Les sociétés, dont la culture était naguère considérée comme première, ont été profondément transformées par la globalisation, depuis la seconde moitié du XXe siècle notamment.

Développement de l'urbanisation, du tourisme, abandon des anciennes croyances et du mode de vie ancestral... la rupture est radicale, et soudaine à l'échelle de la longue mémoire relativement stable de ces peuples.
Dès lors, que faire d'un tissu sacré comme le pua kumbu dans une société désacralisée ? Comment continuer de passer un temps très long à tisser ces merveilles textiles, à l'heure de la rentabilité et de la compétitivité brandies comme des diktats sur toute la planète ?

Dans les années 1980 encore, dans un grand nombre de maisons longues iban, les femmes tissaient des pua comme leurs ancêtres depuis au moins le XVIIe siècle. Aujourd'hui, c'est l'exception, et il n'est pas impossible que l'ikat au Sarawak disparaisse, comme dans bien d'autres lieux.

Cette page présente une des rares maisons longues, la Rumah Gare, où les femmes vivent de leur tissage en créant des ikats de qualité, de la manière la plus traditionnelle qui soit. Cette maison longue, nichée près d'une petite rivière à plus de deux heures de bateau de la petite ville de Kapit, est renommée depuis longtemps pour ses ikats.

La vie et l'ikat à la Rumah Gare

Voici un extrait du livre Ikats, tissus de vie, qui situe les moments vécus là-bas :

“ L’admiration soudain dans le soir qui vient, pour ces femmes, ce qu’elles portent à bout de bras dans cet environnement exigeant, cette vie consacrée entièrement au textile comme on pouvait dire dans nos abbayes qu’elle était consacrée à Dieu. Nancy nous dira ce soir dans le ruai, avant qu’à vingt-deux heures le groupe électrogène ne s’éteigne et que la maison ne soit plongée dans le noir : “ On ne s’arrête jamais dans la maison longue ”. Faisait-elle aussi écho aux rêves qui hantent les tisserandes, qui les nourrissent pour de futurs tissus ? Qu’est-ce qui les porte ainsi, à perpétuer encore cet art fascinant du pua kumbu ?
[...]
Mise à part la “ ferme ” où vont surtout les hommes, un peu à l’écart et qu’on atteint par bateau, tout ici est consacré à la préparation et au tissage des pua : aller chercher les plantes ou les racines dans la forêt pour teindre, tendre les fils, faire les réserves avec un système sophistiqué d’encroix et d’attaches pour garder les fils de chaîne en place tout au long du processus et qu’ainsi les motifs soient précis, teindre plusieurs fois, laver et sécher, installer la chaîne et enfin tisser. Toutes les femmes ici entrelacent ces tâches, les optimisent, chacune à son ouvrage et chacune échangeant dans le ruai avec ses voisines. Je regarde Bangie longuement, je détaille ses gestes lents quand elle tisse, attentionnés, fluides, sans aucun arrêt même quand elle parle. Bangie vit corps et âme pour ses tissus. Comme une manière d’écrire un fil continué de la vie. Comme un poème qu’on créerait à mesure qu’on le chante pour la première fois. Cette femme, à plus de soixante-dix ans, tisse toujours pour la première fois, avec la même attention heureuse. Elle répand modestement sur le monde, et toute la communauté des tisserandes avec elle, à travers la beauté des histoires que les tissus racontent, à travers la finesse des motifs et la profondeur des couleurs, cette capacité d’assembler, concrète et métaphorique, elle donne à voir comme un modèle ce qui nous tient ensemble. Et cela, je le sais, dépasse largement les fruits de sa propre culture. ”

Teinture à l'indigo • Nancy ak Ngali

 Des liens à consulter

• Le site de la Rumah Gare
• En octobre 2016, Parole & Patrimoine et le Collectif Art et Fibre accueillaient à Paris, Welyne Jeffrey Jehom qui présentait les Contes textiles des Pua kumbu,
• En novembre 2016, France Culture a consacré son émission Tout un monde aux ikats des Iban. Écoutez l'émission, avec Martine Combemale de RHSF et Rémy Prin.
• L'ikat, en danger de disparaître.

Séchage des fils de chaîne après teinture

S'organiser, résister

Welyne Jeffrey Jehom, une anthropologue qui travaille à l'université de Malaya à Kuala-Lumpur, découvre la Rumah Gare, il y a quelques années, à l'occasion d'une recherche universitaire. Elle comprend la nécessité d'appuyer la communauté et s'y engage pleinement. Elle crée une association avec les tisserandes, organise des expositions, recense les figures et les motifs, cherche à créer à Kapit un centre de formation pour les jeunes. Elle donne une visibilité globale à ces pua kumbu, en les valorisant par le multimédia et le numérique...
Son action est repérée en France par une ONG, Ressources Humaines sans Frontières (RHSF), qui défend des modes de production équitables et respectueux des droits de chacun. RHSF implique cette expérience dans un projet européen Susy d'économie solidaire et de développement durable, et réalise une vidéo présentant la réalité et les enjeux du tissage des ikats.


Lors de la venue en France de Welyne Jeffrey Jehom, à l'automne 2016, Parole & Patrimoine et le Collectif Art et Fibre NJF organisent une rencontre avec elle à Paris, avec l'appui de RHSF. Et Marie-Hélène Fraïssé, productrice à France Culture, consacre son émission Tout un monde à ce projet.