Le sous-titre "Le cas arménien aujourd'hui" éclaire le cadre d'écriture de ces courts textes de réflexion. Pourtant, la pensée de Denis Donikian dépasse largement la problématique arménienne.

 

On peut d'abord situer le livre en listant les titres de ces textes de quelques pages chacun, qui le constituent : Paradoxes, Les sédentaires, Les nomades, L'eau et l'ivresse, Chaos et désordre, Le nous et le moi, L'exil dans l'exil, S'appartenir dans quelle appartenance ?, Une sédentarité prédatrice de sens...

On peut ensuite extraire ça et là quelques phrases qui, lors de la lecture, font en soi des signes, et peu à peu leur assemblage crée comme une trame profonde au propos :

• "...force est de constater, par le petit nombre d'Arméniens qui sont hors du pays ou qui l'ont récemment quitté, ou qui sont au pays dans l'attente d'un autre qui soit meilleur que celui auquel on les oblige, que l'épreuve d'exil est consubstantielle à l'Arménien."

• "Ce sont des enfants d'exilés qui ont fondé leur existence sur la dilution de leur culture dans une autre. Mais que vaut la culture des pères déracinés dans l'âme de leurs enfants ?"

• [Si les nomades] "montent sur leurs grands chevaux, c'est pour casser les idoles de pierre, pour décrasser les croyances, propager le feu. Car le feu est en eux, plus intense que jamais et rendu plus dévorant encore au fur et à mesure que les sédentaires sédentaires élevaient leurs murs et produisaient leur pesanteur."

• "Ce qui revient à dire de ces montagnes qu'elles sont nôtres, mais aussi qu'elles nous ressemblent et nous rassemblent, non pas que nous les possédions, mais que nous en sommes possédés. Et effectivement, pas d'être au monde plus possédé par la puissance et la passion du sol que l'Arménien. Elles le rendent fou, farouche, fort."

On voit bien que l'Arménien, dans ce livre, est évidemment pleinement arménien, mais est aussi un exemple d'humanité – et parmi les plus "exemplaires". Car la globalisation que nous vivons jette dans le nomadisme et l'exil de plus en plus d'êtres humains, dans des flux inéluctables. Et même ceux qui voudraient restés ancrés, sédentaires avec de hauts murs autour d'eux, sont désormais traversés de tous les vents du monde, qui brassent de plus en plus fort les cultures et les identités, qui les métissent.

Il n'est pas nouveau que les hommes migrent, et l'Arménien le sait plus que tout autre. Mais dans ces pays d'Europe où l'on a peur maintenant d'être rongé par ces vents du monde, il faudrait qu'une telle parole résonne plus haut, elle qui cherche "dans l'ouvert, le relatif et le métissage, c'est-à-dire dans l'échange des flux de paroles et de pensées entre les sédentaires et les nomades..."

Ce livre n'assène pas de vérités établies, ces textes sont comme des jalons sur un chemin d'humanité, mais Denis Donikian, par sa réflexion et son écriture fluide, fait de ce chemin une leçon simple. Leçon que nous devrions mieux entendre, pour comprendre que même les plus hauts murs, les plus grands discours d'identité, ne nous protègeront pas. Et qu'il nous faut relever ce défi, qui n'est pas simple : être pleinement dans l'entier du monde, tout en étant soi, être d'ici et de partout.

 

Nomadisme et sédentarité

Denis Donikian

 

Actual Art, édition bilingue français et arménien (2007)

108 pages, 11,5 cm x 22 cm