle de leur parole à tous deux, labourant le monde jusqu'à la fin des temps. Imaginer l'image ainsi, comme une épure de mouvement, profondément intérieure, et qu'on croit infinie.

Alors, on se penche vers Jérémie. Il tient à la main un rouleau de sa parole, son visage se courbe vers elle. Ou vers nous qui passons, pour nous laisser peut-être quelque part de cet intense murmure qui le transcende. On cherchera toujours ce qu'il y a derrière de telles images. Paul, sur l'autre face, procède de cette même émergence, mais avec de l'austérité, ce qui s'apparente à de la réflexion, à une grandeur presque cérébrale. Paul est le penseur initial. Lui aussi tient contre lui sa parole dans un livre. À Moissac, les images vont avec les mots, mais elles dépassent les histoires, se livrant pour elles-mêmes et nous laissant à notre solitude devant elles.

Une citation

Le cloître et le portail sud de l'abbatiale de Moissac correspondent à deux moments du développement de l'art roman, en 1100 puis entre 1115 et 1130. Le second en est l'un des chefs-d'œuvre les plus accomplis, et son tympan témoigne d'un art parvenu à la pleine maîtrise de ses moyens plastiques. À l'inverse, le cloître est l'un de ces chantiers qui nous font assister aux débuts de la sculpture romane.
Il s'agit en effet du plus ancien cloître historié. Cela signifie qu'une large part de ces soixante-seize chapiteaux illustre une histoire, ou plus exactement traduit en images un récit ou des idées, le plus souvent pour la première fois dans le cadre d'un chapiteau sculpté.

Quitterie Cazes et Maurice Scellès, Le cloître de Moissac, Éditions Sud-Ouest (2001)