Petites variations et approches pour appréhender ce qu'est l'ikat.

La couleur et la toile

Chacun connaît bien l'acte de peindre. Moyennant quelques outils de base (le pinceau, la brosse, le couteau, voire le simple pot comme Jackson Pollock et son dripping), l'artiste recouvre la toile qu'il s'est choisie. La peinture est faite de couleurs par-dessus la toile, qui peuvent se mélanger de manière continue, sans autre contrainte que la vision du peintre qu'il incarne dans ses gestes. La peinture et la toile sont accolées l'une à l'autre, mais séparées.

Pour réaliser un ikat, vous teignez les fils de la toile avant de la tisser, mais avec l'idée de créer, lors du tissage, des figures qui naîtront directement des fils teints. Vous allez donc teindre ces fils par portions, en alternant parties teintes et parties non teintes. En entourant et compressant les fils à certains endroits, vous créez des réserves où la teinture ne pénétrera pas. En recommençant plusieurs fois l'opération, vous pouvez disposer de fils avec des suites de couleurs. Vous utilisez ces fils pour créer votre toile, soit en chaîne, soit en trame. Avec l'ikat, vous êtes dans un univers discontinu, numérique, et les figures naissent dans la toile et non en la couvrant.

Temps et complexité

Dans la plupart des sociétés premières, l'ikat est placé d'emblée comme hors du temps : le processus est en lui-même extrêmement long, mais des interdits et des rituels en “ rajoutent ” en quelque sorte pour allonger le temps de fabrication de ces tissus. Pour faire un ikat élaboré comme un pua kumbu chez les Iban du Sarawak, il faut plusieurs mois et de l'ordre de 200 000 réserves à confectionner.

Réserves et teintures sur fils de soie
Détail d'un hinggi kombu

Les vibrés de l'ikat

Tous les ikats sont reconnaissables à un caractère visuel particulier, qui fournit une sorte d'énergie interne aux tissus : les contours des motifs ikatés “vibrent”. Ces vibrés tiennent au fait d'abord que les limites des réserves sont un peu floues : la teinture fait une sorte de dégradé entre les zones où elle pénètre pleinement dans la fibre et celles où elle ne pénètre pas. D'autre part, quand on utilise des fils ikatés pour monter une chaîne de tissage par exemple, la tension de ces fils sur le métier varie, ce qui induit à nouveau de petites variations aux contours. Les vibrés dépendent aussi des fibres utilisées : la soie, le coton, ou la laine ont leur élasticité propre.
Enfin, l'ampleur des vibrés dépend de la qualité de la réalisation. Chaque type d'ikat met ainsi en jeu un subtil équilibre entre la rigueur visuelle de sa construction et cette dynamique interne des vibrés qui cherche à s'en échapper.

Les types d'ikat

On distingue trois types d'ikats :

l'ikat chaîne, où les fils de chaîne seulement sont réservés et créent les motifs. Lors du tissage, le fil de trame utilisé est de couleur unie et le plus souvent quasi invisible. L'ikat chaîne est présumé le plus ancien, et c'est aussi le plus répandu.
l'ikat trame, où les réserves et teintures alternées ne portent que sur les fils de trame. La chaîne est alors unie, et c'est la trame qui prédomine visuellement.
l'ikat double : fils de chaîne et de trame sont réservés et teints spécifiquement. Les motifs sont conçus pour que les profils de couleurs se correspondent sur la chaîne et sur la trame. C'est le type le plus long et le plus complexe à mettre en œuvre. Il n'est tissé que dans la province du Gujarat dans le nord-ouest de l'Inde, dans un petit village à Bali, et un peu au Japon.

Ikat chaîne, coton Ikat trame, kasuri figure Daruma, coton Ikat double, patola, soie