Terre perdue
dans l'entre monde
peuple dispersé
comme jamais témoin
de notre devenir.


Terre précaire
depuis toujours
entre la résistance
et l'universel.

Près du comptoir d'enregistrement, nous attendons les employés de Czech Airlines."Vous allez à Prague? demande l'homme.

 

- Oui, à Prague, puis à Erevan." Le visage doux de l'homme.

"À Erevan, vous aussi? Vous êtes Arméniens?

- Non, c'est juste pour le voyage, pour les églises, l'architecture..."

Ils se regardent l'homme et la femme, heureux, incrédules presque. Ils se retiennent, puis soudain:

"Mais vous restez à Erevan?

- Quelques jours, puis on va faire le tour du pays, voir les villages aussi, les territoires...

- Ah ! Mais alors, vous avez du courage..."

Ils se regardent encore, et lui, plus confiant, d'une voix qui chante presque:

"Je suis parti de Turquie en 1974, j'avais dix-sept ans. Vous comprenez... Il a fallu du temps ici. Maintenant, ça va mieux, on a du travail, alors l'an dernier on est allés à Erevan. Vous comprenez, c'est pour les enfants aussi. Et là-bas, c'est pas cher, alors on a acheté un petit appartement. On n'ira pas tous les ans, on va le louer, mais là on retourne.

- C'est pour les enfants, redit la femme, pour la langue, pour qu'ils comprennent." Les deux garçons attendent, déjà grands, insouciants.

"Mais alors, vous allez parler comment là-bas? Vous connaissez l'arménien?"

On répond qu'on aura un guide, qu'on a bien essayé l'arménien, pour quelques phrases, mais que c'est difficile, que le temps nous a manqué...

"Vous savez, dit la femme - et la voix se fait plus douce encore - l'arménien de là-bas, ce n'est pas le même exactement que le nôtre."

 

Me revient en mémoire l'échange dans cette librairie orientale, au creux du vieux Paris, quand Monique avait acheté la méthode Assimil. Il y avait là, sous le haut plafond, des rayonnages et des rayonnages de livres, souvent anciens, parfois récents, mais le mobilier - les étagères et surtout le comptoir bas au milieu de la pièce - donnait à ce lieu une respiration doucement nostalgique. Je m'étais enivré de regards sur les livres, en mettant de côté certains. L'Arménie défilait, Ani1, l'Orient et l'Occident, Grégoire de Narek2... Monique avait déniché dans un recoin la méthode de langue.

"Vous savez que c'est l'arménien oriental?" lui avait lancé le petit homme, le maître des lieux, d'un ton d'inquiétude et de soupçon mêlés. "Parce que ça n'est pas notre langue, à nous qui sommes venus ici..." Oui, mais c'est là-bas que nous allions, c'était bien ça. Et lui nous dévisageant, entre la constatation incrédule encore et la question:

"Mais vous n'êtes pas Arméniens. Et vous allez là-bas?"

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1 Ani, ville actuellement en Turquie orientale, fut la capitale de l'Arménie au Xe siècle. Foyer de rayonnement culturel et de civilisation, la cité des "mille et une églises" fut aussi un grand centre commercial. Elle perdit de son importance au XIVe siècle.

2 Grégoire de Narek (vers 940 - 1010) est un des plus grands poètes arméniens. Son Livre des lamentations est animé d'un lyrisme profond, porté par une langue exubérante.

Les pierres & l'âme

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Les pierres & l'âme, fragments arméniens étend aussi le périple à l'Anatolie de l'est, et la réflexion sur la place du patrimoine arménien en Turquie.

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