Un homme en voyage sur les traces de sa mémoire, de son identité méconnue d'Arménien. Superbe écriture empreinte d'humanité, à la croisée des émotions vécues et d'un regard pénétrant sur l'histoire.

 

Le père de l'auteur a connu le succès comme écrivain, il a changé son nom de Kouyoumjian en Arlen et cherché à oublier son passé d'exilé arménien, de Bulgarie en Angleterre, puis aux Etats-Unis. Le fils, l'auteur, est élevé avec cette absence de racines ("De ma vie, je n'ai jamais entendu mon père prononcer un mot d'arménien...") qui ne lui font pas manque, dans l'apparence ("ma vie tant privée que professionnelle était une vie réussie d'Américain").

Un groupe d'Arméniens de New-York l'invite un jour, et c'est le point de départ d'une lente découverte de soi, du rapport à son père, de sa propre identité, de ses brisures, mais aussi de l'histoire, à travers un voyage dans l'Arménie soviétique des années 1970 et des rencontres, là-bas. La trame du livre est donc ce retour aux sources d'un Arménien de la diaspora, mais ce qui en fait l'exceptionnel intérêt, c'est le lent parcours d'une presque réticence à une adhésion à l'arménité, mais toujours avec le souci de l'honnêteté, de la rigueur.

 

Car le voyage en Arménie est paradoxal : alors que ceux qui l'accueillent tentent de lui faire vivre l'Arménie ("Etre arménien c'est avoir sur son âme cet intolérable poids de tristesse" lui souffle un de ses guides), Michael Arlen peine à offrir une fleur au monument des martyrs d'Erevan. Bien plus, il s'enferme dans ses livres, cherchant dans la distance et l'histoire la vérité sur ces Arméniens qu'il voit si proches de lui et si différents. A tel point que c'est parfois seulement sa femme, américaine d'origine, qui accompagne les guides, pendant que lui, à l'hôtel, parcourt l'histoire d'Ourartou, de Tigrane le Grand, puis des Ottomans jusqu'aux événements du début du XXe siècle décryptés en détail.

 

Comment en vient-on à la reconnaissance de soi, à travers des pans d'oublis, des bribes de connaissances reconstituées, des rencontres d'hommes dont on discerne peu à peu la parenté au-delà des parti-pris ? Comment accepte-t-on la "folie" d'être arménien, "fou en ce que cela implique une brisure en profondeur, dans ces fonds marins de l'âme humaine où elle se gauchit et se tord." Le livre, admirablement écrit, est une humble quête, déterminée, empreinte de grandeur. Après Erevan, le périple se termine à Istambul, dans la tristesse de ceux qui s'exilent encore. Mais il ouvre aussi à l'humanité d'aujourd'hui, à cette vertu de l'âme arménienne, "l'aptitude à dépasser le cadre de la nationalité."

 

Embarquement pour l'Ararat
Michael J. Arlen

Editions Parenthèses, collection Diasporales (2005)
215 pages, 16,5 cm x 23 cm