Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Voussure du portail
Foussais
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

C’est une bribe très lointaine dans la mémoire, qu’on a sauvée sans le savoir du grand recouvrement du temps.

Nous revenons d’une exposition sur les rives de la Méditerranée, nous franchissons des paysages où la lumière et la terre ne font qu’un. La douceur de la Provence, croit-on, efface toute la violence, nimbe nos corps qui renaissent chaque jour plus allégés de la jeunesse.

Je ne sais plus où se niche la maison, la bribe du temps est si lointaine, je sais qu’on l’a cherchée un peu dans l’entrelacs des routes, par-delà les collines, entre les rangées d’ifs qui tracent sur la terre la mémoire apeurée des hommes.

Il nous accueille chez lui, chaleur d’humanité, il baigne dans les livres en multitude, il parcourt la poésie avec douceur, rassemble avec patience les jeunes auteurs qu’il aime, publie leurs textes dans une revue. Il accueille certains des miens, dont celui-ci, qui débute par ces mots :

Vents d'octobre avec les pluies, tout reprend ses droits
La vie enterre l'écriture
noie dans son cycle les écarts et nos griffures lentes
Être à la fois fiché dans ces écorces et s'imposer l'exil
pour le désir en soi et l'air plus large

Il vient de le traduire, pour une revue qui va le publier en Inde :

Winds of October with the rain, all rights back…

Je regarde ces mots de l’autre langue, fasciné des écarts, des ressemblances, de la pulsion des mots, première fois que mon écriture se détache de sa gangue originelle pour voguer vraiment ailleurs. Il nous remercie d’être venus, là, chez lui.

Puis c’est son épouse qui entre, qui apporte le thé et les gâteaux, elle sourit, je lève les yeux vers elle, et dans l’instant son visage, qui s’inscrit comme dans l’éternité du monde. Elle sourit, elle est labourée de rides intensément, et ces marques sur elle ont dépassé toutes les épreuves qui les ont fait naître peut-être. Elle donne son visage, et c’est comme une offrande enfouie dans la terre qui reviendrait vers vous après des siècles, nous mettant soudain face à l’essentiel.

Lui parle, elle est présente, et je pressens ce qui s’arrime entre eux, cette aventure du temps partagé qui forge les visages. Et je comprends l’immense beauté de ce temps creusé en elle, ce qui a façonné ses courbes, ce qui a fait trace en elle comme une sculpture, offrant aux autres cette image surgie des profondeurs de l’être, qui signe ce qu’on voit des rumeurs de l’invisible.

Elle se penche un peu, silhouette déterminée, gracile, elle rayonne de cette fragilité qui a franchi les douleurs d’une vie. Nous passons avec eux un long moment, nous allons reprendre notre chemin, ses rides si nombreuses disent comme un tissu qu’on déplierait sans cesse et qui ne s’épuiserait pas, la profondeur ultime des vies transmises, les mots de lui, les images d’elle. J’apprends ce jour-là ce qui nous dépasse, de ce qu’on croit voir, à jamais les visages et les corps, les autres en soi, à jamais les lignes d’écriture dans la chair.

 

Écriture le 26/05/25

Dans le mystère du visage, il y a les courbes bien sûr, comment les traits sont venus au monde, comment cela s’est arrondi, les angles de soi-même.

Dans le visage, il y a son image, ce qu’on pourrait peindre si l’on savait, ce qui fait tressaillir.

Jeune femme que je regarde, qui s’approche pour le bonjour, les joues se frôlent, les visages s’offrent l’un et l’autre, geste fugace du quotidien. Je la regarde avec bonheur, c’est la plénitude de l’élégance, une certitude du corps, vivant très au-delà de ses chairs, de sa douceur de peau. Je la regarde, je ne sais rien de ce qu’exprime son visage, cette présence douce, qui s’allonge, arrondie. Le visage écrit dans la lumière des jours tant et tant d’images qu’on saisit à grand-peine, comme l’incertitude folle du vol des oiseaux. Le visage est gracile, on ne peut bien le définir, c’est comme un miroir à peine éclos de l’enfance, que la jeune femme a su préserver, tendre dans le soleil à tout jamais.

Le visage achève le corps, il le mêle à l’âme, on le voit, et nous voici tout désemparés devant l’indécidable, le chant fertile, devant ce que cette jeune femme sème sur la terre. Le visage fait à chaque geste comme un nimbe qui l’incarne et le protège à la fois, tant et tant qu’on ne sait plus rien de lui, qu’on l’oublie, traversé des certitudes de sa présence qu’on ne sait pas dire pourtant.

Que révèle un visage, des douceurs ou des malheurs de soi-même, des parcours des temps d’avant, de ce qu’on a laissé le long des routes depuis l’enfance ? De ce qu’on a perdu, hier ou jadis, à jamais, dans les moments cruels, dans les absences irrémédiables ? Le visage se compose malgré soi, les joues creusées, les sourires à même le jour, les soucis sur le front. Sait-on comment l’on se construit, ce qu’on maîtrise de l’évidence du temps, ce qui nous échappe à jamais ?

La jeune femme parle à peine, elle s’en retourne à ses occupations, son corps s’éloigne, il reste l’épaisseur perceptible de sa présence, et cette évanescence aussi de l’absence, elle s’en va, et l’on cherche à jamais ce que donne le regard, et tout ce frémissement d’être qui sourd du visage, là où l’on boit ce qui ne peut se dire.

 

Écriture le 14/05/2025

Terminons notre parcours des visages byzantins par des vues de Géorgie, qui vont du XIVe au XVIIe siècles.

On pourra se rendre compte à la fois de l’évolution au cours du temps et d’une certaine permanence propre à ces images orthodoxes, qui se doivent de suivre les règles édictées au Concile de Nicée II, en 787, quand justement naît ce qu’on nomme l’orthodoxie, notamment la frontalité, l’immobilité des personnages, le fond doré du divin, la perspective inversée de l’image.


Vierge paradis

Sapara est situé au sud-ouest de la Géorgie, à flanc de montagne. On y accède par une piste de 10 kilomètres. En 2013, quelques moines y vivent encore, rieurs et bons vivants. Il y a ici deux églises, une petite du Xe siècle, et une autre plus grande, avec dôme, construite fin XIIIe début XIVe siècle, par la dynastie Jakeli, qui contrôlait la région.
Les fresques de celle-ci datent du milieu du XIVe siècle. Elles rappellent le style paléologue byzantin, dont l’influence se fait sentir jusqu’ici, très loin de Byzance.


Christ mandylion 5 02
Cette influence est aussi très présente à Ubisi, dont les fresques datent de la fin du XIVe siècle. Une inscription authentifie le peintre, un Géorgien du nom de Damiané. “ Le style qui domine dans ce décor frappe par le dynamisme des personnages1 ”.
L’image montre en bas le visage du Christ, dont on perçoit, malgré la dégradation, l’aspect assez libre. Au-dessus est représenté le mandylion, un tissu où le Christ lui-même aurait laissé son empreinte juste avant sa Passion, icône non faite de main d’homme, longtemps conservée à Édesse puis transférée à Constantinople et source de nombreux miracles. On remarque l’aspect bien plus classique de cette représentation, plus proche des canons des icônes.


Christ abside

L’imprononçable Mtskheta est la très ancienne capitale du royaume des Ibères, à une cinquantaine de kilomètres de Tbilissi. Elle possède plusieurs églises dont la grande cathédrale du début du XIe siècle Sveti Tskhoveli, un des plus grands édifices religieux de Géorgie qui fut reconstruite à l’emplacement d’un bâtiment du Ve siècle.
Une restauration eut lieu au XVe siècle. Le grand Christ qui occupe l’abside date de cette période. Il garde des attributs classiques, mais le travail savant des plis du vêtement et certains traits du visage révèlent l’évolution de l’image.


Christ bapteme

Christ lave pieds 5 05

Ghelati, avec ses trois églises, offre des fresques en abondance, sur une longue période, le tout au sein d’un ensemble architectural exceptionnel. Les deux images montrent le glissement de l’image byzantine vers la représentation du réel, sans que pour autant cela devienne la règle première comme dans l’art occidental.
L’église Saint-Georges est la plus ancienne érigée par le père du roi David le Constructeur, au début du XIIe siècle. Ce visage du Christ recevant le baptême des mains de Jean Baptiste date du XVIe siècle : fond doré qui remplit l’auréole, visage encore habité par l’intériorité mais aussi dessin des traits personnalisé.
Dans la grande église de la Vierge, certaines fresques datent du XVIIe siècle. Ce visage du Christ est extrait de la scène du lavement des pieds des apôtres, avant la Passion. Là aussi, le rendu très humain du visage tranche avec les aplats de couleurs voisins.


Christ Deisis 5 06

Nikortsminda est construite au tout début du XIe siècle. Tout l’extérieur est décoré de reliefs sculptés, scènes figuratives et motifs d’entrelacs sophistiqués. Et les six absides de l’intérieur – l’édifice est à plan centré – sont elles couvertes de fresques.
Ce visage du Christ, partie d’une Deisis, est d’une présence singulière. Si la posture est frontale, l’expression bienveillante et la douceur subtile des tons indiquent une certaine “ modernité ”.


Archange 5 07

Christ Marie 5 08

L’église du Sauveur, à Tsalendjikha, dans la province de Mingrélie, ne se laisse pas facilement découvrir. On arrive sur les hauteurs, et juste une vieille femme veille sur l’entrée. C’est ici, nous dit-on, le plus bel exemple de fresques de style paléologue de la Géorgie2. Des inscriptions attestent que le peintre de Constantinople Marcos Eugénikos serait venu ici travailler, à la demande du donateur qui envoya deux moines le chercher.
En fait, il aurait réalisé peu de peintures, mais surtout formé des peintres géorgiens. D’autre part, il y a ici plusieurs couches de peintures, une qui date de la fin du XIVe siècle, lors de construction de l’église, et une du XVIIe, qui serait une reprise d’un travail antérieur.
Malgré ces méandres dans les réalisations, les fresques sont d’une vivacité qui frappe le regard, comme on peut le voir sur les deux exemples montrés ici. L’archange fait partie du premier entourage du Christ Pantocrator, au sommet de la coupole. La scène du Christ, près de Marie sa mère, aux noces de Cana, pourrait dater du XIVe siècle. On évalue d’ailleurs facilement la différence de style.

1 Tania Velmans, Miroir de l’invisible, Zodiaque, 1996, p. 163.

2 Inga Lordkipanidze, Mzia Janjalia, Tsalenjikha, wall paintings in the Saviour’s Church, Chubinashvili Centre, 2011.

Écriture le 04/12/23

Ce quatrième périple dans les visages byzantins est entièrement consacré à des images du XIVe siècle, et principalement à des vues en provenance de Saint-Sauveur in Chora, à Istanbul.

Quelques mots sur l’édifice d’abord. Chora signifie “ hors la ville ” : on sait qu’une chapelle fut édifiée là du temps de l’empereur Constantin (IVe siècle), à l’époque où le site se trouvait à la campagne, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Puis Justinien (VIe siècle) fit édifier une église attachée au monastère, et les bâtiments subirent au cours du temps bien des refontes et des reconstructions. Ce qu’on voit aujourd’hui date de la renaissance paléologue, quand les Byzantins reprennent en 1261 le contrôle de Constantinople après le sac et l’occupation des Croisés en 1204 et que, bien qu’affaiblis comme puissance politique, ils insufflent un nouveau dynamisme aux arts visuels, jusqu’à leur défaite face aux Ottomans en 1453.

La reconstruction de Chora est réalisée entre 1315 et 1321 par Théodore Metochite, ministre de l’empereur Andronic II, mais aussi écrivain, théologien, philosophe, poète et même astronome. Il ajoute à l’église du XIIe siècle, un narthex extérieur à l’ouest, et, au sud, le parecclesion, une chapelle à nef étroite et longue1.

 

Christ Pantocrator
Le Christ Pantocrator (le Christ dans son corps glorieux) est représenté au-dessus de la porte du narthex extérieur. L’église lui est dédiée, selon l’inscription de la mosaïque : “ Jésus-Christ, terre (chora) de vie ”.
On note le niveau très accompli du visage, et l’extraordinaire maîtrise de l’art de la mosaïque, qui alterne différentes tailles et différentes orientations des tesselles. On est à une période où la fresque est dominante, et la mosaïque cherche à se fondre visuellement dans la continuité des couleurs.

 

Vierge


Cette Vierge à l’enfant est au sommet d’une coupole, dans le narthex intérieur, côté nord. Tout autour, sur les quartiers de la coupole qui descendent vers le bas, on trouve les noms et les figures de 16 aïeux de Jésus.
Là encore, on retrouve “ l’immobilité éternelle ” des visages, leur aspect presque halluciné, qui cherche à transmettre l’énigme de l’invisible présence, qui nourrit l’image byzantine.


Jesus de la khalke


Cette figure du Christ est placée sur un tympan du narthex intérieur. La mosaïque est d’une extrême finesse et magnifie la douceur du visage.
Elle fait écho à la figure du Christ montrée sur la porte de bronze (la khalke) du palais impérial qui fut détruite lors du début de la crise iconoclaste, au début du VIIIe siècle, sur ordre de l’empereur Léon III. L’officier chargé de l’opération fut lynché par la foule qui vénérait cette image avec ferveur.


Christ anastasis


Cette silhouette du Christ est au centre d’une scène appelée Anastasis, allégorie de la Résurrection, qui occupe la demi-coupole de l’abside du Parecclesion. On y voit le Christ tout de banc vêtu, au sein d’une mandorle de gloire, qui remonte des limbes et tire hors de leurs sarcophages Adam et Ève, qu’il tient par les bras.
En cette renaissance byzantine, la fresque, qui date de 1320-1321, s’affranchit presque des règles de l’image orthodoxe. Les personnages perdent de leur frontalité, de leur immobilité, “ ils s’étirent en longueur et parfois se fragilisent à l’extrême2 ”. Les plis du vêtement accompagnent le mouvement du corps, l’image devient plus proche du réel, sans toutefois le rechercher systématiquement.


Christ coupole
Bien que datant aussi du XIVe siècle, ce visage du Christ, en mosaïque, à la coupole du parecclesion de l’église Theotokos Pammakaristos d’Istanbul, est d’une facture tout à fait classique, ce qui montre que la renaissance n’a pas pénétré partout. Il y est représenté entouré de prophètes.
Cet ensemble comprend une église principale et ce parecclesion, ajouté comme chapelle funéraire vers 1310, par la veuve de Michel Glabas Tarchaniote, protostrator, c’est-à-dire titulaire d’un office à la cour impériale, et qui avait reconstruit l’édifice3.


Saint

La vallée de Soganli, en Turquie, se trouve entre Kayseri et Nigde, au sud-est de la Cappadoce. Marcher ici, c’est aller vers des églises minuscules creusées dans la roche, avec une architecture semblable aux “ églises du dehors ”. À côté, une cour souvent, et des galeries, avec les pièces à vivre pour les moines. Tout ça, dans une vallée de rêve, avec beaucoup de peupliers, de noyers et d’abricotiers…
Yilanli kilise, l’église au serpent, tire son nom d’une peinture de saint Georges terrassant le dragon. Comme partout ici, les fresques sont taguées, parfois défigurées par des gravures récentes de touristes. Quand on découvre un visage presque intact, comme ici celui d’un saint au cœur d’un groupe de nombreuses auréoles, c’est le bonheur de cette image byzantine qui creuse le passage vers l’invisible, le bonheur mêlé de la gravité, de la sérénité et de la légèreté dans ses couleurs profondes.

1 Ali Kiliçkaya, La Sainte-Sophie et Chora, Silk Road publications, 2013

2 Tania Velmans, L’image byzantine, Hazan, 2009, p. 64.

3 Ibid. p. 129.

Écriture le 03/12/23