Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

L’hiver, dans la chambre de l’enfance, quand le corps s’est replié contre le froid, et malgré la veilleuse allumée toute la nuit, j’ai peur.

J’ai dû certainement passer des nuits paisibles, mais la mémoire a gardé trace de celles où je ne m’endors pas, où je crois voir des monstres tout autour du plafond, où tout s’effondre, où je crains que tout ne s’arrête d’un coup, ma vie même et le monde.

Parfois je crie, ma mère vient, elle passe sur mon front sa main douce, elle parle, elle raconte encore une histoire pour que je dorme, j’écoute, les images terrifiantes s’éloignent lentement, elle dit les légendes, les contes, l’univers de la magie des mots qui me prennent avec eux et m’emportent je ne sais où, mais ailleurs, dans la lumière, à l’abri des cauchemars de la nuit.

Les monstres sur les murs qui courent, je ne sais les décrire, ils sont là c’est tout, volatiles, ils portent contre moi tout le malheur des jours, toutes les maladies possibles. Ma mère s’inquiète, elle fait venir le docteur, elle ne comprend pas l’agitation extrême de son enfant. "Il est nerveux, ça va passer avec l’âge…" Les nuits qui suivent, je me tais dans le froid, j’ai peur qu’on m’emmène ailleurs, je regarde les monstres voler dans ma tête, tout autour, je veux les regarder en face, jusqu’au sommeil qui va venir, qui tarde. Sous les draps, les couvertures, mes pieds froids touchent la brique encore un peu chaude. Il faut attendre, la peur vient sur moi, mer sombre entre les douleurs, il faut attendre la délivrance, perdre pied, se dissoudre, s’anéantir.

Voit-on vraiment la vie passer, les saisons se multiplier, dans le chaos des gestes. Toutes les existences se ressemblent, prises dans les contraintes, le déroulé du temps, chacune est singulière pourtant, sinon la vie ne serait pas. J’ai vécu des saisons comme chacun pris par la vie, ou ce qu’on croit l’être. Les fulgurances de l’amour, l’incandescence poétique, les amitiés denses, et tout ce que j’ai grâce à cela fait émerger modestement au monde, tout ce que j’ai pu tisser avec vous tous au long des années, sans trop savoir, au cœur souvent des incertitudes, tout cela qui a nimbé les jours, m’a fait oublier les monstres de l’enfance.

Ils reviennent pourtant avec l’âge, avec la finitude du corps, avec ce qu’on avait cru maîtriser et qui s’échappe. Qu’est-ce qui est la part de soi et la part du monde, dans ces terreurs qui reviennent ? Quelles images nous hantent, auxquelles on ne voudrait plus croire ? Je me réveille dans la nuit, habité par des monstres encore, cachés dans l’ombre et prêts à me détruire. Je ne les vois plus peupler la chambre mais ils sont là, comme si le cerveau avait gardé depuis toujours l’empreinte de la violence du monde au travers de moi-même. Je me réveille, le front baigné de sueur, tu m’apaises, la vie continue. Je n’ai jamais su comment faire vraiment pour que le bonheur m’irrigue longtemps, comment rompre l’étau des solitudes. Je sais ta présence, comme à jamais dessinant l’aube des vies, recouvrant les monstres d’une admirable musique.

Écriture le 23/12/25

Les mots s’étalent, les mots comblent les béances, les blessures,
plus nombreuses en ces temps croit-on qu’auparavant,

on s’est peut-être lassés du monde, les mots ne couvrent plus l’horreur
que d’une infime membrane que tout instant peut déchirer,
les mots sont au bord de leur limite extrême,
il faudrait ne les proférer qu’avec précaution, une ample douceur
qui ferait prendre conscience, qui chercherait du sens
pour cet aujourd’hui défait, désemparé devant l’horreur qui vient,
devant l’avenir qui se dissout à chaque pas qu’on fait vers lui.

Les mots s’étalent, ils ne racontent rien désormais que la puissance,
que cela qui domine et fait trace de tout,
et tout devient réel à cette aune du vouloir de ceux qui dressent des images
qui courent le monde comme les idoles.

Et les idoles comme les drogues rongent ce qui reste de l’humain
dans les consciences, on ne sait plus ce qui nous fonde,
ce qui nous mène,
comme si tout allait s’effacer,
du sens des vies, des amours, des douleurs.

Les mots s’étalent, ils construisent un implacable simulacre
qui nous enveloppe corps et âme
et nous réduit en marchandise agissante encore quelque peu
dans le fracas des échanges du monde,
les mots s’étalent, on n’y prend plus garde,
on voudrait raison garder,
on voudrait quêter quelque rai de lumière, un peu,
se rappeler les vents d’autrefois dans les arbres,
les sourires des jeunes femmes,
tout ce qui par moments, malgré tout,
inondait la terre d’un possible chant,
d’instants d’éternité, disséminés,
donnés,
à même la teneur du chant.

Écriture le 11/12/25

C’est l’été des jours longs,
quand la faible fraîcheur revient, le soir,
qu’elle joue avec la lumière oblique
et l’air qui danse
comme les corps sur la terre.

Ils sont venus tous deux,
un peu plus bas,
ont apporté des sièges à l’ombre,
on entend la musique de leurs voix
dans la lumière qui va finir,
on voit juste leurs silhouettes au bout du pré,
les feuilles des arbres autour
accompagnent le vent léger
qui fait dans les couleurs danser le monde.

Il a sorti d’un sac un cerf-volant rouge et jaune,
il a préparé le fil, lancé dans l’air le petit jouet du vent,
elle est assise, elle le regarde,
lui qui manipule le fil, et puis le jouet rouge et jaune
sous le soleil qui s’en va,
elle rit, je la vois de loin faire des gestes,
et lui, qui va chercher le petit jouet
tombé dans la haie.

Voilà, ils sont venus tous deux
dessiner le bonheur sur la terre
avec le jouet du vent, après la chaleur,
ils sont tout jeunes encore,
à portée de l’enfance
et de l’incandescence des jours et des corps,
ils vivent près de nous,
à quelques pas,
dans ce qui fut autrefois une étable,
dont ils font patiemment leur demeure,
ils vivent près de nous,
à quelques décennies de distance,
dans ce village où nous avons atterri jadis,
où nous sommes revenus à la terre,
je me retourne, leurs cris dans le soir chaud,
ce sont les nôtres il y a cinquante ans,
nous sommes tous deux encore,
dans cette admirable lumière qui s’en va,
pétris de ce bonheur qui franchit la détresse des hommes,
nous allons peut-être monter sur la colline tout à l’heure,
voir l’horizon, nous souvenir encore
des couleurs rouge et jaune dans la lumière,
des sourires et des éclats de voix
que le vent rend inaudibles
mais qu’il sème sur la terre entière.

Écriture le 03/07/26

La parole sur les ondes, sur les écrans
est-ce encore une parole

celle qui nourrit, qui fait dans le corps la densité
celle qui questionne, fait trace
et change quelque peu notre rapport au monde ?

La parole court, le numérique en un instant
couvre la planète d’une présence fallacieuse
où tout se vaut, se remplace le temps d’un souffle
la parole se répand,
c’est l’ouragan qui gonfle
dont la puissance annule tout,
la parole survit un court instant
à la crête d’un brassage immense
qui la réduit à rien dans l’instant même.

Nous vivons désormais les territoires de la peur,
la parole court dans le monde, elle se déverse,
tous les puissants plongent dans ce tourbillon,
leur voix tisse une faible plainte, à chacun,
qui n’existe qu’à peine, un instant,
et l’ouragan continue, gagne en fureur,
la parole est à l’image de la terre désormais,
on sait que cela va s’arrêter, certainement,
dans la violence exacerbée de l’humanité, de la planète
dans le malheur,
on ne sait jamais le fin mot de l’histoire,
on ne sait plus si c’est bien une histoire.

La parole partout
c’est comme le sens en allé
et même la simple quête, les simples repères
sur la terre des hommes,
comment vivre dans ce champ des blessures,
des douleurs effarantes,
du réel
à jamais brouillé
sans horizon
sans chemin ?

La parole partout sur les écrans,
amenuisée,
fragile,
presque illusoire.

Écriture le 02/12/25

Les hommes parcourent la terre, leur existence,
ils sont après l’enfance émerveillée
ballottés dans leur solitude

ils suivent à tâtons leurs désirs
à quoi s’accrochent-ils vraiment ?

Les hommes vont sans savoir
c’est un visage qui les émeut dans la lumière
ils essaient de le garder
de le suivre au gré des paroles, des bienveillances,
qui sait vraiment le chemin ?

La vie s’accroche aux corps, la vie trace
comme une écriture dans les chairs
qu’on ne sait pas résoudre
on voudrait la reprendre, raturer quelque peu
les erreurs naïves qu’on ne devine toujours qu’après.

Les hommes vont d’un visage à l’autre
dans la quête éperdue d’un instant d’éternité
la fulgurance de la fraternité
ce qui s’échappe toujours
dès qu’on l’approche.

Qui sait vraiment le désir,
ce qui les entraîne
ce qui leur fait toucher ce paysage,
ce visage plutôt qu’un autre
ou ce jardin où l’on voudrait voir
tout repousser, tout refleurir
à même le bonheur soudain
tracé dans l’herbe ?

Les hommes traversent l’existence
avec comme viatique quelques images de l’enfance
ce qui venait de la tendresse
et qui rendrait le monde simple,
et fertile,
ce qui donnerait aux visages
leur transparence première,
et tout alors aurait été dans l’évidence
un voyage allégé, multiplié,
la broderie sans fin des mains ensemble,
sans comprendre pourquoi cela s’enfuit
et les voilà dans leur solitude
amenuisés chacun, perdus
guettant à jamais l’espoir en lambeaux.

Écriture le 20/11/25

À la radio, le journaliste est abasourdi, ou du moins fait-il semblant, il joue son rôle, d’amplifier encore l’audience sur un thème déjà rempli, saturé.

"Quinze milliards de vues cumulées sur le hashtag matcha, vous imaginez ?" L’auditeur n’imagine rien, comment imaginer quinze milliards de clics identiques sur des liens identiques habillés de ce mot clé matcha. L’imaginaire voit en un éclair l’humanité en foule, comme en procession menant à ce mot, matcha, le journaliste insiste, qu’on comprenne bien, une boisson à base de poudre de thé vert. L’important, c’est le vert et l’aspect crémeux, les gens aiment ça, le vert. Le journaliste tente de justifier l’engouement sur le réseau social, une vidéo puis une autre, puis encore... des bien nommés influenceurs. Voilà, et cela devient viral – le virus est cause de maladie, cela devrait faire peur, mais cela enchante aujourd’hui, du moins ceux qui vendent, deux fois l’humanité en marche vers le clic du matcha, vers le bonheur de cette poudre verte qui va rassasier tous les désirs.

Ceux qui vendent se remplissent les poches, le virus court depuis deux ans et c’est la pénurie du matcha qui menace, les prix ont flambé, mais le filon s’épuise. On cherche le pourquoi du succès. C’est le vert, flashie, qui attire immédiatement l’œil. C’est comme le chocolat de Dubaï, lui aussi vert de ses pistaches, lui aussi victime de son succès. Les gens désirent le vert donc. Mais le vert s’épuise et l’économie veille, il faut trouver autre chose. Le journaliste pense à une boisson violette, c’est très instagrammable, dit-il avec sérieux. Mais il faut attendre le verdict de l’armée des ombres qui œuvrent aux clics sur la planète, il faut attendre que les désirs s’agglutinent, qu’ils se retrouvent au sein d’un mouvement vrai qui se doit d’entraîner la multitude.
Mais qu’est le désir vraiment, que tous ceux qui cliquent pour le matcha et bientôt la boisson violette croient qu’il jaillit du fond d’eux-mêmes ?

"L’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre lui paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer, pour acquérir cet être. Si le modèle, déjà doté, semble-t-il d’un être supérieur désire quelque chose, il ne peut s’agir que d’un objet capable de conférer une plénitude d’être encore plus totale. Ce n’est pas par des paroles, c’est par son propre désir que le modèle désigne au sujet l’objet suprêmement désirable.1"

René Girard nous a éclairés sur les effets ravageurs du désir mimétique. Il est au cœur de l’humain, incontournable. C’est grâce à lui aussi qu’on apprend, qu’on fait œuvre de création, qu’on chemine dans les relations humaines… Mais enseigne-t-on ce ressort essentiel des actions humaines ? Girard était professeur à Standford, il a compté parmi ses élèves quelques-uns des libertariens gourous de la tech d’aujourd’hui, qui ont bien compris quelles manipulations de masse on pouvait engendrer avec les réseaux dits sociaux qu’ils ont créés, basés sur ce mécanisme mimétique.

Mais le penseur pourtant nous a prévenus :

"Chaque fois que vous résistez au mimétisme, vous accroissez un peu les chances d’un univers où la liberté de jugement et d’action sera plus grande.2"

Et chaque fois qu’on n’y résiste pas, c’est l’inverse qui se produit. Les méfaits du mimétisme sans conscience vont bien au-delà du fol engouement pour le vert ou le violet. Il réduit le monde, amenuise la vérité, fait de toute image une idole fascinante où se vautre souvent la paresse intellectuelle. Sans parler, au-delà du désir, de la montée de la violence et des rivalités qu’il entraîne. Rêvons, que les médias transmettent et expliquent, en quoi les milliards de clics ne justifient rien, ni la qualité, ni le talent, ni la vérité… rêvons.

1 René Girard, La Violence et le Sacré, Livre de poche Pluriel, 1972, p. 217.

2 René Girard, Les grands entretiens d’Art Press René Girard, 2015, p. 64.

 

Écriture le 16/11/25

L’âge comme un ressac
au pied de la falaise, qui traverse le corps

et l’on ne sait qu’à peine
à la fin de l’été, quand les jours se referment,
ce qui nous fissure, nous abîme,
comment le temps nous tient,
comment la vie s’en va, par petites gorgées,
boire ailleurs les couleurs, les pays,
les sourires même.

On ne sait pas
ce qui nous a été donné,
cette force de voir, cette soif
de tracer dans le paysage
les courbes ou les mots
pour le rendre plus grand s’il se peut,
plus transparent de toutes les vies
dans la lumière,
on ne sait pas, on va
d’un pas mal assuré sur les terres du monde.

Et ce en quoi on demeure dans le monde,
l’amour qui transfigure,
l’amitié, la permanence des saisons,
là où l’on habite au plus épais de nous,
s’écrit encore, et les mots de cette musique
dansent, ils vont de l’un à l’autre certainement,
dans le plus précaire dénuement.

J’entends ce mot, fragile,
je vois la vie qui dure dans les corps,
ton sourire à jamais inscrit sur tous les paysages,
ce mot, fragile, et tous les efforts depuis tant de temps
pour le rendre habitable, fragile,
et toutes les détresses dépassées,
malgré tout ce qui blesse et corrode l’instant,
malgré ce qui va nous engloutir,
on ne sait pas, on va,
les chemins sont devenus plus indécis, incertains,
la peur s’est répandue
je suis si près de toi dans les tourmentes vaines.

Si près de toi, et la présence infinie,
comme autrefois dans le mystère des images,
ce qui tremblait derrière elles,
comme à l’orée de ton visage,
cet improbable vécu, à peine un signe,
dans le matin, au soleil des enfances.

Écriture le 05/11/25

C’était hier la Saint-Michel, le tournant de l’année quand autrefois dans les villages, certains servaient les charges en nature à ceux à qui ils les devaient.

Le blé propre et marchand, les stères de bois, les fagots, la baillarge ou l’avoine… tout ce qui permettait de vivre au long de l’hiver, bien plus que l’argent lui-même.

C’était hier la Saint-Michel, on se lève maintenant avant le jour, et quand je sors, c’est comme à jamais les couleurs de l’aurore, cet intense instant où tout l’espoir du monde se répand sur la terre, où le bleu et le rose émergent des lambeaux de brume, où la lumière même prend son temps pour franchir les arbres. Quand je sors, c’est comme un bienfait sur le corps, comme un chemin toujours recommencé quand la saison bascule, qu’on se prend à compter pour soi les marques du temps, qu’il faut prévoir l’hiver. Quelqu’un passe près de chez nous, ‟ il y aura encore de beaux jours ”, dit-il. On le croit, on se rassure à ses paroles, mais le temps fait quand même le tournant des saisons.

On ne sert plus les charges en nature aujourd’hui, les produits de la terre n’ont plus cours dans les transactions. On a défait de nous-mêmes bien des signes tangibles qui nous reliaient aux rythmes du temps. Nous vivons là dans ce village depuis tant de temps, irrigués du bonheur entre nous, emplis d’un inépuisable courant qui me dépasse. Sait-on seulement des bribes des mystères de l’existence ?

Nous sommes allés marcher un peu comme tous les jours ou presque, nos démarches ensemble sur les courbes des mêmes chemins, des milliers de fois parcourus, nous éprouvons la permanence des pierres. La lumière maintenant sculpte mieux les paysages, comme si l’air plus vif accentuait notre présence en eux. De chaque côté du chemin, quand il tourne et se met à descendre vers ce que les anciens nommaient la prairie, dégageant au regard l’ampleur des parcelles sur plusieurs kilomètres, de chaque côté sur les talus, poussent des touffes de crocus, qui fleurissent à cette saison, après les premières pluies de fin d’été. On s’arrête devant eux, souvent, émerveillés de leur beauté fragile, petites tiges blanches ouvertes en fleurs fines, dont les couleurs sont celles mêmes de l’aurore au matin de cette saison, ce subtil changement du rose au mauve, cette subtile marque de ce qui pousse et qui donne comme l’affirmation des amours improbables.

Quand nous revenons, tu cueilles quelques-unes de ces merveilles, avec grand soin. Je te regarde sourire, comblée de cette beauté encore préservée du désastre. Nous emportons ce maigre bouquet comme un trésor, comme un signe de bonheur farouche. Tu places les crocus dans un tout petit vase, près de la table où l’on se nourrit chaque jour. Ils font l’image de l’aurore et de toutes nos saisons. Je les regarde, couleurs et douceur tant accomplies. Nous vivons au cœur improbable du temps, les crocus n’écrivent rien des saisons, sauf ces repères étonnés, cette densité frêle des instants partagés.

Écriture le 30/09/25

Ce qui s’avance, qu’on pressent,
ces déchirures qui s’amplifient
dans le bruissement du monde.

On va, on ne sait rien de ce qui vient,
on y prend garde à peine,
il y faudrait le tintement obsédant des cloches
les soirs de tempêtes
qui traversent la terre.

Ce qui s’effondre ailleurs, croit-on,
ici, les blés, les vignes
dessinent encore les paysages
et les enfants se balancent aux arbres,
à ras bord du bonheur,
on ne voit pas ce qui s’effondre,
ce qui s’effrite pourtant
cogne dans le corps
chaque jour ou presque
la grande mascarade des puissants
qui font image à tous
qui scellent l’horreur comme un flambeau.

On ne sait plus ce qui se désagrège,
ou ce qui se prépare de plus cruel encore,
de plus injuste,
de plus inhumain.
Sur les écrans, on brandit partout
ce qui sidère, ce qui paralyse,
l’angoisse comme un voile
et son opacité routinière,
de peur que quelqu’un se lève,
un matin, une parole,
qui acquiescerait au soleil,
à sa bonté.

On sait pourtant que le soleil
maintenant brûle les arbres en plein été,
qu’il n’y a plus d’échappatoire,
qu’il faudrait tout reprendre
maille après maille
des ambitions des hommes.

C’est cela qu’on devine
dans ce qui s’avance,
à peine perceptible,
la haine et la violence
qui suintent des discours,
mots posés là comme une accalmie croit-on
avant le plus grand orage,
où le terrible se confond
avec le vouloir de tout laver.

Ce qu’on pressent,
notre impuissance d’être ensemble,
les marches dans la lumière radieuse,
au bord de la falaise en voie de s’effondrer.

Écriture le 26/09/25

Les traces vite effacées sur le sable
ou sur la terre où nous marchons,

ce qu’on échange, ce qu’on écrit,
à peine perceptible quand la saison
couvre le temps, laisse la place
à la suivante.

Les traces de soi dans le monde
font une ronde,
elles dessinent ce qu’on n’achève jamais,
elles émanent à peine de nous,
elles restent en bribes souvent
entre la fulgurance et la douleur.

Sait-on même
si elles peuvent nourrir un peu,
étancher quelques soifs,
fournir un peu de la lumière
du savoir ou du bonheur ?

Il y a,
quand on tisse près de soi
un peu de la clarté des jours,
toute la profondeur
du temps des vies,
ce chant fertile
dont on ne sait pas la fin.

Il y a la ronde du temps,
et le regard embué des enfants
qu’on retrouve sans se lasser,
eux qui du moindre geste
tressent l’éternité.

Les traces, et notre souffle,
qui ajoutent à l’air et à la terre
ce peu de cohérence,
ce peu d’amour
ensemencés malgré tout de l’espoir.

Écriture le 14/09/25

Les mots ne changent rien
ils font comme une mousse
qui scintille aux yeux des hommes sur le monde,

les mots s’étalent, peuplent l’espace,
disent parfois
ce qu’on croit être la vérité,
les mots courent le monde,
nous assaillent, ils roulent dans nos têtes
ils contaminent nos désirs,
on croit écouter des histoires
et c’est seulement la rumeur incertaine du temps.

Les paroles sur le monde
se sont asséchées,
leur multitude les dissout
les ronge, il ne reste d’elles
qu’un bruit épars
qui ne signe même plus des retrouvailles.

Les mots multipliés laissent la terre exsangue,
ils bourdonnent,
nous enferment en nous-mêmes,
eux dont on croyait jadis
qu’ils nous conduisaient quelque part,
eux qui semblaient dévoiler
à tâtons, un autre pan du monde.

Les mots ne changent rien,
on voit venir l’horreur
très lentement
comme une mousse qui couvre le réel,
chacun produit ce peu de voile
ce peu d’insignifiance
qui fait pour tous ensemble
une désespérance.

Les mots ne mènent plus le monde
n’alertent plus personne,
ils saturent l’espace, on a beau dire
rien n’émerge de ce magma désormais
les mots ne nous accompagnent
que vers la solitude.

Écriture le 15/08/25

Des mois qu’il n’a pas plu vraiment, la terre sèche semble implorer le ciel, la terre quémande la pluie. Mais c’est le silence et la chaleur, il faut se résoudre à cet avant-goût d’un désert.

Les saisons s’effilochent, elles ont fui leur rythme d’antan, les saisons ne marquent plus la mémoire de leurs repères. Le monde s’est bouleversé sans qu’on y prenne garde.

La sécheresse et le feu meublent les infos des jours qui passent, en attendant les inondations à venir, ou les tempêtes qui vont grignoter les côtes, abattre les arbres. Chacun se désole, quand on se dit bonjour ou quand on échange le soir, ouvert à cette douceur fraîche à peine qui nous enveloppe. Chacun se désole de l’inertie des hommes, chacun sait au fond que rien ne changera, sauf la terre un peu moins habitable à chaque saison qui vient.

En plein été, les arbres perdent leurs feuilles, on appelle ça paraît-il le faux automne, on sait donner des noms aux catastrophes, on ne sait pas comment les éviter, comment gouverner autrement le monde. On a ramassé les raisins avant qu’ils ne soient mûrs, les grains s’amollissaient, on en a fait du jus de raisin un peu acide. Quand on va le boire, on se souviendra de la terre que les hommes rendent folle.

On marche dans nos collines, les arbres des palisses ont de grands pans grillés, les arbres ne trouvent plus dans la terre ce qu’il leur faut d’humide pour continuer sereinement leur vie d’arbre. Le sol s’est contracté, on y voit des fissures comme des lèvres implorantes, la poussière est là, partout, qui monte en spirales dans l’air.
La maison souffre aussi, l’argile s’est rétrécie, resserrée sur elle-même, les murs se fendillent, écrivent sur toute leur hauteur les signatures d’un désastre à venir. Comme si la permanence des siècles s’en était allée, laissant place à l’angoisse diffuse. On comprend que ce qui vient sera plus précaire encore. La nuit parfois, cela cogne au cœur des corps.

Les humains travaillent dans un silence étrange, ils sont sous le joug d’une économie qui les épuise, qui épuise tout ce qui advient. Ils veulent oublier, ils plongent dans la fête, dans les jeux. Ils se disent qu’eux n’y peuvent rien. Ils regardent tout autour les puissants s’agiter. Ils ont peur de regarder cette étrange mascarade, ils n’écoutent plus qu’à peine les nouvelles du monde, le soir, quand les feuilles mortes avant l’heure roulent sur la terre, dont le frisson ne les atteint pas.

Écriture le 26/08/25

On ne sait pas les mots,
ils émergent du corps,
survivants du silence,

les mots tentent de vivre
comme nous tous, d’accéder à la musique du monde,
de croire en l’histoire de la vie,
eux qui ne cherchent qu’à révéler un peu plus
les mystères des âmes, des jours,
en ces temps où l’on ne croit plus guère
ni aux âmes, ni aux traces lumineuses des jours.

On ne sait pas, les mots viennent
ils voudraient modestement dire
le scintillement amoureux
qui fonde toutes les aventures,
ce que l’on porte en soi longtemps
sans trop savoir cette exception
à l’intérieur des vies.

Il faudrait faire attention aux mots
comme aux vents des saisons qui modèlent le monde,
car le monde que les mots atteignent à peine,
qui écrivent sur lui cette si fine trace,
s’en souvient à jamais comme le vent des jours.

Les mots, c’est l’impalpable,
ce qui nous peuple venant d’autrui,
ce que nous répandons dans l’air,
sur les chairs, sur tous les corps qui nous habitent,
pour tendre entre nous des relations
un peu plus douces, un peu plus denses
de cet amour échappé des blessures
qui continue malgré tout de vivre.

Les mots, on ne sait pas,
l’origine de leur musique,
ce dont ils sont capables
dans le chaos des univers,
les mots, malgré tout,
qu’on tisse encore
d’un visage à l’autre,
qui nous enlèvent un peu
du poids du temps,
qui nous soulèvent un peu
hors de l’irrémédiable.

Écriture le 29/07/25

Le matin quand je m’éveille en ces temps du solstice,

les chants d’oiseaux et la lumière peuplent déjà le paysage
c’est toute la terre offerte dans l’instant
toute la rumeur douce des vies qui murmurent, se perpétuent,
cherchent leur chemin, sans trop savoir
où elles vont, ces vies dans l’incertitude, leur ténacité
- sait-on ce qu’est la volonté de vivre,
sait-on jamais ce qu’est la source de nous-mêmes ?

Au matin toute la cohérence du monde est à portée de main,
on pourrait toucher les courbes des oiseaux dans l’air
le regard passe de la bienfaisance du jardin
à la ligne des collines
le regard puise dans la terre la force de cette journée qui vient
cette soif des gestes en partage, ce qui ne s’éteint pas de nous
et de la terre offerte.

Et puis on écoute le bruit du monde à la radio
la violence vague sur vague en bribes décousues
les propos terrifiants des puissants
ce qui glace le corps
qu’on tente toujours de comprendre
sans que le corps l’accepte
la mort peuple les ondes, elle les sature
on écoute l’insensé au bord doux du jardin,
ce qui semble venir d’ailleurs
loin du peu de sagesse ancienne
qui s’est versée ici, dans les champs et les bois,
qui a façonné depuis des siècles le paysage,
offrant tous les matins
ce dialogue dans l’air des oiseaux et du jardin.

On se tait devant l’horreur du monde
on ne sait plus quoi dire
ce serait toujours la même rengaine
de ce qu’on a tissé, malgré tout,
dans la modestie du temps
qui tient dans ce maigre espace
malgré l’ailleurs qui chaque jour
se fait plus menaçant.

Écriture le 25/06/25

Hier, c’est 1988, nous passons quelques jours chez des amis, dont la maison d’été dialogue avec les arbres, aux premières hauteurs de Berkeley.

On arpente la baie, on baigne dans la ville, les quais, les collines, les maisons aux couleurs pastel. À Berkeley dans la librairie de Telegraph Avenue, des auteurs français – Michel Foucault, Michel Serres, René Girard… Le sentiment d’un territoire où quelque chose s’invente qu’on ne sait pas, où la contre-culture a fait germer le numérique et les réseaux. Nous marchons dans la ville, avec la sensation de partager légèrement le monde qui se met au jour, dans un accouchement difficile mais passionné, dans la rigueur et la création mêlées.

Nous venons de passer la quarantaine d’années de notre parcours de vie, le web n’existe pas encore, les héros du monde qui vient sont à peine sortis de leurs garages. Il règne ici comme un vent de liberté, un souffle doux de détermination où tout peut s’écrire. C’est ce qu’on pressent, à visiter les ateliers des femmes qui tissent, qui cherchent d’autres voies. Nous partageons les découvertes, portés par le souffle, transfigurés même par l’attention qu’on porte à notre travail où se mêle l’informatique et le textile, par le respect des échanges, par le souci de l’exactitude, du rêve et des sourires. Modeste parcours, mais qui donne densité, qui fait l’enchantement d’un devenir. L’impression que le monde allait s’arrimer mieux à lui-même, s’attacher ensemble un peu plus.

Les réseaux ont couvert de leur toile la terre, ils charroient aujourd’hui les images, toutes les infos multipliées, qui s’annihilent presque dès leur naissance. Ou qui font main basse sur ceux qui les regardent ou les consomment, fascinés, soumis à elles le peu de temps qu’elles durent. Nous ne sommes pas retournés à San Francisco, plus d’attirance et crainte d’un désenchantement, de voir un monde à jamais retourné, blessé, qui se serait noué lui-même.

Les héros du numérique ne sont plus qu’hommes d’argent, qui saccagent la liberté des échanges. Les avidités immenses sont en train de dépecer la terre, et la vie des humains. Les puissants mettent leurs richesses dans la guerre, celle déjà là, et celle à venir. La guerre qui n’a jamais rien résolu, ni satisfait jamais les désirs qui l’attisent. De la terre d’Amérique montent des paroles folles, et bien ailleurs aussi, ce constat d’un monde fracassé, saturé de violence, et qui ne voit d’autre issue que la violence encore. Hier, on imaginait que les réseaux allaient nourrir l’humanité, lui faire percevoir mieux le sens. Aujourd’hui, on n’ose plus rien pour demain, on attend, apeurés.

On entend le vent
quand on marche dans le printemps,

il ruisselle entre les feuilles neuves des arbres,
ou quand on se repose auprès de la maison,
le vent nous apporte l’âme du monde,
cette rumeur à peine qui survole les paysages,
toutes les saveurs mêlées
qui nous traversent, qui nous construisent.

J’ai l’impression d’entendre le chant du vent
depuis toujours, ce peu de mon âge sur la terre,
et c’est un bienfait, ce qui en moi s’assemble venant d’ailleurs,
tous ces échos qui courbent les ramures
qui se sont dilués à force d’un parcours qui ne cesse jamais,
à force de pousser les nuages, de voir les aubes se lever
tout autour de notre planète frêle.

J’ai tant aimé le vent
dans ses manières d’être au monde,
plurielles comme les hommes,
juste le souffle de l’aimée,
ou bien le vent de face qui aiguise le corps,
ou bien encore sa violence parfois
dont on sent bien qu’elle peut tout détruire
comme celle des hommes.

C’est ainsi, le vent nous façonne,
il nous raconte ce que peut la parole
tressée sur le monde, parmi les hommes,
la parole n’est qu’un souffle,
un vent surgi du corps qu’on ne maîtrise jamais tout à fait,
un vent qui fait le tour de soi-même,
avant de se mêler à tous les vents des autres
sans savoir vraiment ce qu’il peut leur apporter.

On entend le vent,
il nous berce, c’est le soir,
il vient du Sud, la douceur du monde
se répand dans le jardin.

 

Écriture le 26/04/25