Ce livre est un joyau de la mémoire et une œuvre littéraire de grande envergure. Il regroupe trois livres publiés entre 1959 et 1970, qui relatent, de la prime enfance à la jeunesse, la vie de l'auteur, Victor Gardon, Vahram Gakavian de son nom arménien.

 

Vahram est né en 1903, à Van, au bord de ce bleu de l'immense lac qui nimbe là-bas tout l'espace. Il meurt en 1973 à Paris, après avoir satisfait "à ce désir qui te hantait, celui de témoigner, de crier face à l'oubli et à l'indifférence du monde..." comme l'écrit sa petite fille Christine Gardon qui a œuvré pour cette édition.

Ce livre est un joyau, parce qu'il vous emporte au cœur d'une terreur vécue avec émerveillement dans les yeux d'un enfant. Et dès lors, ce regard neuf sur la vie des jours a beau être mêlè constamment à la mort, à la violence inouïe des hommes, il est d'abord un hymne au merveilleux bonheur de vivre, malgré tout. Et c'est une grande oeuvre de littérature, car il a fallu à Victor Gardon un talent singulier non seulement pour renouer les fils du récit, mais surtout impulser, à travers la vivacité du style, ce rythme époustouflant d'une énergie folle qui fait à l'auteur surmonter tant d'épreuves. Par là, c'est aussi un hommage à sa famille, à ses proches et plus largement à son peuple. Cette position, non de victime, mais de vivant d'abord, envers et contre tout, est admirable et devrait d'ailleurs aujourd'hui inspirer les Arméniens eux-mêmes, parfois, dans leurs multiples parcours de mémoire.

 

Il est impossible de résumer ce livre avec quelque pertinence, il faut se plonger dans ces plus de mille pages, et vous en sortez prondondément transformés, comme après tout chef-d'œuvre. "Le vert soleil de la vie" est le premier récit : Vahram est tout jeune enfant, il déborde de vie, d'envie de grandir, il sait capter la poésie de la première neige : "Puis, en rangs serrés, impatients de se poser, comme des pétales blancs d'on ne sait quelle fleur, d'autres flocons tombèrent tout l'après-midi. Le soir, le talon s'enfonçait dans cette première couverture blanche, tendre et chaude pour la terre."

Tendre et chaude, telle est l'ambiance du livre, avec une volée de personnages hauts en couleur et forts de leur culture – non pas intellectuelle, mais celle d'un peuple vivant dans le partage des saisons et de la terre : Grand-Mé, Madame Grande, la grand-mère de Vahram, respectée de tous, y compris des Turcs et des Kurdes, traverse tout le livre. C'est elle qui ouvre l'enfant à la vie, qui le façonne, qui exhale cette grandeur simple, héroïque parfois, qui maintient la vie telle qu'elle doit être, envers et contre tout. Elle aussi que l'enfant va perdre quelques années plus tard, dans le défilé de Bergri, dans le premier exode vers Igdir. Elle qu'il va rechercher ensuite, avec acharnement, contre l'avis de tous, reparcourant les terres après le génocide, découvrant les charniers, et finissant par la retrouver au coeur de l'Anatolie dans une tribu de Kurdes. On est là au coeur de "L'apocalypse écarlate", le dernier récit.

L'autre grande figure féminine est Sirarpi, la cousine un peu plus âgée, qui initie le jeune garçon à la tendresse, à la douceur, à ce regard exceptionnel de bonheur sur les choses, et même à l'amour à la fin du livre. Et puis, le père, bijoutier à Van et parmi les fondateurs du parti Armenagan. Et puis, tous ces hommes héros de la résistance de Van, et puis tant d'autres à qui l'auteur donne une présence humaine si proche, si intense.

Et, bien entendu, c'est l'histoire sur presque vingt ans qu'on suit dans les yeux de Vahram. L'arrivée au pouvoir des Jeunes-Turcs et la réconciliation qui sera de courte durée : "C'était un spectacle inconcevable ! Un officier supérieur de l'armée turque, un colonel, dont le nom seul faisait trembler, pleurant dans un cimetière chrétien sur la tombe d'un homme tué par ses soldats ! Fallait-il donc croire à ces mots magiques : Liberté, Égalité, Fraternité ?" Puis, plus tard, la résistance de Van et la presque ivresse de la guerre qui saisit Vahram. et puis l'exode et l'errance dans les montagnes, plusieurs jours, avant de retrouver les troupes russes et les siens. "Jusqu'alors ces hommes avaient tous possédé un foyer. Maintenant, une volonté diabolique les transformait irrévocablement en apatrides."

 

C'est à la fin du livre, à Tiflis où la famille s'est retrouvée après les épreuves, le Tsar vient de démissionner, Vahram retourne au séminaire, son école, qui vient de rouvrir. Certains agitent des idées révolutionnaires, sèment le trouble, on s'oppose les uns aux autres, "Des Arméniens qui traient d'autres Arméniens de Turcs !"

Alors, Madame Grande s'approche de son petit-fils désemparé, et de sa voix triste de toutes les violences, de tous les meurtres, de tous le mépris subi, lui dit : "Ta colère me chagrine. Tu prends parti, tu te divises, alors qu'il faut ressembler à un grand fleuve. Au fond de toi-même, tu dois être calme, dense, uni... Tu dois tout refléter et tout dépasser. Tu dois enrouler le monde en toi et le dérouler. Tout comprendre et tout ignorer. Tu dois te considérer comme immortel, te renouveler sans cesse tout au long de ta vie, recevoir tous les affluents qui viendront à toi. Et cependant tu seras toi-même, de ta source à la mer, car c'est entre ces deux pôles que tu existes... Ton cœur doit être innombrable, ressentir tout ce qui vit en l'homme..."

 

Lisez ce livre, absolument, pour cette multitude du cœur, c'est un joyau.

 

Le Vanetsi, une enfance arménienne

Victor Gardon

 

Stock (2008)

1032 pages, 15 cm x 24 cm