Un dialogue entre deux hommes, deux écrivains, l'un Arménien, l'autre Turc, une leçon de tolérance, de sensibilité, de franchise...

 

C'est Ariane Bonzon, journaliste, qui a rassemblé les deux auteurs et permis le débat. Elle précise dans son introduction comment l'idée a germé, lors d'une rencontre "discrète", à Istanbul, entre intellectuels Turcs et Arméniens, en avril 2007.

Le livre commence, et l'initiative est heureuse, par les deux récits familiaux. Michel Marian raconte en détail comment, du côté de sa mère,  ses arrières-grands-parents et sa famille, à Erzurum en Anatolie, survivent ou meurent durant le génocide, en cet été 1915. Comment ceux qui en réchappent s'en vont d'Alep en Syrie à Erevan, puis en France en 1929. Il reprend le fil de l'histoire du côté de son père, famille de Bayazit (aujourd'hui Dogubayazit) sauvée grâce au gouverneur turc de la ville, qui protège une nuit les Arméniens de la ville et les fait s'enfuir de l'autre côté du front russe.

Puis c'est au tour d'Ahmet Insel de décliner ses racines. Maternelles d'abord : son arrière-grand-père est un riche propriétaire en Thrace orientale (maintenant en Grèce). Lors des défaites ottomanes en 1912 dans les Balkans, la famille fuit vers Izmir, ville bientôt occupée par les Grecs. En 1923 se met en place un échange forcé de populations grecque et turque, la famille recouvre des terres et elle adhère au programme kémaliste, "un homme nouveau, un peuple nouveau, une société nouvelle, presque sans histoire." Et côté paternel, c'est aussi l'adhésion au kémalisme, après avoir souffert, près des rivages de la mer Égée, du mépris des Grecs.

 

Le livre suit le temps qui passe, à partir de l'enfance des deux hommes, les années 1950-60 (le temps des silences), les années 1970-80 (bruits et fureurs, c'est la période du terrorisme arménien de l'ASALA), et puis plus près de nous, la question arménienne qui fait matière, la France qui reconnaît le génocide (en 2001), et cette histoire désormais à partager quand l'Arménien emploie le mot "génocide" et que le Turc parle lui, de "crime contre l'humanité".

Outre la probité des deux interlocuteurs, ce qui est passionnant dans ce dialogue, c'est le rapport que chacun fait à son vécu, voire au vécu commun. Par exemple, Michel Marian raconte comment vers 5 ans, à l'école française, il perd complètement contact avec la langue arménienne et comment, bien plus tard, quand il a 24 ans, il voyage pour la première fois en Arménie et redécouvre en lui l'arménité. Ou bien cette manifestation à Paris après la mort de Salvator Allende où Ahmet Insel, récemment arrivé à Paris, assiste, tout comme Michel Marian, sans bien sûr qu'ils ne se rencontrent.

Et à partir de cette mémoire personnelle que chacun parcourt, chacun raconte, chacun questionne l'autre, et se tissent comme naturellement l'ambiance d'une époque, le mouvement des idées, les grands événements, l'avis de la famille ou des voisins, tout un foisonnement, avec au coeur ce dialogue impossible entre Turcs et Arméniens.

Les sujets abordés foisonnent, qu'on ne peut tous citer. Ainsi, cette discussion sur le patrimoine arménien en Turquie, laissé à l'abandon, détruit parfois. Ou bien l'Europe, et cet aveu de Michel Marian : "si les choses prennent le bon chemin, les Arméniens de la diaspora pourraient devenir le contraire de ce qu'ils sont maintenant, c'est-à-dire de bons avocats de l'entrée de la Turquie en Europe." Ou cet autre aveu, d'Ahmet Insel cette fois, sur le rapport à la terre : "nous avons tout à la fois une grande assurance sur nous-mêmes et une très grande fragilité sur cette question de la légitimité de notre présence sur la terre anatolienne."

Tout serait à décrire, il faut lire ce livre pour son calme, pour son ampleur de vue, parce qu'il dénoue des écheveaux entassés dans le sombre de la mémoire humaine.

 

Dialogue sur le tabou arménien

Ahmet Insel, Michel Marian

 

Liana Lévi (2009)

176 pages, 14 cm x 21 cm