Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Le matin quand je m’éveille en ces temps du solstice,

les chants d’oiseaux et la lumière peuplent déjà le paysage
c’est toute la terre offerte dans l’instant
toute la rumeur douce des vies qui murmurent, se perpétuent,
cherchent leur chemin, sans trop savoir
où elles vont, ces vies dans l’incertitude, leur ténacité
- sait-on ce qu’est la volonté de vivre,
sait-on jamais ce qu’est la source de nous-mêmes ?

Au matin toute la cohérence du monde est à portée de main,
on pourrait toucher les courbes des oiseaux dans l’air
le regard passe de la bienfaisance du jardin
à la ligne des collines
le regard puise dans la terre la force de cette journée qui vient
cette soif des gestes en partage, ce qui ne s’éteint pas de nous
et de la terre offerte.

Et puis on écoute le bruit du monde à la radio
la violence vague sur vague en bribes décousues
les propos terrifiants des puissants
ce qui glace le corps
qu’on tente toujours de comprendre
sans que le corps l’accepte
la mort peuple les ondes, elle les sature
on écoute l’insensé au bord doux du jardin,
ce qui semble venir d’ailleurs
loin du peu de sagesse ancienne
qui s’est versée ici, dans les champs et les bois,
qui a façonné depuis des siècles le paysage,
offrant tous les matins
ce dialogue dans l’air des oiseaux et du jardin.

On se tait devant l’horreur du monde
on ne sait plus quoi dire
ce serait toujours la même rengaine
de ce qu’on a tissé, malgré tout,
dans la modestie du temps
qui tient dans ce maigre espace
malgré l’ailleurs qui chaque jour
se fait plus menaçant.

Écriture le 25/06/25

Hier, c’est 1988, nous passons quelques jours chez des amis, dont la maison d’été dialogue avec les arbres, aux premières hauteurs de Berkeley.

On arpente la baie, on baigne dans la ville, les quais, les collines, les maisons aux couleurs pastel. À Berkeley dans la librairie de Telegraph Avenue, des auteurs français – Michel Foucault, Michel Serres, René Girard… Le sentiment d’un territoire où quelque chose s’invente qu’on ne sait pas, où la contre-culture a fait germer le numérique et les réseaux. Nous marchons dans la ville, avec la sensation de partager légèrement le monde qui se met au jour, dans un accouchement difficile mais passionné, dans la rigueur et la création mêlées.

Nous venons de passer la quarantaine d’années de notre parcours de vie, le web n’existe pas encore, les héros du monde qui vient sont à peine sortis de leurs garages. Il règne ici comme un vent de liberté, un souffle doux de détermination où tout peut s’écrire. C’est ce qu’on pressent, à visiter les ateliers des femmes qui tissent, qui cherchent d’autres voies. Nous partageons les découvertes, portés par le souffle, transfigurés même par l’attention qu’on porte à notre travail où se mêle l’informatique et le textile, par le respect des échanges, par le souci de l’exactitude, du rêve et des sourires. Modeste parcours, mais qui donne densité, qui fait l’enchantement d’un devenir. L’impression que le monde allait s’arrimer mieux à lui-même, s’attacher ensemble un peu plus.

Les réseaux ont couvert de leur toile la terre, ils charroient aujourd’hui les images, toutes les infos multipliées, qui s’annihilent presque dès leur naissance. Ou qui font main basse sur ceux qui les regardent ou les consomment, fascinés, soumis à elles le peu de temps qu’elles durent. Nous ne sommes pas retournés à San Francisco, plus d’attirance et crainte d’un désenchantement, de voir un monde à jamais retourné, blessé, qui se serait noué lui-même.

Les héros du numérique ne sont plus qu’hommes d’argent, qui saccagent la liberté des échanges. Les avidités immenses sont en train de dépecer la terre, et la vie des humains. Les puissants mettent leurs richesses dans la guerre, celle déjà là, et celle à venir. La guerre qui n’a jamais rien résolu, ni satisfait jamais les désirs qui l’attisent. De la terre d’Amérique montent des paroles folles, et bien ailleurs aussi, ce constat d’un monde fracassé, saturé de violence, et qui ne voit d’autre issue que la violence encore. Hier, on imaginait que les réseaux allaient nourrir l’humanité, lui faire percevoir mieux le sens. Aujourd’hui, on n’ose plus rien pour demain, on attend, apeurés.