Le souffle de la pierre appelle celui du chant. Celui qui parcourt l'Arménie et ses fulgurances d'architecture sait que derrière l'aventure des pierres il y a celle des paroles. La poésie, ce haut souffle de l'homme, est au coeur de cette culture.

 

"...un peuple des vieux temps jusqu'à nos jours venu pour porter témoignage - par la voix de ses poètes - de son histoire, de sa culture, de son territoire..." Rouben Melik, lui-même poète, qui a conduit cette anthologie trace en exergue ce qui devient une évidence à lire les textes de ce livre. Eprouver durant des siècles la précarité a permis sans doute aux Arméniens de vivre intensément et dans l'absolu la parole poétique comme être soi dans le monde.

 

Comme un certain nombre d'autres "ressources" présentées sur ce site, ce livre est une ressource rare, puisqu'à la fois indisponible et précieuse. Un choix de poètes et de textes trace l'histoire. Les adaptations à la langue française ont été faites par un groupe d'écrivains et poètes français ou francophones, citons Jean-Pierre Faye, Max-Pol Fouchet, Vahé Godel, Pierre Seghers... On approche ainsi au mieux la qualité originale des poèmes, même si l'on sait que toute traduction poétique est une sorte d'amputation.

 

On sait que toute anthologie est frustrante, en ce qu'elle contient de survol, en ses parti-pris (il y a peu dans ce livre de poètes arméniens de la diaspora). Pour autant, les joyaux rassemblés là éclairent le rapport très particulier des Arméniens à la poésie.

 

Il y a d'abord le vécu très charnel, presque sensuel, du rapport au sacré. Ainsi, Grégoire de Narek, au Xe siècle, dans une Ode à la Vierge :

"Elle avançait, tranquille, ondulant des épaules.
Rouge brillait la rose à son sein lumineux,
à ses poignets de feu des bouquets de violette."

Ensuite, cette immersion au coeur du monde, très tôt dans l'histoire, et qui sonne aujourd'hui comme très contemporaine. Voici Nersès Chnorhali, Catholicos au XIIe siècle :

"... et vous, mes frères et mes soeurs
de toutes les parties du monde,
et vous, les villes et les villages,
races et nations qui vivez sur la terre
Que notre parole soit portée
jusqu'aux pays de l'Orient..."

C'est aussi, bien souvent, le malheur, la douleur. Horomsimé Agoulisti, encore adolescente, est prisonnière des Perses au XVIIe siècle :

"Ma chère mère avait pour nom Sophie.
Ils saccagèrent le verger, le potager.
L'armée fit irruption, me vouant au malheur.
Saluez de ma part les nôtres au pays !"

Ou encore, le grand écrivain Hovhannes Toumanian, au début du XXe siècle :

"Mon coeur se crispe et je pleure d'amères plaintes,
Vers les rangs épuisés et muets de l'exil,
Vers les villages sombres, les maisons désertes.
Avec amour, je me tourne vers toi,
Ma patrie déchirée,
Ma patrie dans les ruines."

On pourrait dire que la poésie arménienne est simplement humaine, que les épreuves constantes de ce peuple dans l'histoire lui a forgé une parole non seulement universelle, mais dénuée de fioritures, d'oripeaux formels. "Le monde est là, battu des vents sans bornes", écrit Yeghiché Tcharents, le monde, son cortège de saccages et de barbarie tout au long du temps. Le monde et l'homme qui écrit, lové dans sa parole, impuissante et résistante toujours à la fois.

 

Poésie Arménienne, Anthologie des origines à nos jours
sous la direction de Rouben Melik


Les Editeurs Français Réunis (1973), 564 pages, 14 cm x 20 cm