Saintongeoise
Détail de la coiffe
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Voussure du portail
Foussais
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Nous nous tenons par la main
par le regard
par le chatoiement des visages
par la ténuité du vivant partagée sur le monde.

Nous sommes assemblés, à peine,
en de multiples archipels
soumis aux vents contraires
de la violence qui fait rage,
et de l’impuissance du devenir
qui nous rend faibles.

Mais nous nous tenons dans l’indicible
dans la douceur qu’on ne voudrait pas perdre
dans la tendresse
nous nous tenons par le chatoiement des visages
des vies longuement vécues.
Nous avons appris la conscience des signes précaires
de tout ce qui échappe à la cruauté des pouvoirs,
ce qui reste d’humain en propre, entre nous
qui sommes si nombreux et si faibles,
myriades en archipels dérivants
comme soumis
irrémédiablement
à ceux qui sèment leur parole puissante sur le monde.

Nous nous tenons la main
ou le regard c’est tout pareil
nous voudrions comme les fleurs du printemps
faire éclore en cette période du monde
si peu humaine
les couleurs, ces tapis qui vibrent au vent de blanc, de jaune, de bleu,
cela qu’on peut donner,
et rien ni personne pour empêcher ce don,
cette lumière absolue au sein des effondrements.

Écriture le 02/04/25

Tu marches près de moi
l’ombre de nos silhouettes va grandissante

c’est le couchant qui les allonge, derrière nous,
la lumière qui faiblit
qui rend nos ombres floues
mélangées, incertaines,
tandis que nous marchons encore
dans le fil de ce long temps partagé,
sans trop savoir
ce qui se tisse entre nous,
le bonheur encore dans l’âge
devant nous les gestes dans nos ombres
comme s’il fallait commencer à s’effacer du monde.

Je n’ai jamais rien su de ce qui nous a guidés,
de ce qui nous a tenus
depuis ces décennies
depuis l’orée de la jeunesse éblouie,
ce que l’impalpable a tressé de sens,
a fait des instants multipliés
ces traces entre nous construites
dans l’improbable,
l’amour qui dure
des corps scellés aux regards
que la confiance n’abrège pas.

Tu marches près de moi
nous allons encore au creux des paysages
nous savons bien qu’un jour cela s’arrêtera
l’exigence du vivant fait place
aux entrailles du vide,
je te regarde, tu as toujours
ce merveilleux sourire que tu verses sur le monde
qui fait germer en moi ces mots
les phrases incertaines, cette chanson précaire
qui ne s’écrit qu’à travers cette ombre
tout au-devant de nous
dans la douceur de tous les printemps.

Écriture le 21/03/25

L’impression, maintenant, que tout peut arriver, que le monde est comme en suspens, proche d’un point de bascule, peut-être même d’une rupture irréversible où les nations vont s’engouffrer.

Bien des hommes qui sont à leur tête semblent avoir perdu tout sens d’analyse, toute mesure. Pour certains, leurs propos suscitent des vents terribles sur notre planète si précaire. Ils ignorent la précarité, ignorent-ils ces traînées de haine qu’ils répandent ? Ils jouent avec les images, riant cruellement des effets qu’ils produisent, des “ bons moments de télévision ” qu’ils génèrent. Se rendent-ils compte des effets mimétiques désastreux dont ils sont la source ? Des puits sans fond où ils se jettent eux-mêmes, et ceux qu’ils interpellent et veulent agiter comme des marionnettes à leur merci ?

Depuis les débuts de l’humanisation sans doute, les communautés ont survécu en dominant les autres par la violence, violence que leurs chefs disaient légitime, car elle se voulait protectrice. Ainsi se sont constitués les nations et les empires, proies des uns contre les autres, sacrifiant dans les guerres incessantes une part innocente de leurs peuples. Parce que, bien entendu, la guerre c’était toujours la faute de l’autre, et que nos valeurs, notre culture, notre vision du monde, et même tout stupidement nos intérêts étaient seuls dignes, seuls à défendre. Chaque communauté depuis la nuit des temps certaine de son bon droit, ou de sa vérité comme un absolu. Ainsi se sont bâtis les groupes humains, séparés, de tout temps divisés, apeurés les uns des autres, dans l’illusion chacun d’un imaginaire triomphant.

Mais il fallait vivre, et l’ennemi proche était aussi celui avec lequel on apprenait à faire commerce. L’intelligence humaine a inventé l’écriture, pour les comptes, et pour consigner les rêves et l’imaginaire des peuples. Et l’écriture a permis la réflexion sur le monde, la théorie et puis peu à peu la science, tandis que les dieux, de la Mésopotamie à l’Occident, s’agrégeaient en un seul, ou plutôt en quelques-uns. Et la parole monothéiste (“ Tu ne tueras point ”, “ Aime ton ennemi ”…) se répandait sans que les humains sachent vraiment la mettre en pratique. Alors, certains de par le monde, ont inventé les Lumières, en supprimant le divin, affirmant que la fraternité et l’égalité étaient affaires strictement humaines. La science aidant, et le développement économique courant de plus en plus sur la planète à marche rapide, les outils de la guerre ont grandi. On a cru maîtriser la violence, on l’a amplifiée de millions de morts dans ces terres de sang1 que fut l’Europe du XXe siècle.

Guerre commerciale, puis guerre tout court, nous sommes les plus forts à nouveau, riches de plus en plus riches, seuls au monde, méprisants de plus en plus, se croyant même élus de Dieu. L’impression que les délires des puissants désagrègent ce monde si vite, comme un jeu où l’on veut un moment faire table rase. Parce que toutes les valeurs ont fui, nous ont broyés. Parce que la richesse ou le pouvoir ne suffisent pas encore. Qu’il faut plus, juste encore plus. Voient-ils, tous ces gens, qu’ils ne pourront maîtriser la montée des violences ?

Les humains n’ont pas besoin du divin pour générer cette première face de l’apocalypse, ils y pourvoiront eux-mêmes, au cœur des déchaînements et des divisions, en étant sûrs de leur bon droit, ou de leur bonne force, au mépris du droit, et de ce qui fait la grandeur et l’intelligence des hommes.

Terres de sang, Timothy Snyder, Folio, 2012.

 

Écriture le 10/03/25

D’où j’écris, l’horizon laisse voir la lumière
à travers les collines et les rideaux de pluie
bientôt le printemps et la nature en amour
qui va reprendre le cycle des vies précaires et tenaces.

D’où j’écris, le paysage d’arbres et les courbes de la terre
dialoguent avec l’humanité depuis si longtemps,
chant toujours renouvelé depuis tant et tant
que les femmes et les hommes tissent de leurs vies
parfois maladroites, parfois modestes, parfois grandioses
tout ce qui fait la variance extrême du vivant,
accordé là, à ce pan de territoire.

Le vivant dans les terres perdues
écrit sa trace humaine à petits pas
comme on disait des petites gens autrefois,
à pas têtus, meurtris comme partout
par les violences dont on cherche les sources
ailleurs, plus loin que nous,
mais ici à pas mesurés,
comme si les arbres limitaient les malheurs
comme si la terre que le vivant brasse et change
donnait une sorte de boussole
un devenir fragile de l’humain
avec ce qui le constitue.

Ailleurs, partout,
la montée aux extrêmes de la parole
la montée des abominations
que la haine humaine nourrit
qui traverse le monde

Et l’on reste figé
devant la terreur envahissante
qu’on regarde encore de loin
comme si la terre d’ici allait nous protéger.

Ce qui se défait du monde
de l’intelligence et du génie, des œuvres improbables,
femmes et hommes soumis
aux imprécations
à la parole ivre d’elle-même.

Écriture le 25/02/25

C’est un édifice très ancien blessé par le feu et qu’on a reconstruit par des milliers de mains, pour en révéler de nouveau la grandeur.

Édifier, quand ce mot commence à prendre son envol au début du XIIe siècle, c’est faire grandir dans la foi – l’édifice en est le témoignage pour des siècles. Mais sa mémoire est si longue et sa permanence si étonnante, qu’il est traversé de paradoxes, insaisissable comme tout ce qui s’agrège en image, qui consomme les regards et les consume.

C’est ce soir, devant les écrans du monde, qu’on donne à voir à nouveau cette merveille restaurée de la lumière, cette respiration si singulière peuplant l’espace, comme une sorte de chant inextinguible jaillissant des pierres, emportant les regards ailleurs, vers des espaces qu’on ne voit pas mais qu’on croit pressentir. Il y a des gestes rituels, dont on ne perçoit pas toujours le sens, l’homme d’Église qui frappe à coups redoublés sur l’immense porte, l’orgue, instrument sacré qui s’éveille à nouveau à sa propre musique, elle qui emplit alors l’immense espace. Il y a une longue procession de gens qui portent des bannières, et l’on pense aux oriflammes de l’ancien temps, qui rassemblaient les mouvements des foules. Les caméras font des merveilles dans l’espace, sur les visages, les caméras tressent avec la lumière des images multipliées. Sont-elles là pour capter le regard de la foule au spectacle, l’envelopper doucement dans l’émotion incandescente d’où l’on ne sort pas, ou tracer en chacun un chemin vers l’invisible – ce pourquoi fut créé jadis cet édifice ?

On a convié là les puissants du monde, pour paraître soi-même plus puissant peut-être, ceux qui dirigent les peuples, et les grands financiers, eux qui ont largement donné pour que l’édifice puisse renaître. Ceux qui dirigent et participent à l’extrême montée des périls et de la haine dans le monde. Ceux qui financent et s’arrogent droit de cité ici, quand la parole au nom de laquelle on a jadis édifié ces pierres fustigeait les marchands du temple. Paradoxes du pouvoir et de l’argent, rien n’a changé depuis des siècles, quand les seigneurs du Moyen Âge donnaient fastueusement pour les églises et le salut de leur âme. Je pense à Scrovegni l’usurier, qui lègue sa fortune pour une chapelle à Padoue, où Giotto créera de sublimes images, qui cherchent elles aussi l’invisible de cette parole radicale qui taraude les hommes depuis des siècles. Paradoxes des mélanges, des voies impénétrables, de l’invisible qu’on voudrait tant s’accaparer pour l’effacer, le dominer.

Tous les grands de ce temps ne sont pas venus, dont le premier concerné, aurait-on cru, lui le chef religieux, qui a préféré aller quelques jours plus tard dans un coin reculé de ce pays, pour une rencontre modeste. Lui, qui a pris le nom de ce Poverello du XIIIe siècle qui parlait aux oiseaux, qui avait délaissé tous ses habits de ville pour l’errance, avec quelques compagnons, pour éprouver mieux la parole radicale du très ancien récit.

L’image, cette folle idole qu’on croit maîtriser mais qui subjugue, où chacun se repaît de lui-même. Mais aussi cette quête de l’invisible, ce chemin incertain dans la modestie du silence, où chacun rassemble ses bribes de fraternité partagée. Je regarde la lumière qui traverse la cathédrale, indécis, sans rien savoir de l’Histoire.

Écriture le 10/12/24

C’est dans une petite salle de l’hiver, tout près d’une autre où elle repose, cette amie qui vient de s’en aller de la vie.

Nous sommes là, ses proches du village, ceux de sa famille, tous serrés dans la tristesse, rassemblés par la mort, cet instant qu’on ne saura jamais, qui dresse en soi l’inéluctable et l’infranchissable à la fois.

Il y a dans un coin de la salle un petit homme à la voix douce, qui parle de la vie et des moments heureux, qui dit l’espérance à travers des anciens textes qui racontent l’éternité, les brebis dans les verts pâturages, et le pasteur qui les guide… Il dit qu’il a la chance insigne d’être croyant, de grands silences traversent ses paroles. Tous ceux qui sont là écoutent, ceux qui se connaissent et ceux qui ne se connaissent pas. Le silence et la voix cognent aux portes de la mort, à ce qui se dérobe au regard à jamais. Bientôt, quelques-uns vont dire des mots d’adieu, ou des fragments de souvenir, une femme va chanter d’une voix pure, presque étouffée. Les autres restent terrés dans leur détresse. Avons-nous tous le sentiment d’être ensemble, partageant l’indicible du vivant quand il s’arrête, et que soudain l’on se dit qu’il aurait fallu peupler mieux le temps du partage ?

Nous sommes serrés dans cette petite salle, fragment d’humanité hétéroclite, et pourtant assemblée là, en mémoire encore vive de cette vie juste en allée, chacune et chacun avec ses intenses moments des vies tissés ensemble. Nous ne savons rien de cet autre territoire sans fin dont parle l’homme à la voix douce, ni même si cela se peut, d’être vivant dans l’invisible. La foi, c’est ce qu’on ne saura jamais, mais qui soulève les montagnes, dit-on.

Nous entrons un à un dans cette salle d’à côté, où repose celle qui nous rassemble. Elle a le visage libéré, et ravagé à la fois par ce passage vers l’absence du monde. La mort dessine sur nous tous l’impensable. Signe-t-elle dans ce franchissement dernier une ultime victoire ?

C’est quelques années plus tôt, nous sommes quelques-uns devant sa maison, dans la si belle douceur de l’été, les feuilles bruissent, murmurent, la lumière caresse nos visages autour de la table. Elle apporte le thé, nous parlons des livres, de la peinture, de la beauté du monde qu’on ne peut saisir qu’à grand peine, de ce qui reste toujours caché au regard. L’air est si doux ce jour-là, comme nimbé d’une légèreté qui nous dépasse, qui laisse en nous des alluvions qu’on ne voit pas, qui font à notre insu comme de la nourriture pour les routes à venir.

Ce soir, le vent froid de l’hiver court sur la terre, il cherche à devenir au mieux le vent ultime, pour que les hommes qui l’écoutent croient qu’il chante.

Écriture le 09/12/24

Peur des douleurs, peur de la mort
peur des jours amenuisés qui s’en viennent
peur banale de l’âge

quand il faudrait avoir au creux du corps
la foi, celle dit-on qui soulève le temps, ou les montagnes,
qui fait du paysage le bonheur.

Je vais dans cet après-midi de fin d’hiver
que la lumière ourle à peine,
je vais, il faudrait croire en la vie des instants
en ce qu’on peut transmettre encore
de ces moments aux bords de tous les chemins du monde,
il faudrait croire plus intensément
à toutes les œuvres, à toutes les images
quand elles adviennent au cœur de nous
pour qu’un moment nous devenions ensemble.

J’ai le cœur serré de l’amour
de si loin venu
j’ai le cœur serré de toi
de ceux qui me traversent
qui laissent auprès des chemins du monde
tant de lumière, tant de vie propagée.

J’ai le cœur serré des douleurs et des peurs
devant ce qui se désagrège
de l’humanité
devant la violence
qui nous défait
devant l’impensable
qui nous broie malgré nous,
quand il faudrait avoir au creux de soi
l’évidence tangible de ce qui vient
comme les ramures tissées du vivant
que rien n’arrête.

Écriture le 16/02/25

Pluie d’hiver, tout le jour. La pluie fait le gris sur le monde, je vois au loin le rideau d’arbres qu’elle efface presque.

Horizon proche, terme de la vision, la pluie révèle la solitude, elle tombe sur la terre, imprécise, utile et lourde. La pluie fait peu de bruit sur le monde, elle incite à la bienveillance, à l’extrême modestie de toute parole. Je ne vois rien au loin, sauf ce voile qui nous enveloppe tous. Qui ne cherche sous la pluie de l’hiver l’issue, la brèche, qui laisserait surgir ce qu’on pourrait nommer lumière, ou transparence ? Ou peut-être même une rumeur humaine ? La pluie s’installe qui couvre les mémoires sur la terre, elle qui la reçoit dans son plein corps de terre et qui attend.

On se raccroche au monde à travers les images qu’on multiplie seconde à seconde. La neige – si rare ici maintenant – qui pourrait venir dans ces jours, les grands chantiers de l’année qui vient, les valeurs dans les bourses du monde, les experts qui livrent leurs prévisions sur les guerres, sur le climat, sur tout ce qu’on peut prévoir – il faut bien rassurer, colmater les béances, endormir ceux qui voudraient veiller.

On ne discerne plus rien du monde, sauf ce flux qui grossit, envahissant, qui submerge le réel plus qu’il ne le révèle. Les écrans sont bien pires que l’enveloppe de pluie qui nous isole, ils noient tous les instants et tous ceux qui regardent ou presque, dans ce perpétuel recyclage, bruit de fond insensé, matière visuelle et sonore, virtuelle, nourrie d’elle-même, et qui n’offre à l’humain ni sens, ni projet, ni même échappatoire. Les écrans du monde changent toujours mais ne mènent nulle part, ils n’existent qu’en leur reflet, qu’en la montée de l’horreur qui les fascine. Les écrans cherchent à nous contaminer, à nous soumettre.

Parfois, loin dans les dédales de la toile, il y a des paroles vives qui surgissent, des questions qui éclairent ou façonnent. On se retrouve comme au sein de la terre, au creux de cette humanité fragile qui cherche, au sein de la rencontre. Et l’écriture fait comme des vagues de tendresse. On voit les arbres à l’horizon de la colline, qui tentent d’ériger leur soif de vivre à l’aune de l’hiver et de la pluie. On comprend qu’ils font partie de nous, de notre aventure jour à jour. On a besoin de leurs tangibles ramures soumises au vent, de la pluie qui les transcende et les révèle. On sait que le chant des hommes a besoin de la terre. Mais eux, ceux qui tiennent les rênes sur les écrans, ont oublié l’humilité. Et ce qui tisse la vie, entre les arbres et nous, dedans la pluie de l’hiver, tout le jour, dans l’immensité familière de tous les paysages.

Écriture le 02/01/25

La lumière de l’hiver
comme une révélation

l’exception de la terre transfigurée
malgré les ombres allongées
malgré le peu de temps
la lumière qui vit à peine
juste pour que le regard
s’imprègne d’elle
juste pour que l’immensité
s’offre encore comme l’éternité
qui dissout tous les désastres.

La lumière l’hiver vient soudainement
on n’a pas le temps de la voir naître
autour de nous, autour du monde,
sur la bienveillance des terres
que déjà elle n’existe plus
qu’en rêve, qu’en souvenir improbable,
on la cherche encore,
on quête la lumière, on la voudrait
plus vivante, plus humaine.

Tout est amenuisé l’hiver
de la durée du temps
aux gestes enfouis
quand tous se terrent
dans l’illusoire abri des maisons
lui qui ne protège pas
du temps réduit
de la marée d’ombre qui nous gagne.

On sort dans le mitan du jour
pour glaner l’illusion de la vie
pour quêter le moindre indice
de son renouvellement
pour croire encore à ce souffle
si précaire de ce qui pousse
au-dehors et en dedans de nous.

Et l’on sait alors
qu’on peut imaginer une trace
encore nouvelle, sortie de l’ombre,
une histoire qui va dérouler
une saison encore
quelques murmures
dans l’immensité des paroles
tissées dans les instants du monde.

Écriture le 16/12/24

C’est l’automne. Dans cette terre à l’écart
des villages de Saintonge,

au gré de la lumière qui décline si lentement
que le corps même ne le perçoit qu’à peine,
on cherche doucement ce qui pourrait
tisser des rêves d’espérance.

On ne cherche pas vraiment pourtant,
le quotidien des gestes dans la maison, dans le jardin
peuple le temps, inscrit toute la vie
comme au firmament de ce qui est gagné sur la mort.
La pluie tombe sur les vitres,
elle chante à sa façon le dialogue
qu’on a commencé avec la terre il y a bien longtemps,
la lumière s’efface sous les nuages,
on croirait que les temps changent.

Ce qui pourrait tisser des rêves d’espérance,
les sourires des enfants,
les courbes si fines au corps des femmes,
le soleil même de biais sur les façades
ou le vol en nuage léger des oiseaux…

C’est l’automne, on guette le devenir du monde
comme des êtres perdus par ce qui les dépasse
entre la douleur et la confiance
sans trop chercher, sans trop savoir.

Écriture 24/09/24

C’est un cyclone qui passe sur une île et qui dévaste tout ce que les hommes ont bâti là, c’est une voiture qui fonce dans la foule et fait grandir la mort sur son passage

c’est un chef de peuple dont la parole devient imprécation, soudainement, ou bien encore d’immenses eaux déversées par le ciel qui sur leur passage répandent la terreur. Ou bien toujours la haine et la guerre continuées ça et là, et dont les hommes qui les font perdurer n’ont rien appris du passé, des terreurs inscrites dans la mémoire qui ne résolvent jamais rien. Ou ces grandes assemblées où se retrouvent les puissants de la planète censés trouver une voie commune pour l’humanité, et qui se déchirent aux yeux de tous, propageant encore plus le chaos, offrant au monde le désordre et la violence comme apogée suprême.

On pourrait continuer la liste, comme une litanie inversée, insensée. Les images sur les écrans nous appellent, nous poursuivent, elles forment chaque jour une file interminable. Ceux qui les montrent les exploitent habilement, ils font monter au paroxysme l’émotion, ce qui sidère et paralyse, ce qui détourne de l’analyse et du sens. On amplifie chaque image, on fait grandir sa terreur, chaque semaine au moins prend place un événement historique à la face du monde. Qu’on aura tôt fait d’oublier la semaine suivante.

L’artifice de l’intelligence va nous proposer désormais des images qui du fallacieux vont devenir complètement inexactes, sans aucun lien avec le réel, mais dont la puissance émotive sera portée à son extrême. Et la folie mimétique qui fera converger vers elles tous les regards sera d’ampleur plus grande encore, noyant les capacités raisonnables de l’humain dans l’inanité d’un désir sans feu ni lieu, dans une course folle aux idoles friables, sans cesse évanouies, sans cesse résurgentes, couvrant la planète entière de leurs hoquets répétitifs.

La plupart des images se veulent exceptionnelles, attirant les foules à jamais, la plupart s’oublient dans l’instant, quand l’émotion se dissout avec le regard qu’on détourne d’elles, attiré par d’autres, plus exceptionnelles encore, croit-on dans l’incandescence de notre désir.

Rien ne se fait sans les images, tout est représenté. Ce qu’on soumet au regard pourtant pourrait au-delà de l’émotion première interroger le sens, suggérer une voie de réflexion, nimbée de distance, d’humilité face au réel qu’on donne à voir. Prendre le temps, mettre au centre toutes les ambiguïtés des images, décrire leurs ambivalences, adhérer au mouvement du désir avec parcimonie, et le savoir relatif, ce désir, et fugace… Mais le pouvoir et l’argent ont à ce point corrompu les jours de la réalité humaine, qu’on sait bien que c’est l’insensé qui risque d’advenir. Et qu’en ces jours de détresse, on ne peut sans doute qu’agir auprès de soi, doucement, lentement, avec la douleur traversée de l’humanité en soi, intimement.

Écriture le 22/12/24

Une femme sourit,
et c’est l’évidence soudain, l’avenir offert du monde,

le sourire des femmes, c’est comme toutes les fleurs,
rassemblées dans l’insondable instant,
une femme sourit,
on sait dans cet instant qu’on n’épuisera pas
ce qu’elle offre de soi,
ce qu’elle sème sur la terre,
cette lumière qu’elle ajoute à toute la lumière.

Sourire, et le visage transfiguré,
la confiance inébranlable, malgré tout,
au-delà de l’indécidable du monde,
le sourire, le don de soi à peine retenu,
corps et âme, le souffle que les femmes écrivent sur la terre,
l’instant qui affirme plus loin que la mort
la vie qu’elles propagent,
le sourire, c’est le berceau donné à tous,
tout autour,
qui prolonge les enfances de partout,
− Voyez, disent en souriant les femmes,
la mort n’est pas le fin mot de l’histoire
malgré les apparences.

Une femme sourit, elle se tait,
c’est une image qu’elle donne à ceux qui passent,
qui rayonne du plus profond du temps,
on ne sait pas si l’image
pourra défaire toutes les violences,
mais le sourire a tout transfiguré
de l’instant,
de ce temps qui s’en va déjà rejoindre la mémoire,
qu’on a cueilli à peine,
on voudrait prendre ce sourire,
le mêler à d’autres, en faire un tissu,
une danse de sourires qui couvriraient la terre.

 

Écriture le 30/10/24

La douce ballade des instants dans la mémoire,

ils écrivent une guirlande au long des vies,
l’histoire toujours interrompue, toujours recommencée,
ils restent dans le tréfonds de soi
lucioles si fragiles, musique à peine,
dont les notes parfois se dissolvent,
s’en vont de soi et c’est un bonheur perdu.

On passe dans le temps,
comme jeté sur des routes difficiles,
on passe, dans l’extrême attention
à ce qu’on croit être l’exactitude des gestes,
des actes, de ce qu’on trace à grand peine sur le monde,
mais on ne sait pas ce qui fait la lumière,
le doux chant des instants qui resteront longtemps,
en soi comme des témoignages,
comme des bribes qui n’expliquent rien
mais disent la chaleur des partages,
le fol espoir de l’amour.

On passe, on voit tout ce qui a duré,
ce qui s’est tissé le plus souvent à notre insu,
qui reste en lambeaux parfois,
qui fait signe en soi, de si loin
qu’on ne sait plus trop le moment
ni les êtres parfois,
seulement cette lumière qui chante encore
et qui revient des fins fonds de la mémoire,
sait-on encore ce qu’elle veut nous dire,
cette vieille chanson qui lutte contre le silence,
en quoi elle peut encore faire semence de tendresse,
continuer de tracer sur le monde ce mince chant ?

Écriture 03/10/24

Comme tous les ans que la mémoire ne compte plus
nous avons récolté les raisins

- cette année peu mûris au soleil peu ardent de l’été -
c’est l’automne, le temps de la mesure du temps qui passe.

Ici, tout en dedans de nous,
c’est le bonheur des marches quotidiennes
dans l’infinie douceur des collines
dont on connaît toutes les vues
toutes les histoires
depuis si longtemps que danse le temps.
Le bonheur ne s’explique pas
il se tisse, jour après jour comme le temps
dans la douceur infinie de nos regards
portés vers l’ailleurs, là-bas, au-delà des collines
en cet invisible point de notre finitude
- que savons-nous du temps vraiment ?
De ce qui passe ? De ce qui reste ?
Nous nous accrochons à l’éternité,
dans l’infinité de la nature qui s’en va vers l’hiver.

Au loin dans le monde,
c’est toujours l’hiver des guerres
des luttes sans répit
de cette couverture sombre qui lentement
vient sur l’univers
recouvre l’humanité
finit par éteindre même
toutes les joies des enfants.
Nous voguons au bord de l’abîme
sans bien regarder ce qui vient
nous ne connaissons pas les monstres
qui nous assaillent.
On voudrait tant toucher la lumière,
la voir se répandre au-delà de nous-mêmes,
mais nous savons si peu du bonheur,
si peu de ce qui mène les humains,
si peu du savoir même.

Écriture 24/09/24