Un remarquable travail d'historien et un livre courageux, écrit par un universitaire turc et dont le sous-titre "Le génocide arménien et la question de la responsabilité turque" pose la pertinence.

 

Dans un article sur 1915 et les fables turques, Taner Akçam, l'auteur de ce livre, écrit que "ceux qui n'affrontent pas leur propre passé, ne peuvent pas construire leur avenir". Et c'est cela qu'il faut d'abord saluer au seuil de cet ouvrage, cette capacité d'humanité de l'auteur, de chercher du point de vue de son propre peuple, avec rigueur dans l'approche des documents ottomans, avec l'honnêteté la plus grande, à dévoiler cette histoire des événements de 1915 et ce qui s'en est suivi.

À la fin de son avant-propos, Taner Akçam rappelle qu'il dédie ce livre à Haji Halil, un Turc qui avait protégé une famille d'Arméniens durant de longs mois, en risquant chaque jour sa propre vie. Il tenait cette information d'un Arménien, descendant de cette famille, il écrit : "J'avais été très ému par ce récit, par le triomphe de l'humanité sur le mal en même temps que par le courage qu'il avait fallu à un Arménien pour faire publiquement l'éloge d'un Turc qui avait manifesté cette humanité."

 

Ce livre n'est pourtant pas un livre d'émotions, son propos est mesuré, on y lit constamment la volonté de s'approcher au mieux de l'exactitude, dans ce travail d'enquête minutieuse de l'historien.

La première partie traite de la question arménienne dans l'Empire Ottoman, avant que ne soit prise la décision du génocide. La présence des populations non musulmanes – ceux qu'on nomme les dhimmi – n'y est pas contestée, pour peu qu'elles acceptent le modèle de l'islam qui à la fois les tolère et les humilie. "Les non-musulmans étaient censés accepter ce statut de leur plein gré; toute autre attitude violait l'accord de la dhimma." Et l'émancipation au cours du XIXe siècle des minorités est vécue par l'état ottoman comme une violation de cet accord. Peut-on parler de suite logique ? Le Sultan Rouge, Abdülhamid II, décide des premiers massacres à grande échelle. L'arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs et la mise en place du Comité Union et Progrès (CUP) en 1908 exacerbe cette idée que pour se débarraser du problème, il faut "se débarasser des Arméniens".

Dans cette partie comme dans les autres, l'auteur creuse les situations, donne des chiffres, se réfère avec précision à de nombreux documents, propose des éclairages. Comme par exemple cette arrivée de nombreux réfugiés rouméliens en Anatolie à partir de fin 1912, qui fait suite à la défaite des Ottomans dans les Balkans : "ce sont précisément ces gens-là qui, venant eux-mêmes d'échapper aux massacres, joueront un rôle central et direct en nettoyant l'Anatolie de ses éléments "non-turcs".

 

La seconde partie traite de la décision du génocide et deses conséquences. Là encore, Taner Akçam explique en détail sans justifier : la guerre en Europe qui fait cesser toute pression étrangère, ce rêve des Turcs d'une continuité territoriale jusqu'à l'Asie Centrale à laquelle les Arméniens font obstacle, la constitution de l'Organisation Spéciale qui recrute parmi les tribus kurdes, les détenus qu'on libèrent, les émigrés de Roumélie, et qui va être l'outil quasi caché du génocide.

"Un double mécanisme présida à la mise en oeuvre du génocide. Un ordre officiel de déportation était d'abord envoyé dans les provinces par le ministère de l'Intérieur.[..] En même temps, le CUP envoyait les ordres de liquidation aux gouverneurs locaux.[..] Les gouverneurs locaux qui protestaient étaient destitués."

 

La dernière partie du livre, elle aussi très étoffée, analyse l'après-génocide, les enquêtes et les poursuites pour crimes de guerre. Et il est tout à fait fascinant – et terrifiant – de comprendre comment une certaine reconnaissance des faits s'est dissoute au cours du temps. Un exemple : "Le 14 mars 1919, le gouvernement d'Istanbul annonça, après enquête, que 800 000 Arméniens avaient péri pendant la guerre.[..] Les députés furent outrés et leur réaction, ainsi que celle d'autres personnes, obligea Cemal [Bey] à revenir sur son affirmation : ce chiffre de 800 000, expliqua-t-il, représentait le nombre total d'Arméniens déportés, et pas seulement de ceux qui avaient été tués." On sait qu'aujourd"hui la position turque officielle fait état de 200 à 300 000 morts.

L'autre face triste et sombre, c'est le rôle également "décortiqué" dans ces années d'après-guerre des Alliés vainqueurs en Europe, la France et la Grande-Bretagne : comment les discours restent quasiment lettre morte, face à la montée de Mustapha Kemal et de son mouvement national. A tel point que lors des discussions du Traité de Lausanne en 1923, Ismet Inönü, le négociateur turc pourra déclarer : "Dans la mesure où le gouvernement et la nation turcs ont été obligés de prendre des mesures punitives et de réagir avec force, mais toujours et uniquement après que leur patience avait été épuisée, la responsabilité des désastres qui ont accablé la communauté arménienne à l'intérieur de l'Empire turc incombe entièrement à la communauté arménienne elle-même." Sans que personne ne s'insurge...

C'est pourtant Mustapha Kemal lui-même qui qualifiera "d'acte honteux" cette part sombre de l'histoire turque...

 

Un acte honteux

Taner Akçam

 

Denoël (2008)

496 pages, 15 cm x 23 cm