Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Voussure du portail
Foussais
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

C’est dans la petite église aux murs fissurés par les siècles, aux murs blanchis tant de fois par la chaux, et qui sommeille maintenant – l’église elle-même est un visage vieilli, comme blanchi des siècles, l’église est ridée de toutes les paroles versées en elle.

Je ne sais plus l’office ou la cérémonie, il y a peu de monde, peu de ferveur, il y a l’incertitude des siècles qui pèse sur les épaules. Mais la présence tout de même, le partage comme en bribes d’un rituel du fond des âges, qui fait tenir les corps dans la longue durée de vivre. Je ne sais plus l’instant vraiment, je quête la mémoire et ces images morcelées qui sont restées, qui reviennent parfois frapper aux portes de la conscience. Je m’arrête en moi-même, sait-on jamais comment le temps s’agrippe en soi, fait des traces ?

C’est un chant soudain qui revient, et je revois son visage jeune, arrondi, touché de biais par la lumière du matin. Ses cheveux font la courbe tout autour, ils participent de l’aura du visage, du mouvement du chant dans le corps. Je ne revois plus ses vêtements, seulement la rondeur du visage et des lèvres, et ce qui s’exhale d’elles, ce chant qui doit être une prière, mais je ne me souviens que du visage dans la lumière, et de sa ferveur qui donne à son image une absolue durée, une certitude qui pourrait nourrir la vie entière.

Il y a près d’elle une très jeune fille qui lui ressemble, qui chante aussi, et la ferveur déborde, les inonde, les visages s’écrivent dans la lumière, ils tracent en moi tous leurs échanges, l’éternité qui traverse le corps. L’image des visages s’incarne, elle défie les apparences, elle adoucit le temps et les douleurs. Je suis emporté par elle qui se grave à la dérobée dans les méandres de moi-même. Je la retrouve depuis des décennies, et c’est la même fulgurance de la rondeur des regards, de la légèreté, de ces poussières de soi qui volettent dans la lumière.

Elle a gardé depuis autour de son visage cette même manière des cheveux qui l’entourent, elle continue encore d’en prendre un soin extrême, après ces décennies où l’on s’est côtoyés, dans la trame des amitiés qui durent. Elle ne sait pas qu’elle m’a donné cette image d’elle, de ce visage ébloui par le chant et la lumière, un matin, dans cette très vieille église à la coupole fissurée. Elle ne sait pas que cette image écrivait l’incandescence, comme une sorte de vérité sereine, malgré toutes les douleurs et les désastres du temps.

Écriture le 08/07/25

Elle dit : “ J’ai du courage... ”, elle traverse la cour, “ Oui, j’ai du courage ”, elle vient d’apprendre que son mari est mort.

À l’hôpital, dans la petite ville. Le cœur. Après dix jours d’attente, entre la peur et le courage.

Je la regarde qui vient vers moi, qui m’embrasse, je touche son visage rond, que j’ai toujours vu comme la bonté même, répandant sur le monde une douceur un peu riante, un peu distante. J’ai l’impression de vivre la fin de ma jeunesse, à travers la douleur de cette voisine devenue depuis dix ans une présence coutumière, à travers cette déchirure qui passe à travers elle, à grand peine. “ J’ai du courage... ” et de le dire en implorant ce qui reste de sa vie tout en miettes devant elle, que cherche-t-elle à résoudre qui ne peut l’être ?

Visage, l’on ne sait pas ce qu’on révèle à l’autre, au proche qui guette en vous les bribes d’espoir, l’effacement des douleurs, ce qui va durer malgré toutes les morts. Visage ensemencé de rides – cela faisait des décennies qu’ils vivaient là, dans le village, et chaque épreuve creusait la peau, laissant dans le visage le regard de plus en plus seul célébrer la vie. Visage, elle tourne dans la cuisine, elle se détourne pour ne pas pleurer, elle voudrait se raccrocher à tout, à rien, à ce qui se dérobe dans le corps, dans la lumière du dehors.

On n’apprend jamais cela qui fait la rupture du monde, quand bien même on l’aurait voulu, on reste démuni, anéanti, on se détourne, on s’agrippe à la solitude, à ce qui fait à travers le corps la douleur. Nos visages sont arrachés à eux-mêmes, la peau couvre les plaies, elle ménage en nous des abîmes immenses, tout ce qui reste entre les mots. Parce que les mots ne peuvent rien recoudre des chairs. Seulement comme les regards appeler au sein de ce qu’on croit être le vide, cette ultime lueur là-bas, dans l’infini du temps.

Je me souviens de son visage avant, peuplé des rides heureuses, comme un bouquet que le temps préserve. Je me souviens d’avant cela qu’on a mal à dire, qui dessèche l’âme malgré tout ce qu’on écrit sur les paysages des vies. Il y a la rondeur et le sourire simple des gens qui vivent modestement dans les villages. Il y a cette quête sublime dans les yeux, comme une source indéfinie, qui répand sur les rides encore une joie neuve. Et on pense alors que cela ne s’arrêtera pas. Comme au matin le jardin buvant la rosée nouvelle. Elle dit : “ Je vais préparer la chambre ”, elle déplie les draps, ses gestes font des guirlandes dans la lumière.

Écriture le 02/07/25

C’est une bribe très lointaine dans la mémoire, qu’on a sauvée sans le savoir du grand recouvrement du temps.

Nous revenons d’une exposition sur les rives de la Méditerranée, nous franchissons des paysages où la lumière et la terre ne font qu’un. La douceur de la Provence, croit-on, efface toute la violence, nimbe nos corps qui renaissent chaque jour plus allégés de la jeunesse.

Je ne sais plus où se niche la maison, la bribe du temps est si lointaine, je sais qu’on l’a cherchée un peu dans l’entrelacs des routes, par-delà les collines, entre les rangées d’ifs qui tracent sur la terre la mémoire apeurée des hommes.

Il nous accueille chez lui, chaleur d’humanité, il baigne dans les livres en multitude, il parcourt la poésie avec douceur, rassemble avec patience les jeunes auteurs qu’il aime, publie leurs textes dans une revue. Il accueille certains des miens, dont celui-ci, qui débute par ces mots :

Vents d'octobre avec les pluies, tout reprend ses droits
La vie enterre l'écriture
noie dans son cycle les écarts et nos griffures lentes
Être à la fois fiché dans ces écorces et s'imposer l'exil
pour le désir en soi et l'air plus large

Il vient de le traduire, pour une revue qui va le publier en Inde :

Winds of October with the rain, all rights back…

Je regarde ces mots de l’autre langue, fasciné des écarts, des ressemblances, de la pulsion des mots, première fois que mon écriture se détache de sa gangue originelle pour voguer vraiment ailleurs. Il nous remercie d’être venus, là, chez lui.

Puis c’est son épouse qui entre, qui apporte le thé et les gâteaux, elle sourit, je lève les yeux vers elle, et dans l’instant son visage, qui s’inscrit comme dans l’éternité du monde. Elle sourit, elle est labourée de rides intensément, et ces marques sur elle ont dépassé toutes les épreuves qui les ont fait naître peut-être. Elle donne son visage, et c’est comme une offrande enfouie dans la terre qui reviendrait vers vous après des siècles, nous mettant soudain face à l’essentiel.

Lui parle, elle est présente, et je pressens ce qui s’arrime entre eux, cette aventure du temps partagé qui forge les visages. Et je comprends l’immense beauté de ce temps creusé en elle, ce qui a façonné ses courbes, ce qui a fait trace en elle comme une sculpture, offrant aux autres cette image surgie des profondeurs de l’être, qui signe ce qu’on voit des rumeurs de l’invisible.

Elle se penche un peu, silhouette déterminée, gracile, elle rayonne de cette fragilité qui a franchi les douleurs d’une vie. Nous passons avec eux un long moment, nous allons reprendre notre chemin, ses rides si nombreuses disent comme un tissu qu’on déplierait sans cesse et qui ne s’épuiserait pas, la profondeur ultime des vies transmises, les mots de lui, les images d’elle. J’apprends ce jour-là ce qui nous dépasse, de ce qu’on croit voir, à jamais les visages et les corps, les autres en soi, à jamais les lignes d’écriture dans la chair.

 

Écriture le 26/05/25

Dans le mystère du visage, il y a les courbes bien sûr, comment les traits sont venus au monde, comment cela s’est arrondi, les angles de soi-même.

Dans le visage, il y a son image, ce qu’on pourrait peindre si l’on savait, ce qui fait tressaillir.

Jeune femme que je regarde, qui s’approche pour le bonjour, les joues se frôlent, les visages s’offrent l’un et l’autre, geste fugace du quotidien. Je la regarde avec bonheur, c’est la plénitude de l’élégance, une certitude du corps, vivant très au-delà de ses chairs, de sa douceur de peau. Je la regarde, je ne sais rien de ce qu’exprime son visage, cette présence douce, qui s’allonge, arrondie. Le visage écrit dans la lumière des jours tant et tant d’images qu’on saisit à grand-peine, comme l’incertitude folle du vol des oiseaux. Le visage est gracile, on ne peut bien le définir, c’est comme un miroir à peine éclos de l’enfance, que la jeune femme a su préserver, tendre dans le soleil à tout jamais.

Le visage achève le corps, il le mêle à l’âme, on le voit, et nous voici tout désemparés devant l’indécidable, le chant fertile, devant ce que cette jeune femme sème sur la terre. Le visage fait à chaque geste comme un nimbe qui l’incarne et le protège à la fois, tant et tant qu’on ne sait plus rien de lui, qu’on l’oublie, traversé des certitudes de sa présence qu’on ne sait pas dire pourtant.

Que révèle un visage, des douceurs ou des malheurs de soi-même, des parcours des temps d’avant, de ce qu’on a laissé le long des routes depuis l’enfance ? De ce qu’on a perdu, hier ou jadis, à jamais, dans les moments cruels, dans les absences irrémédiables ? Le visage se compose malgré soi, les joues creusées, les sourires à même le jour, les soucis sur le front. Sait-on comment l’on se construit, ce qu’on maîtrise de l’évidence du temps, ce qui nous échappe à jamais ?

La jeune femme parle à peine, elle s’en retourne à ses occupations, son corps s’éloigne, il reste l’épaisseur perceptible de sa présence, et cette évanescence aussi de l’absence, elle s’en va, et l’on cherche à jamais ce que donne le regard, et tout ce frémissement d’être qui sourd du visage, là où l’on boit ce qui ne peut se dire.

 

Écriture le 14/05/2025