Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

À la radio, le journaliste est abasourdi, ou du moins fait-il semblant, il joue son rôle, d’amplifier encore l’audience sur un thème déjà rempli, saturé.

"Quinze milliards de vues cumulées sur le hashtag matcha, vous imaginez ?" L’auditeur n’imagine rien, comment imaginer quinze milliards de clics identiques sur des liens identiques habillés de ce mot clé matcha. L’imaginaire voit en un éclair l’humanité en foule, comme en procession menant à ce mot, matcha, le journaliste insiste, qu’on comprenne bien, une boisson à base de poudre de thé vert. L’important, c’est le vert et l’aspect crémeux, les gens aiment ça, le vert. Le journaliste tente de justifier l’engouement sur le réseau social, une vidéo puis une autre, puis encore... des bien nommés influenceurs. Voilà, et cela devient viral – le virus est cause de maladie, cela devrait faire peur, mais cela enchante aujourd’hui, du moins ceux qui vendent, deux fois l’humanité en marche vers le clic du matcha, vers le bonheur de cette poudre verte qui va rassasier tous les désirs.

Ceux qui vendent se remplissent les poches, le virus court depuis deux ans et c’est la pénurie du matcha qui menace, les prix ont flambé, mais le filon s’épuise. On cherche le pourquoi du succès. C’est le vert, flashie, qui attire immédiatement l’œil. C’est comme le chocolat de Dubaï, lui aussi vert de ses pistaches, lui aussi victime de son succès. Les gens désirent le vert donc. Mais le vert s’épuise et l’économie veille, il faut trouver autre chose. Le journaliste pense à une boisson violette, c’est très instagrammable, dit-il avec sérieux. Mais il faut attendre le verdict de l’armée des ombres qui œuvrent aux clics sur la planète, il faut attendre que les désirs s’agglutinent, qu’ils se retrouvent au sein d’un mouvement vrai qui se doit d’entraîner la multitude.
Mais qu’est le désir vraiment, que tous ceux qui cliquent pour le matcha et bientôt la boisson violette croient qu’il jaillit du fond d’eux-mêmes ?

"L’homme désire intensément, mais il ne sait pas exactement quoi, car c’est l’être qu’il désire, un être dont il se sent privé et dont quelqu’un d’autre lui paraît pourvu. Le sujet attend de cet autre qu’il lui dise ce qu’il faut désirer, pour acquérir cet être. Si le modèle, déjà doté, semble-t-il d’un être supérieur désire quelque chose, il ne peut s’agir que d’un objet capable de conférer une plénitude d’être encore plus totale. Ce n’est pas par des paroles, c’est par son propre désir que le modèle désigne au sujet l’objet suprêmement désirable.1"

René Girard nous a éclairés sur les effets ravageurs du désir mimétique. Il est au cœur de l’humain, incontournable. C’est grâce à lui aussi qu’on apprend, qu’on fait œuvre de création, qu’on chemine dans les relations humaines… Mais enseigne-t-on ce ressort essentiel des actions humaines ? Girard était professeur à Standford, il a compté parmi ses élèves quelques-uns des libertariens gourous de la tech d’aujourd’hui, qui ont bien compris quelles manipulations de masse on pouvait engendrer avec les réseaux dits sociaux qu’ils ont créés, basés sur ce mécanisme mimétique.

Mais le penseur pourtant nous a prévenus :

"Chaque fois que vous résistez au mimétisme, vous accroissez un peu les chances d’un univers où la liberté de jugement et d’action sera plus grande.2"

Et chaque fois qu’on n’y résiste pas, c’est l’inverse qui se produit. Les méfaits du mimétisme sans conscience vont bien au-delà du fol engouement pour le vert ou le violet. Il réduit le monde, amenuise la vérité, fait de toute image une idole fascinante où se vautre souvent la paresse intellectuelle. Sans parler, au-delà du désir, de la montée de la violence et des rivalités qu’il entraîne. Rêvons, que les médias transmettent et expliquent, en quoi les milliards de clics ne justifient rien, ni la qualité, ni le talent, ni la vérité… rêvons.

René Girard, La Violence et le Sacré, Livre de poche Pluriel, 1972, p. 217.

René Girard, Les grands entretiens d’Art Press René Girard, 2015, p. 64.

 

Écriture le 16/11/25

L’âge comme un ressac
au pied de la falaise, qui traverse le corps

et l’on ne sait qu’à peine
à la fin de l’été, quand les jours se referment,
ce qui nous fissure, nous abîme,
comment le temps nous tient,
comment la vie s’en va, par petites gorgées,
boire ailleurs les couleurs, les pays,
les sourires même.

On ne sait pas
ce qui nous a été donné,
cette force de voir, cette soif
de tracer dans le paysage
les courbes ou les mots
pour le rendre plus grand s’il se peut,
plus transparent de toutes les vies
dans la lumière,
on ne sait pas, on va
d’un pas mal assuré sur les terres du monde.

Et ce en quoi on demeure dans le monde,
l’amour qui transfigure,
l’amitié, la permanence des saisons,
là où l’on habite au plus épais de nous,
s’écrit encore, et les mots de cette musique
dansent, ils vont de l’un à l’autre certainement,
dans le plus précaire dénuement.

J’entends ce mot, fragile,
je vois la vie qui dure dans les corps,
ton sourire à jamais inscrit sur tous les paysages,
ce mot, fragile, et tous les efforts depuis tant de temps
pour le rendre habitable, fragile,
et toutes les détresses dépassées,
malgré tout ce qui blesse et corrode l’instant,
malgré ce qui va nous engloutir,
on ne sait pas, on va,
les chemins sont devenus plus indécis, incertains,
la peur s’est répandue
je suis si près de toi dans les tourmentes vaines.

Si près de toi, et la présence infinie,
comme autrefois dans le mystère des images,
ce qui tremblait derrière elles,
comme à l’orée de ton visage,
cet improbable vécu, à peine un signe,
dans le matin, au soleil des enfances.

Écriture le 05/11/25

C’était hier la Saint-Michel, le tournant de l’année quand autrefois dans les villages, certains servaient les charges en nature à ceux à qui ils les devaient.

Le blé propre et marchand, les stères de bois, les fagots, la baillarge ou l’avoine… tout ce qui permettait de vivre au long de l’hiver, bien plus que l’argent lui-même.

C’était hier la Saint-Michel, on se lève maintenant avant le jour, et quand je sors, c’est comme à jamais les couleurs de l’aurore, cet intense instant où tout l’espoir du monde se répand sur la terre, où le bleu et le rose émergent des lambeaux de brume, où la lumière même prend son temps pour franchir les arbres. Quand je sors, c’est comme un bienfait sur le corps, comme un chemin toujours recommencé quand la saison bascule, qu’on se prend à compter pour soi les marques du temps, qu’il faut prévoir l’hiver. Quelqu’un passe près de chez nous, ‟ il y aura encore de beaux jours ”, dit-il. On le croit, on se rassure à ses paroles, mais le temps fait quand même le tournant des saisons.

On ne sert plus les charges en nature aujourd’hui, les produits de la terre n’ont plus cours dans les transactions. On a défait de nous-mêmes bien des signes tangibles qui nous reliaient aux rythmes du temps. Nous vivons là dans ce village depuis tant de temps, irrigués du bonheur entre nous, emplis d’un inépuisable courant qui me dépasse. Sait-on seulement des bribes des mystères de l’existence ?

Nous sommes allés marcher un peu comme tous les jours ou presque, nos démarches ensemble sur les courbes des mêmes chemins, des milliers de fois parcourus, nous éprouvons la permanence des pierres. La lumière maintenant sculpte mieux les paysages, comme si l’air plus vif accentuait notre présence en eux. De chaque côté du chemin, quand il tourne et se met à descendre vers ce que les anciens nommaient la prairie, dégageant au regard l’ampleur des parcelles sur plusieurs kilomètres, de chaque côté sur les talus, poussent des touffes de crocus, qui fleurissent à cette saison, après les premières pluies de fin d’été. On s’arrête devant eux, souvent, émerveillés de leur beauté fragile, petites tiges blanches ouvertes en fleurs fines, dont les couleurs sont celles mêmes de l’aurore au matin de cette saison, ce subtil changement du rose au mauve, cette subtile marque de ce qui pousse et qui donne comme l’affirmation des amours improbables.

Quand nous revenons, tu cueilles quelques-unes de ces merveilles, avec grand soin. Je te regarde sourire, comblée de cette beauté encore préservée du désastre. Nous emportons ce maigre bouquet comme un trésor, comme un signe de bonheur farouche. Tu places les crocus dans un tout petit vase, près de la table où l’on se nourrit chaque jour. Ils font l’image de l’aurore et de toutes nos saisons. Je les regarde, couleurs et douceur tant accomplies. Nous vivons au cœur improbable du temps, les crocus n’écrivent rien des saisons, sauf ces repères étonnés, cette densité frêle des instants partagés.

Écriture le 30/09/25

Ce qui s’avance, qu’on pressent,
ces déchirures qui s’amplifient
dans le bruissement du monde.

On va, on ne sait rien de ce qui vient,
on y prend garde à peine,
il y faudrait le tintement obsédant des cloches
les soirs de tempêtes
qui traversent la terre.

Ce qui s’effondre ailleurs, croit-on,
ici, les blés, les vignes
dessinent encore les paysages
et les enfants se balancent aux arbres,
à ras bord du bonheur,
on ne voit pas ce qui s’effondre,
ce qui s’effrite pourtant
cogne dans le corps
chaque jour ou presque
la grande mascarade des puissants
qui font image à tous
qui scellent l’horreur comme un flambeau.

On ne sait plus ce qui se désagrège,
ou ce qui se prépare de plus cruel encore,
de plus injuste,
de plus inhumain.
Sur les écrans, on brandit partout
ce qui sidère, ce qui paralyse,
l’angoisse comme un voile
et son opacité routinière,
de peur que quelqu’un se lève,
un matin, une parole,
qui acquiescerait au soleil,
à sa bonté.

On sait pourtant que le soleil
maintenant brûle les arbres en plein été,
qu’il n’y a plus d’échappatoire,
qu’il faudrait tout reprendre
maille après maille
des ambitions des hommes.

C’est cela qu’on devine
dans ce qui s’avance,
à peine perceptible,
la haine et la violence
qui suintent des discours,
mots posés là comme une accalmie croit-on
avant le plus grand orage,
où le terrible se confond
avec le vouloir de tout laver.

Ce qu’on pressent,
notre impuissance d’être ensemble,
les marches dans la lumière radieuse,
au bord de la falaise en voie de s’effondrer.

Écriture le 26/09/25

Les traces vite effacées sur le sable
ou sur la terre où nous marchons,

ce qu’on échange, ce qu’on écrit,
à peine perceptible quand la saison
couvre le temps, laisse la place
à la suivante.

Les traces de soi dans le monde
font une ronde,
elles dessinent ce qu’on n’achève jamais,
elles émanent à peine de nous,
elles restent en bribes souvent
entre la fulgurance et la douleur.

Sait-on même
si elles peuvent nourrir un peu,
étancher quelques soifs,
fournir un peu de la lumière
du savoir ou du bonheur ?

Il y a,
quand on tisse près de soi
un peu de la clarté des jours,
toute la profondeur
du temps des vies,
ce chant fertile
dont on ne sait pas la fin.

Il y a la ronde du temps,
et le regard embué des enfants
qu’on retrouve sans se lasser,
eux qui du moindre geste
tressent l’éternité.

Les traces, et notre souffle,
qui ajoutent à l’air et à la terre
ce peu de cohérence,
ce peu d’amour
ensemencés malgré tout de l’espoir.

Écriture le 14/09/25

Les mots ne changent rien
ils font comme une mousse
qui scintille aux yeux des hommes sur le monde,

les mots s’étalent, peuplent l’espace,
disent parfois
ce qu’on croit être la vérité,
les mots courent le monde,
nous assaillent, ils roulent dans nos têtes
ils contaminent nos désirs,
on croit écouter des histoires
et c’est seulement la rumeur incertaine du temps.

Les paroles sur le monde
se sont asséchées,
leur multitude les dissout
les ronge, il ne reste d’elles
qu’un bruit épars
qui ne signe même plus des retrouvailles.

Les mots multipliés laissent la terre exsangue,
ils bourdonnent,
nous enferment en nous-mêmes,
eux dont on croyait jadis
qu’ils nous conduisaient quelque part,
eux qui semblaient dévoiler
à tâtons, un autre pan du monde.

Les mots ne changent rien,
on voit venir l’horreur
très lentement
comme une mousse qui couvre le réel,
chacun produit ce peu de voile
ce peu d’insignifiance
qui fait pour tous ensemble
une désespérance.

Les mots ne mènent plus le monde
n’alertent plus personne,
ils saturent l’espace, on a beau dire
rien n’émerge de ce magma désormais
les mots ne nous accompagnent
que vers la solitude.

Écriture le 15/08/25

Des mois qu’il n’a pas plu vraiment, la terre sèche semble implorer le ciel, la terre quémande la pluie. Mais c’est le silence et la chaleur, il faut se résoudre à cet avant-goût d’un désert.

Les saisons s’effilochent, elles ont fui leur rythme d’antan, les saisons ne marquent plus la mémoire de leurs repères. Le monde s’est bouleversé sans qu’on y prenne garde.

La sécheresse et le feu meublent les infos des jours qui passent, en attendant les inondations à venir, ou les tempêtes qui vont grignoter les côtes, abattre les arbres. Chacun se désole, quand on se dit bonjour ou quand on échange le soir, ouvert à cette douceur fraîche à peine qui nous enveloppe. Chacun se désole de l’inertie des hommes, chacun sait au fond que rien ne changera, sauf la terre un peu moins habitable à chaque saison qui vient.

En plein été, les arbres perdent leurs feuilles, on appelle ça paraît-il le faux automne, on sait donner des noms aux catastrophes, on ne sait pas comment les éviter, comment gouverner autrement le monde. On a ramassé les raisins avant qu’ils ne soient mûrs, les grains s’amollissaient, on en a fait du jus de raisin un peu acide. Quand on va le boire, on se souviendra de la terre que les hommes rendent folle.

On marche dans nos collines, les arbres des palisses ont de grands pans grillés, les arbres ne trouvent plus dans la terre ce qu’il leur faut d’humide pour continuer sereinement leur vie d’arbre. Le sol s’est contracté, on y voit des fissures comme des lèvres implorantes, la poussière est là, partout, qui monte en spirales dans l’air.
La maison souffre aussi, l’argile s’est rétrécie, resserrée sur elle-même, les murs se fendillent, écrivent sur toute leur hauteur les signatures d’un désastre à venir. Comme si la permanence des siècles s’en était allée, laissant place à l’angoisse diffuse. On comprend que ce qui vient sera plus précaire encore. La nuit parfois, cela cogne au cœur des corps.

Les humains travaillent dans un silence étrange, ils sont sous le joug d’une économie qui les épuise, qui épuise tout ce qui advient. Ils veulent oublier, ils plongent dans la fête, dans les jeux. Ils se disent qu’eux n’y peuvent rien. Ils regardent tout autour les puissants s’agiter. Ils ont peur de regarder cette étrange mascarade, ils n’écoutent plus qu’à peine les nouvelles du monde, le soir, quand les feuilles mortes avant l’heure roulent sur la terre, dont le frisson ne les atteint pas.

Écriture le 26/08/25

On ne sait pas les mots,
ils émergent du corps,
survivants du silence,

les mots tentent de vivre
comme nous tous, d’accéder à la musique du monde,
de croire en l’histoire de la vie,
eux qui ne cherchent qu’à révéler un peu plus
les mystères des âmes, des jours,
en ces temps où l’on ne croit plus guère
ni aux âmes, ni aux traces lumineuses des jours.

On ne sait pas, les mots viennent
ils voudraient modestement dire
le scintillement amoureux
qui fonde toutes les aventures,
ce que l’on porte en soi longtemps
sans trop savoir cette exception
à l’intérieur des vies.

Il faudrait faire attention aux mots
comme aux vents des saisons qui modèlent le monde,
car le monde que les mots atteignent à peine,
qui écrivent sur lui cette si fine trace,
s’en souvient à jamais comme le vent des jours.

Les mots, c’est l’impalpable,
ce qui nous peuple venant d’autrui,
ce que nous répandons dans l’air,
sur les chairs, sur tous les corps qui nous habitent,
pour tendre entre nous des relations
un peu plus douces, un peu plus denses
de cet amour échappé des blessures
qui continue malgré tout de vivre.

Les mots, on ne sait pas,
l’origine de leur musique,
ce dont ils sont capables
dans le chaos des univers,
les mots, malgré tout,
qu’on tisse encore
d’un visage à l’autre,
qui nous enlèvent un peu
du poids du temps,
qui nous soulèvent un peu
hors de l’irrémédiable.

Écriture le 29/07/25

Le matin quand je m’éveille en ces temps du solstice,

les chants d’oiseaux et la lumière peuplent déjà le paysage
c’est toute la terre offerte dans l’instant
toute la rumeur douce des vies qui murmurent, se perpétuent,
cherchent leur chemin, sans trop savoir
où elles vont, ces vies dans l’incertitude, leur ténacité
- sait-on ce qu’est la volonté de vivre,
sait-on jamais ce qu’est la source de nous-mêmes ?

Au matin toute la cohérence du monde est à portée de main,
on pourrait toucher les courbes des oiseaux dans l’air
le regard passe de la bienfaisance du jardin
à la ligne des collines
le regard puise dans la terre la force de cette journée qui vient
cette soif des gestes en partage, ce qui ne s’éteint pas de nous
et de la terre offerte.

Et puis on écoute le bruit du monde à la radio
la violence vague sur vague en bribes décousues
les propos terrifiants des puissants
ce qui glace le corps
qu’on tente toujours de comprendre
sans que le corps l’accepte
la mort peuple les ondes, elle les sature
on écoute l’insensé au bord doux du jardin,
ce qui semble venir d’ailleurs
loin du peu de sagesse ancienne
qui s’est versée ici, dans les champs et les bois,
qui a façonné depuis des siècles le paysage,
offrant tous les matins
ce dialogue dans l’air des oiseaux et du jardin.

On se tait devant l’horreur du monde
on ne sait plus quoi dire
ce serait toujours la même rengaine
de ce qu’on a tissé, malgré tout,
dans la modestie du temps
qui tient dans ce maigre espace
malgré l’ailleurs qui chaque jour
se fait plus menaçant.

Écriture le 25/06/25

Hier, c’est 1988, nous passons quelques jours chez des amis, dont la maison d’été dialogue avec les arbres, aux premières hauteurs de Berkeley.

On arpente la baie, on baigne dans la ville, les quais, les collines, les maisons aux couleurs pastel. À Berkeley dans la librairie de Telegraph Avenue, des auteurs français – Michel Foucault, Michel Serres, René Girard… Le sentiment d’un territoire où quelque chose s’invente qu’on ne sait pas, où la contre-culture a fait germer le numérique et les réseaux. Nous marchons dans la ville, avec la sensation de partager légèrement le monde qui se met au jour, dans un accouchement difficile mais passionné, dans la rigueur et la création mêlées.

Nous venons de passer la quarantaine d’années de notre parcours de vie, le web n’existe pas encore, les héros du monde qui vient sont à peine sortis de leurs garages. Il règne ici comme un vent de liberté, un souffle doux de détermination où tout peut s’écrire. C’est ce qu’on pressent, à visiter les ateliers des femmes qui tissent, qui cherchent d’autres voies. Nous partageons les découvertes, portés par le souffle, transfigurés même par l’attention qu’on porte à notre travail où se mêle l’informatique et le textile, par le respect des échanges, par le souci de l’exactitude, du rêve et des sourires. Modeste parcours, mais qui donne densité, qui fait l’enchantement d’un devenir. L’impression que le monde allait s’arrimer mieux à lui-même, s’attacher ensemble un peu plus.

Les réseaux ont couvert de leur toile la terre, ils charroient aujourd’hui les images, toutes les infos multipliées, qui s’annihilent presque dès leur naissance. Ou qui font main basse sur ceux qui les regardent ou les consomment, fascinés, soumis à elles le peu de temps qu’elles durent. Nous ne sommes pas retournés à San Francisco, plus d’attirance et crainte d’un désenchantement, de voir un monde à jamais retourné, blessé, qui se serait noué lui-même.

Les héros du numérique ne sont plus qu’hommes d’argent, qui saccagent la liberté des échanges. Les avidités immenses sont en train de dépecer la terre, et la vie des humains. Les puissants mettent leurs richesses dans la guerre, celle déjà là, et celle à venir. La guerre qui n’a jamais rien résolu, ni satisfait jamais les désirs qui l’attisent. De la terre d’Amérique montent des paroles folles, et bien ailleurs aussi, ce constat d’un monde fracassé, saturé de violence, et qui ne voit d’autre issue que la violence encore. Hier, on imaginait que les réseaux allaient nourrir l’humanité, lui faire percevoir mieux le sens. Aujourd’hui, on n’ose plus rien pour demain, on attend, apeurés.

On entend le vent
quand on marche dans le printemps,

il ruisselle entre les feuilles neuves des arbres,
ou quand on se repose auprès de la maison,
le vent nous apporte l’âme du monde,
cette rumeur à peine qui survole les paysages,
toutes les saveurs mêlées
qui nous traversent, qui nous construisent.

J’ai l’impression d’entendre le chant du vent
depuis toujours, ce peu de mon âge sur la terre,
et c’est un bienfait, ce qui en moi s’assemble venant d’ailleurs,
tous ces échos qui courbent les ramures
qui se sont dilués à force d’un parcours qui ne cesse jamais,
à force de pousser les nuages, de voir les aubes se lever
tout autour de notre planète frêle.

J’ai tant aimé le vent
dans ses manières d’être au monde,
plurielles comme les hommes,
juste le souffle de l’aimée,
ou bien le vent de face qui aiguise le corps,
ou bien encore sa violence parfois
dont on sent bien qu’elle peut tout détruire
comme celle des hommes.

C’est ainsi, le vent nous façonne,
il nous raconte ce que peut la parole
tressée sur le monde, parmi les hommes,
la parole n’est qu’un souffle,
un vent surgi du corps qu’on ne maîtrise jamais tout à fait,
un vent qui fait le tour de soi-même,
avant de se mêler à tous les vents des autres
sans savoir vraiment ce qu’il peut leur apporter.

On entend le vent,
il nous berce, c’est le soir,
il vient du Sud, la douceur du monde
se répand dans le jardin.

 

Écriture le 26/04/25

La pluie fait un refuge, elle maintient les distances,
la pluie protège

dresse un abri contre toutes les terreurs
quand on l’écoute, dans ses vagues de rythmes.
La pluie vient du mitan du monde,
des contrées plus lointaines que la parole,
et l’on pense que sa musique fait l’espérance
de la vie qui pourrait venir
sans cruauté, la vie pacifiée
comme on l’imagine dans l’enfance,
quand on est à l’abri dans la maison
et que la pluie frappe les vitres.

Comment vivre à l’unisson
de toutes les pluies, de toute l’humanité,
comment vivre le regard toujours bienveillant
au-delà des douleurs, de ces temps en morceaux,
du règne des puissances tristes ?

J’écoute la pluie, l’apaisement sur les jardins
sur les fronts des enfants,
eux qui puisent en elle leurs chants, leurs aventures
et l’on se dit soudain que tout est à portée de main,
que la fragilité du refuge restera là toujours
mouillée des rêves enfantins
et qu’ils continueront à faire les rivières des vies.

Il n’y a rien que ce peu de douleur à franchir,
ce peu de solitude à prendre avec soi,
à déplacer un peu, ce peu de regard à tourner
vers la lumière et vers la pluie
sans que l’on sache vraiment ce qui coule
entre les doigts, entre les corps,
qui fait l’écriture dans l’âme du monde.

Écriture le 12/05/25

Les mouvements des hommes
depuis si longtemps
qui s’échangent ce qu’ils font, ce qu’ils disent

qui font commerce de leurs œuvres,
ils tissent sans le savoir entre eux des liens
qui dépassent ce qu’ils vendent, ce qu’ils achètent,
les mouvements des hommes unissent le monde
sans qu’ils approuvent ces liens grandissant
qui se répandent sur la terre à leur insu,
ils croient qu’ils maîtrisent les flux
et les images
et ce qu’ils ont tressé lentement
dans tous ces réseaux multipliés,
mais les réseaux et les images
ont leur propre pérennité, leur propre existence
qui construisent leurs mémoires
comme les fondations d’un univers
qu’on ne sait pas encore déchiffrer
qui leur échappe, qui fait leur grande peur.

C’est que ce que les hommes comprennent du monde
et d’eux-mêmes aux prises avec les autres,
proches ou lointains,
change si peu, si lentement,
qu’ils ne savent pas qu’ils ont construit au cours des âges
leurs propres prisons, leurs grandes peurs,
voisins si proches et tellement barbares,
à jamais étrangers, couleurs de peau, regards,
langues qui font voir le monde autrement,
chacune, avec ce qu’elle peut percevoir
des paysages, de la terre, de ce que l’autre fait du monde.

Nous écrivons sur la planète entière
des traces de sang, des meurtres depuis toujours,
l’antique hantise du désir de dominer,
l’immense déchirure qui casse les liens, les œuvres,
nous ne cessons pas de détruire le vivant,
d’imaginer que la force violente
fera place nette un jour,
rendra la terre comme on la voudrait,
place nette, l’immense vide en nous-mêmes,
leurre terrifiant de l’identité, de sa solitude.

Écriture le 08/05/25

Nous nous tenons par la main
par le regard
par le chatoiement des visages
par la ténuité du vivant partagée sur le monde.

Nous sommes assemblés, à peine,
en de multiples archipels
soumis aux vents contraires
de la violence qui fait rage,
et de l’impuissance du devenir
qui nous rend faibles.

Mais nous nous tenons dans l’indicible
dans la douceur qu’on ne voudrait pas perdre
dans la tendresse
nous nous tenons par le chatoiement des visages
des vies longuement vécues.
Nous avons appris la conscience des signes précaires
de tout ce qui échappe à la cruauté des pouvoirs,
ce qui reste d’humain en propre, entre nous
qui sommes si nombreux et si faibles,
myriades en archipels dérivants
comme soumis
irrémédiablement
à ceux qui sèment leur parole puissante sur le monde.

Nous nous tenons la main
ou le regard c’est tout pareil
nous voudrions comme les fleurs du printemps
faire éclore en cette période du monde
si peu humaine
les couleurs, ces tapis qui vibrent au vent de blanc, de jaune, de bleu,
cela qu’on peut donner,
et rien ni personne pour empêcher ce don,
cette lumière absolue au sein des effondrements.

Écriture le 02/04/25

Tu marches près de moi
l’ombre de nos silhouettes va grandissante

c’est le couchant qui les allonge, derrière nous,
la lumière qui faiblit
qui rend nos ombres floues
mélangées, incertaines,
tandis que nous marchons encore
dans le fil de ce long temps partagé,
sans trop savoir
ce qui se tisse entre nous,
le bonheur encore dans l’âge
devant nous les gestes dans nos ombres
comme s’il fallait commencer à s’effacer du monde.

Je n’ai jamais rien su de ce qui nous a guidés,
de ce qui nous a tenus
depuis ces décennies
depuis l’orée de la jeunesse éblouie,
ce que l’impalpable a tressé de sens,
a fait des instants multipliés
ces traces entre nous construites
dans l’improbable,
l’amour qui dure
des corps scellés aux regards
que la confiance n’abrège pas.

Tu marches près de moi
nous allons encore au creux des paysages
nous savons bien qu’un jour cela s’arrêtera
l’exigence du vivant fait place
aux entrailles du vide,
je te regarde, tu as toujours
ce merveilleux sourire que tu verses sur le monde
qui fait germer en moi ces mots
les phrases incertaines, cette chanson précaire
qui ne s’écrit qu’à travers cette ombre
tout au-devant de nous
dans la douceur de tous les printemps.

Écriture le 21/03/25

L’impression, maintenant, que tout peut arriver, que le monde est comme en suspens, proche d’un point de bascule, peut-être même d’une rupture irréversible où les nations vont s’engouffrer.

Bien des hommes qui sont à leur tête semblent avoir perdu tout sens d’analyse, toute mesure. Pour certains, leurs propos suscitent des vents terribles sur notre planète si précaire. Ils ignorent la précarité, ignorent-ils ces traînées de haine qu’ils répandent ? Ils jouent avec les images, riant cruellement des effets qu’ils produisent, des “ bons moments de télévision ” qu’ils génèrent. Se rendent-ils compte des effets mimétiques désastreux dont ils sont la source ? Des puits sans fond où ils se jettent eux-mêmes, et ceux qu’ils interpellent et veulent agiter comme des marionnettes à leur merci ?

Depuis les débuts de l’humanisation sans doute, les communautés ont survécu en dominant les autres par la violence, violence que leurs chefs disaient légitime, car elle se voulait protectrice. Ainsi se sont constitués les nations et les empires, proies des uns contre les autres, sacrifiant dans les guerres incessantes une part innocente de leurs peuples. Parce que, bien entendu, la guerre c’était toujours la faute de l’autre, et que nos valeurs, notre culture, notre vision du monde, et même tout stupidement nos intérêts étaient seuls dignes, seuls à défendre. Chaque communauté depuis la nuit des temps certaine de son bon droit, ou de sa vérité comme un absolu. Ainsi se sont bâtis les groupes humains, séparés, de tout temps divisés, apeurés les uns des autres, dans l’illusion chacun d’un imaginaire triomphant.

Mais il fallait vivre, et l’ennemi proche était aussi celui avec lequel on apprenait à faire commerce. L’intelligence humaine a inventé l’écriture, pour les comptes, et pour consigner les rêves et l’imaginaire des peuples. Et l’écriture a permis la réflexion sur le monde, la théorie et puis peu à peu la science, tandis que les dieux, de la Mésopotamie à l’Occident, s’agrégeaient en un seul, ou plutôt en quelques-uns. Et la parole monothéiste (“ Tu ne tueras point ”, “ Aime ton ennemi ”…) se répandait sans que les humains sachent vraiment la mettre en pratique. Alors, certains de par le monde, ont inventé les Lumières, en supprimant le divin, affirmant que la fraternité et l’égalité étaient affaires strictement humaines. La science aidant, et le développement économique courant de plus en plus sur la planète à marche rapide, les outils de la guerre ont grandi. On a cru maîtriser la violence, on l’a amplifiée de millions de morts dans ces terres de sang1 que fut l’Europe du XXe siècle.

Guerre commerciale, puis guerre tout court, nous sommes les plus forts à nouveau, riches de plus en plus riches, seuls au monde, méprisants de plus en plus, se croyant même élus de Dieu. L’impression que les délires des puissants désagrègent ce monde si vite, comme un jeu où l’on veut un moment faire table rase. Parce que toutes les valeurs ont fui, nous ont broyés. Parce que la richesse ou le pouvoir ne suffisent pas encore. Qu’il faut plus, juste encore plus. Voient-ils, tous ces gens, qu’ils ne pourront maîtriser la montée des violences ?

Les humains n’ont pas besoin du divin pour générer cette première face de l’apocalypse, ils y pourvoiront eux-mêmes, au cœur des déchaînements et des divisions, en étant sûrs de leur bon droit, ou de leur bonne force, au mépris du droit, et de ce qui fait la grandeur et l’intelligence des hommes.

Terres de sang, Timothy Snyder, Folio, 2012.

 

Écriture le 10/03/25