Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

À la radio, le journaliste est abasourdi, ou du moins fait-il semblant, il joue son rôle, d’amplifier encore l’audience sur un thème déjà rempli, saturé.

"Quinze milliards de vues cumulées sur le hashtag matcha, vous imaginez ?" L’auditeur n’imagine rien, comment imaginer quinze milliards de clics identiques sur des liens identiques habillés de ce mot clé matcha. L’imaginaire voit en un éclair l’humanité en foule, comme en procession menant à ce mot, matcha, le journaliste insiste, qu’on comprenne bien, une boisson à base de poudre de thé vert. L’important, c’est le vert et l’aspect crémeux, les gens aiment ça, le vert. Le journaliste tente de justifier l’engouement sur le réseau social, une vidéo puis une autre, puis encore... des bien nommés influenceurs. Voilà, et cela devient viral – le virus est cause de maladie, cela devrait faire peur, mais cela enchante aujourd’hui, du moins ceux qui vendent, deux fois l’humanité en marche vers le clic du matcha, vers le bonheur de cette poudre verte qui va rassasier tous les désirs.

Ceux qui vendent se remplissent les poches, le virus court depuis deux ans et c’est la pénurie du matcha qui menace, les prix ont flambé, mais le filon s’épuise. On cherche le pourquoi du succès. C’est le vert, flashie, qui attire immédiatement l’œil. C’est comme le chocolat de Dubaï, lui aussi vert de ses pistaches, lui aussi victime de son succès. Les gens désirent le vert donc. Mais le vert s’épuise et l’économie veille, il faut trouver autre chose. Le journaliste pense à une boisson violette, c’est très instagrammable, dit-il avec sérieux. Mais il faut attendre le verdict de l’armée des ombres qui œuvrent aux clics sur la planète, il faut attendre que les désirs s’agglutinent, qu’ils se retrouvent au sein d’un mouvement vrai qui se doit d’entraîner la multitude.
Mais qu’est le désir vraiment, que tous ceux qui cliquent pour le matcha et bientôt la boisson violette croient qu’il jaillit du fond d’eux-mêmes ?

"L’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre lui paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer, pour acquérir cet être. Si le modèle, déjà doté, semble-t-il d’un être supérieur désire quelque chose, il ne peut s’agir que d’un objet capable de conférer une plénitude d’être encore plus totale. Ce n’est pas par des paroles, c’est par son propre désir que le modèle désigne au sujet l’objet suprêmement désirable.1"

René Girard nous a éclairés sur les effets ravageurs du désir mimétique. Il est au cœur de l’humain, incontournable. C’est grâce à lui aussi qu’on apprend, qu’on fait œuvre de création, qu’on chemine dans les relations humaines… Mais enseigne-t-on ce ressort essentiel des actions humaines ? Girard était professeur à Standford, il a compté parmi ses élèves quelques-uns des libertariens gourous de la tech d’aujourd’hui, qui ont bien compris quelles manipulations de masse on pouvait engendrer avec les réseaux dits sociaux qu’ils ont créés, basés sur ce mécanisme mimétique.

Mais le penseur pourtant nous a prévenus :

"Chaque fois que vous résistez au mimétisme, vous accroissez un peu les chances d’un univers où la liberté de jugement et d’action sera plus grande.2"

Et chaque fois qu’on n’y résiste pas, c’est l’inverse qui se produit. Les méfaits du mimétisme sans conscience vont bien au-delà du fol engouement pour le vert ou le violet. Il réduit le monde, amenuise la vérité, fait de toute image une idole fascinante où se vautre souvent la paresse intellectuelle. Sans parler, au-delà du désir, de la montée de la violence et des rivalités qu’il entraîne. Rêvons, que les médias transmettent et expliquent, en quoi les milliards de clics ne justifient rien, ni la qualité, ni le talent, ni la vérité… rêvons.

René Girard, La Violence et le Sacré, Livre de poche Pluriel, 1972, p. 217.

René Girard, Les grands entretiens d’Art Press René Girard, 2015, p. 64.

 

Écriture le 16/11/25

Il faudrait dire tous les amis perdus, en allés peut-être dans la mort, on ne sait pas, on ne sait plus rien d’eux.

Les jours et les territoires nous ont éloignés sans doute, ou simplement l’usure des jours, ou simplement l’oubli, tant la mémoire des vies ne leur suffit pas. Sait-on pourquoi les amitiés s’étiolent, pourquoi un jour on n’ose plus quêter encore l’échange, pourquoi le recouvrement du temps lentement dissout ces liens de parole qu’on avait crus arrimer à soi, pour toujours comme disent les enfants et les premières amours.

Ceux qui sont loin, de l’autre coté de l’océan, un jour on envoie un message et l’adresse n’existe plus et c’est l’absence immense. On se rappelle alors les périples en commun, de la Bretagne d’ici au Charlevoix de là-bas, des rires sur le bateau des canaux de la terre celte, à la cueillette des bleuets sur les hauteurs qui dominent le grand fleuve. On se rappelle, on tente dans un coin des souvenirs d’aménager des images pour toujours, on voudrait tant que les images rendent vie encore, on voudrait tant partir demain encore respirer l’air de la Gaspésie. Comment fermer à jamais la saison de la mémoire ?

Il y a ceux qui voulaient qu’on revienne les voir, mais le courage manque, de parcourir encore le monde, et la terre en surchauffe, on voudrait désormais la sobriété heureuse, mais peut-être est-ce la peur en nous, de ce qui nous arrive à tous, le temps qui s’amenuise et l’avenir triste qui se dessine chaque jour un peu plus.

Chacune et chacun tisse autour de soi comme un invisible nimbe qui l’attache aux visages, aux paysages, aux instants. On ne sait pas pourquoi cela se tisse encore, ou se désagrège peu à peu, on ne sait pas ce qu’est vraiment le temps, en quoi il blesse les corps.

Au soir des vies les amitiés couvrent le ciel intime de leurs lueurs intenses, on les serre près de soi, on les retient d’un mouvement inespéré de la mémoire. On aurait voulu tant tout retenir. Celles et ceux perdus, en allés, celles et ceux qu’on n’a pas su garder, qui sont là encore, dans les sourires qui respirent des immenses paysages traversés de la terre.

Écriture le 11/11/25

Elles occupent plusieurs albums, tu as rangé toutes ces images qu’on a gardées, celles d’avant notre enfance, de ceux de la famille qui nous ont précédés, du temps d’avant notre rencontre, et celles de notre histoire.

Les plus anciennes ont été prises par des photographes, celles d’avant, d’avant que les images soient à portée de tous. On passe du noir et blanc à la couleur, puis le cortège s’arrête, quand on passe au numérique et que, d’abord, on fait des albums de voyage sur un CD, avant de peupler les mémoires d’ordinateurs qu’on explore rarement. On mesure les grands moments d’émotion, la rencontre amoureuse, les enfants. Les photos de famille ne montrent pas la mort, mais les voir c’est aussi rencontrer l’absence obsédante de tous ceux en allés, dont il reste les sourires sur le papier, les corps mêlés aux paysages, au gré des saisons.

Je les regarde rarement ces photos, à cause de l’étreinte du bonheur passé et de la peur de ce qui s’est évanoui, et parce que la vie s’écrit en elles sans que l’on sache vraiment en discerner les lignes, les fondements. Parfois même, on ne se souvient plus de ces instants qu’on a rendus immobiles à jamais. À jamais, c’est-à-dire le temps que tient le papier, avant qu’il ne se désagrège. Et parfois aussi, on a perdu les noms de ceux dont on voit l’image. Il reste le témoignage d’anciens costumes, de certaines scènes, des maisons qu’on a transformées… On cherche des cohérences, des certitudes, les images servent à nous rassurer, dans le fil si fragile de la permanence du temps.

Et puis bien sûr, pour certaines, c’est toute l’aventure humaine qui jaillit : le premier sourire du bébé, ses premiers gestes, ses découvertes des fleurs, et le corps qui grandit, sa fierté d’être au monde, les premières amitiés de l’enfance… Les images sont le point de départ des rêves, on pourrait construire une longue histoire, à partir de leurs scènes en pointillés, qui ne saurait être la vérité du temps qui a passé, qui nous a forgés, dépouillés, creusé nos chairs.

Je les regarde ces images entre l’amour et la peur, entre les traces de notre vie et leurs absences immenses. Je les regarde cœur serré, entre bonheur et douleur, cherchant à tâtons ce que je voudrais rassembler dont je ne sais même pas l’évidence, même pas la finalité. Il y a tous ces sourires des enfants, toute cette confiance des femmes et des hommes, ces instants d’eux qu’ils offrent au monde, tout ce que les images insufflent, au-delà de l’incrédulité des mots. J’en mesure l’exception, cette sorte de creuset qui nous fait naître, qui dresse un chant contre la solitude et notre fin.

Écriture le 21/10/25

On va dans ce village, c’est encore, en ces temps, comme une expédition, voir les cousins. Qui ont aidé mes parents pendant la guerre, le lait, le beurre, toute la ferme à portée de moto.

Maintenant c’est l’auto qui nous y emmène, les grands bâtiments, les hangars et la grande cour en pente. Les cousins, c’est une tribu, mon père dit : “ le père S. c’est le patriarche ”, mon père a du respect dans la voix.

Il y a tous les bonjours, toutes les embrassades, j’ai du mal avec les prénoms de tout le monde, j’ai peur de la multitude, de ne pas saisir les différences. Nous nous retrouvons à une grande et longue table, chez les parents, chez les plus vieux, avec tous les enfants, et ceux d’après, ceux mêmes plus jeunes que moi. Tout au bout, la grande cheminée qui l’hiver crépite dans ses braises, qui rehausse la chaleur humaine.

J’ai peur de ces repas, de l’ennui qui m’enveloppe, de cette longue durée où il faut bien se tenir, se taire souvent, manger avec politesse. Je me souviens que je n’aime pas manger, pas attendre ce temps comme un rien qui s’écoule. J’ai le souvenir de ce rien comme un décor, des longs moments où les femmes et les hommes peuplent de leurs paroles le vide entre eux, racontent ce qui peut l’être, la bienséance des partages, le maintien des images entre soi, de l’un à l’autre.

Ce qui reste de ces repas, c’est au bout de la table Eugène et Marie-Josèphe, ceux qui nous accueillent, ils ont l’âge de mon grand-père. Lui les cheveux gris, le visage allongé, labouré par les saisons, soleil et froidure dans les champs, la moustache fournie. Ce n’est pas son visage qui m’impressionne, mais les gestes qui le font vivre dans l’air, cela qui dodeline, qui bouge, cela qui fait comme un chant muet et une présence, une sorte de statue d’un autre âge mais qui serait vivante encore dans sa solennité. Visage plus que vivant même, qui impose sa trace au monde, qui dessine une solidité. Je le regarde à la dérobée, de loin, pour ne pas interrompre ou corrompre cette image qui bouge, qui dit de lui-même plus que des mots, la stature d’un temps qu’on croit immuable.

Puis elle, Marie-Josèphe, les traits mystérieux, dont la finesse m’échappe, j’ai le souvenir de lèvres minces, d’un front dégagé, barré de rides. Elle règne elle aussi, mais pas sur le monde, seulement sur le repas, sur les plats qui viennent, sur le bon déroulement. Elle a eu cinq enfants, la plus jeune des filles a sept ans de plus que moi, nous allons jouer tout à l’heure dans la cour, mais elle est grande, son corps me raconte des histoires inconnues, elle fait l’appétit de vivre. Je cherche dans les visages les parentés, ce peu qui passe d’une génération à l’autre, ce peu qui se souvient de ceux d’avant, des ancêtres. Je mesure les mélanges, ce qui dissout l’identité, la régénère. Elle, près de la cheminée, je la revois penchée vers l’âtre, qui brasse un peu les braises. Et il y a soudain des étincelles partout près de son visage, et c’est l’éternité de la lumière sur elle, à jamais dans ma mémoire.

Écriture le 24/07/25

C’est dans la petite église aux murs fissurés par les siècles, aux murs blanchis tant de fois par la chaux, et qui sommeille maintenant – l’église elle-même est un visage vieilli, comme blanchi des siècles, l’église est ridée de toutes les paroles versées en elle.

Je ne sais plus l’office ou la cérémonie, il y a peu de monde, peu de ferveur, il y a l’incertitude des siècles qui pèse sur les épaules. Mais la présence tout de même, le partage comme en bribes d’un rituel du fond des âges, qui fait tenir les corps dans la longue durée de vivre. Je ne sais plus l’instant vraiment, je quête la mémoire et ces images morcelées qui sont restées, qui reviennent parfois frapper aux portes de la conscience. Je m’arrête en moi-même, sait-on jamais comment le temps s’agrippe en soi, fait des traces ?

C’est un chant soudain qui revient, et je revois son visage jeune, arrondi, touché de biais par la lumière du matin. Ses cheveux font la courbe tout autour, ils participent de l’aura du visage, du mouvement du chant dans le corps. Je ne revois plus ses vêtements, seulement la rondeur du visage et des lèvres, et ce qui s’exhale d’elles, ce chant qui doit être une prière, mais je ne me souviens que du visage dans la lumière, et de sa ferveur qui donne à son image une absolue durée, une certitude qui pourrait nourrir la vie entière.

Il y a près d’elle une très jeune fille qui lui ressemble, qui chante aussi, et la ferveur déborde, les inonde, les visages s’écrivent dans la lumière, ils tracent en moi tous leurs échanges, l’éternité qui traverse le corps. L’image des visages s’incarne, elle défie les apparences, elle adoucit le temps et les douleurs. Je suis emporté par elle qui se grave à la dérobée dans les méandres de moi-même. Je la retrouve depuis des décennies, et c’est la même fulgurance de la rondeur des regards, de la légèreté, de ces poussières de soi qui volettent dans la lumière.

Elle a gardé depuis autour de son visage cette même manière des cheveux qui l’entourent, elle continue encore d’en prendre un soin extrême, après ces décennies où l’on s’est côtoyés, dans la trame des amitiés qui durent. Elle ne sait pas qu’elle m’a donné cette image d’elle, de ce visage ébloui par le chant et la lumière, un matin, dans cette très vieille église à la coupole fissurée. Elle ne sait pas que cette image écrivait l’incandescence, comme une sorte de vérité sereine, malgré toutes les douleurs et les désastres du temps.

Écriture le 08/07/25