À côté de l'Asie du Sud-Est où la densité et la variété des ikats sont impressionnantes, c'est dans l'aire islamique qu'on a tissé aussi beaucoup d'ikats, dans une déclinaison très singulière.

Le textile et l'Islam

La fulgurante conquête de larges territoires portée par l'islam aux VIIe et VIIIe siècles a largement transformé la culture des peuples conquis, surtout dans les zones de l'Asie Centrale au Proche-Orient où la nouvelle religion s'est maintenue comme dominante.

Dans ces régions du monde, le textile, bien avant l'Islam, jouait un rôle singulier, en raison du nomadisme, des mouvements fréquents des peuples, du climat aussi. La yourte est au fondement de l'habitat, et donc le mobilier souple – coussins plus que fauteuils. Est-ce pour cela que, selon la Tradition, le Prophète tolère les décors textiles des coussins dans sa maison et qu'il proscrit les images ? Le textile au sens large fait partie de l'univers et de la civilisation des terres d'Islam.

L'architecture en dur des mosquées, des médersas ou des palais, s'inspire encore dans son agencement des panneaux de tissus qui décoraient la yourte. Les chercheurs ont comparé la disposition des premières mosquées hypostyles à une surface textile, sans orientation marquée. Et les décors magnifiques des monuments tiennent eux aussi du textile, certains motifs de briques glaçurées sur les façades, comme celui appelé mille tissages, y faisant directement référence.

L'ikat sur le métier à tisser Un ikat en panneau mural

Des motifs spectaculaires

Si les très anciens ikats de l'aire islamique montrent des motifs simples, en têtes de flèche, d'autres en plus grand nombre, en écho peut-être aux décors somptueux des bâtiments, ont développé de grands motifs fortement colorés, qui sont sans doute inspirés des objets de la vie quotidienne, puisqu'ils se nomment, l'aiguière, la grenade, l'amande ou la pendeloque... Mais ils sont tellement stylisés et imbriqués les uns dans les autres qu'ils deviennent un jeu formel proche de l'abstraction.

Les ikats d'Asie Centrale sont des ikats chaînes en soie, ou en soie et coton. Leurs couleurs, bien que souvent végétales, sont vives. Ils créent un univers scintillant, où la couleur et les vibrés de l'ikat, la lumière et la matière de la soie, offrent au regard un enchantement. L'ikat, qui dans ces régions sert à confectionner de grandes robes ou des panneaux d'intérieur, recouvre ainsi les corps comme il recouvre les murs, d'un voile chatoyant qui focalise le regard.

Panneau d'adras, chaîne soie, trame coton, ikat chaîne Panneau de Shoi, taffetas de soie, ikat chaîne

Le bien précieux

Le statut de l'ikat en terres d'Islam est bien différent de celui des cultures premières. En Iran, on nomme l'ikat dara'i, ce qui veut dire le bien précieux, celui qu'on transmet d'une génération à l'autre. On retrouve cette appellation au Xinjiang chinois et dans les registres de commerce entre la Russie et les khanats ouzbeks au XVIIIe siècle.

Le mode de production change aussi. Ici, ce sont les hommes qui préparent les réserves, teignent et tissent. Et l'organisation du travail est aussi différente. En Indonésie, la tisserande s'occupe de son ikat de A à Z, c'est sa création. En Asie Centrale, le travail est séparé en diverses corporations, ceux qui marquent les réserves, ceux qui les nouent (abr-band), les teinturiers et les tisserands.