C’est dans la petite église aux murs fissurés par les siècles, aux murs blanchis tant de fois par la chaux, et qui sommeille maintenant – l’église elle-même est un visage vieilli, comme blanchi des siècles, l’église est ridée de toutes les paroles versées en elle.
Je ne sais plus l’office ou la cérémonie, il y a peu de monde, peu de ferveur, il y a l’incertitude des siècles qui pèse sur les épaules. Mais la présence tout de même, le partage comme en bribes d’un rituel du fond des âges, qui fait tenir les corps dans la longue durée de vivre. Je ne sais plus l’instant vraiment, je quête la mémoire et ces images morcelées qui sont restées, qui reviennent parfois frapper aux portes de la conscience. Je m’arrête en moi-même, sait-on jamais comment le temps s’agrippe en soi, fait des traces ?
C’est un chant soudain qui revient, et je revois son visage jeune, arrondi, touché de biais par la lumière du matin. Ses cheveux font la courbe tout autour, ils participent de l’aura du visage, du mouvement du chant dans le corps. Je ne revois plus ses vêtements, seulement la rondeur du visage et des lèvres, et ce qui s’exhale d’elles, ce chant qui doit être une prière, mais je ne me souviens que du visage dans la lumière, et de sa ferveur qui donne à son image une absolue durée, une certitude qui pourrait nourrir la vie entière.
Il y a près d’elle une très jeune fille qui lui ressemble, qui chante aussi, et la ferveur déborde, les inonde, les visages s’écrivent dans la lumière, ils tracent en moi tous leurs échanges, l’éternité qui traverse le corps. L’image des visages s’incarne, elle défie les apparences, elle adoucit le temps et les douleurs. Je suis emporté par elle qui se grave à la dérobée dans les méandres de moi-même. Je la retrouve depuis des décennies, et c’est la même fulgurance de la rondeur des regards, de la légèreté, de ces poussières de soi qui volettent dans la lumière.
Elle a gardé depuis autour de son visage cette même manière des cheveux qui l’entourent, elle continue encore d’en prendre un soin extrême, après ces décennies où l’on s’est côtoyés, dans la trame des amitiés qui durent. Elle ne sait pas qu’elle m’a donné cette image d’elle, de ce visage ébloui par le chant et la lumière, un matin, dans cette très vieille église à la coupole fissurée. Elle ne sait pas que cette image écrivait l’incandescence, comme une sorte de vérité sereine, malgré toutes les douleurs et les désastres du temps.
Écriture le 08/07/25