Il y a peu de certitudes scientifiques sur les origines de l'ikat, ni même sur son histoire ancienne, parce qu'on dispose de peu d'écrits anciens sur le sujet, et que le textile est un matériau fragile, peu propice aux découvertes archéologiques.

Quelques fragments anciens et des images

Le plus ancien ikat conservé est un fragment d'ikat chaîne en soie, désormais au Tokyo National Museum, mais qui a été longtemps dans un temple bouddhique à Nara[*]. Ce morceau d'ikat date sans doute du VIIe siècle et a été apporté au Japon du sud du continent chinois. A-t-il été tissé en Chine ? Ou bien en Asie Centrale comme le pensent certains ? Pas de certitude.
Des archéologues chinois ont trouvé récemment quelques fragments, datés des VIIe-IXe siècles, au long des itinéraires de la Soie, près de Turfan au Xinjiang et de Dunhuang au Gansu.
En Égypte notamment, on a aussi découvert des fragments d'ikat chaîne avec des inscriptions brodées qui attestent qu'ils ont été tissés à Sana'a, la capitale du Yémen. Ils sont datés des IXe / Xe siècles et conservés dans plusieurs musées, dont le Metropolitan Museum de New-York. Des universitaires israéliennes ont aussi mené des fouilles dans la vallée d'Aravah, en 1981 et 1991 où des textiles de la première période islamique (650 – 810) ont été mis au jour, dont huit fragments d'ikat chaîne.
Ces fragments de tissus sont souvent de taille modeste, et ne laissent pas toujours deviner les figures complètes. Ceux de Sana'a présentent des motifs simples en têtes de flèche. On retrouve ce motif sur des fresques d'une grotte d'Ajanta, dans le centre de l'Inde, datée de la fin du Ve siècle. Sur une scène qui représente un moment d'une vie antérieure du Bouddha, on distingue nettement ces motifs ikatés sur les jupes de certaines femmes. On le retrouve aussi plus tard, sur des carreaux de céramique du XVIIe siècle à Mahan, en Iran, au sol du mausolée du XVe siècle de Nematollah Vali, visiblement copié d'un tissu en ikat. C'est la preuve que l'ikat, avec ce motif, était très présent aussi au Moyen Orient.

  Carreaux aux motifs inspirés de l'ikat

Des écrits

La chronique de Mouji-ed-Din, écrite au XVe siècle, relate les débuts de la mosquée Al-Aksa à Jérusalem, à la fin du VIIe siècle et rapporte que les serviteurs de la mosquée mettaient des habits en étoffe bariolée asab : ce mot désigne l'ikat en arabe.
Un recueil de chants poétiques, rassemblé au Xe siècle, le Kitab al-Aghani, mentionne que des tissus asab étaient vendus sur une foire au Yémen dès le VIe siècle, soit avant l'arrivée de l'islam.
À partir du XVIe siècle, les écrits deviennent plus nombreux. Pifagetta, qui tient le journal de bord de Magellan (1520) rapportent des cadeaux faits à un roi local sous formes de patoles, les ikats doubles de l'Inde qu'on appelle maintenant patola. Un siècle plus tard, le voyageur français Jean-Baptiste Tavernier les cite également. Le commerce de ces ikats doubles est avéré de l'Inde vers les îles de l'Asie du Sud-Est avant même que les Hollandais prennent le contrôle du commerce dans cette région du monde. Certains le font remonter vers le Ve siècle.

L'origine ?

Tous les indices ci-dessus font que l'ikat existe au moins au Ve siècle de notre ère, et attestent que la technique était présente en Inde, en Chine, et ailleurs en Orient. Mais on ne sait pas avec certitude quand l'ikat est né, ni où, ni même s'il est apparu en un seul endroit et à un seul moment de l'aventure humaine. Il est bien possible que l'ikat soit apparu longtemps avant notre ère.
On ne peut que repérer des influences stylistiques, des filiations de certains motifs, en comparant les objets de diverses périodes et territoires. De même, on sait que l'ikat a voyagé, que des peuples se sont inspirés de leurs voisins ou de ce qu'ils achetaient à des marchands parfois venus de fort loin. Mais ce voyage reste souvent hypothétique, avec bien des méandres inexpliqués.

[*] Les articles de ce site web se veulent une introduction. Aussi, ils ne mentionnent pas à dessein les références bibliographiques et leurs auteurs. La bibliographie est bien entendu présente dans le livre Ikats, tissus de vie.