Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Le matin quand je m’éveille en ces temps du solstice,

les chants d’oiseaux et la lumière peuplent déjà le paysage
c’est toute la terre offerte dans l’instant
toute la rumeur douce des vies qui murmurent, se perpétuent,
cherchent leur chemin, sans trop savoir
où elles vont, ces vies dans l’incertitude, leur ténacité
- sait-on ce qu’est la volonté de vivre,
sait-on jamais ce qu’est la source de nous-mêmes ?

Au matin toute la cohérence du monde est à portée de main,
on pourrait toucher les courbes des oiseaux dans l’air
le regard passe de la bienfaisance du jardin
à la ligne des collines
le regard puise dans la terre la force de cette journée qui vient
cette soif des gestes en partage, ce qui ne s’éteint pas de nous
et de la terre offerte.

Et puis on écoute le bruit du monde à la radio
la violence vague sur vague en bribes décousues
les propos terrifiants des puissants
ce qui glace le corps
qu’on tente toujours de comprendre
sans que le corps l’accepte
la mort peuple les ondes, elle les sature
on écoute l’insensé au bord doux du jardin,
ce qui semble venir d’ailleurs
loin du peu de sagesse ancienne
qui s’est versée ici, dans les champs et les bois,
qui a façonné depuis des siècles le paysage,
offrant tous les matins
ce dialogue dans l’air des oiseaux et du jardin.

On se tait devant l’horreur du monde
on ne sait plus quoi dire
ce serait toujours la même rengaine
de ce qu’on a tissé, malgré tout,
dans la modestie du temps
qui tient dans ce maigre espace
malgré l’ailleurs qui chaque jour
se fait plus menaçant.

Écriture le 25/06/25

C’est une bribe très lointaine dans la mémoire, qu’on a sauvée sans le savoir du grand recouvrement du temps.

Nous revenons d’une exposition sur les rives de la Méditerranée, nous franchissons des paysages où la lumière et la terre ne font qu’un. La douceur de la Provence, croit-on, efface toute la violence, nimbe nos corps qui renaissent chaque jour plus allégés de la jeunesse.

Je ne sais plus où se niche la maison, la bribe du temps est si lointaine, je sais qu’on l’a cherchée un peu dans l’entrelacs des routes, par-delà les collines, entre les rangées d’ifs qui tracent sur la terre la mémoire apeurée des hommes.

Il nous accueille chez lui, chaleur d’humanité, il baigne dans les livres en multitude, il parcourt la poésie avec douceur, rassemble avec patience les jeunes auteurs qu’il aime, publie leurs textes dans une revue. Il accueille certains des miens, dont celui-ci, qui débute par ces mots :

Vents d'octobre avec les pluies, tout reprend ses droits
La vie enterre l'écriture
noie dans son cycle les écarts et nos griffures lentes
Être à la fois fiché dans ces écorces et s'imposer l'exil
pour le désir en soi et l'air plus large

Il vient de le traduire, pour une revue qui va le publier en Inde :

Winds of October with the rain, all rights back…

Je regarde ces mots de l’autre langue, fasciné des écarts, des ressemblances, de la pulsion des mots, première fois que mon écriture se détache de sa gangue originelle pour voguer vraiment ailleurs. Il nous remercie d’être venus, là, chez lui.

Puis c’est son épouse qui entre, qui apporte le thé et les gâteaux, elle sourit, je lève les yeux vers elle, et dans l’instant son visage, qui s’inscrit comme dans l’éternité du monde. Elle sourit, elle est labourée de rides intensément, et ces marques sur elle ont dépassé toutes les épreuves qui les ont fait naître peut-être. Elle donne son visage, et c’est comme une offrande enfouie dans la terre qui reviendrait vers vous après des siècles, nous mettant soudain face à l’essentiel.

Lui parle, elle est présente, et je pressens ce qui s’arrime entre eux, cette aventure du temps partagé qui forge les visages. Et je comprends l’immense beauté de ce temps creusé en elle, ce qui a façonné ses courbes, ce qui a fait trace en elle comme une sculpture, offrant aux autres cette image surgie des profondeurs de l’être, qui signe ce qu’on voit des rumeurs de l’invisible.

Elle se penche un peu, silhouette déterminée, gracile, elle rayonne de cette fragilité qui a franchi les douleurs d’une vie. Nous passons avec eux un long moment, nous allons reprendre notre chemin, ses rides si nombreuses disent comme un tissu qu’on déplierait sans cesse et qui ne s’épuiserait pas, la profondeur ultime des vies transmises, les mots de lui, les images d’elle. J’apprends ce jour-là ce qui nous dépasse, de ce qu’on croit voir, à jamais les visages et les corps, les autres en soi, à jamais les lignes d’écriture dans la chair.

 

Écriture le 26/05/25

On entend le vent
quand on marche dans le printemps,

il ruisselle entre les feuilles neuves des arbres,
ou quand on se repose auprès de la maison,
le vent nous apporte l’âme du monde,
cette rumeur à peine qui survole les paysages,
toutes les saveurs mêlées
qui nous traversent, qui nous construisent.

J’ai l’impression d’entendre le chant du vent
depuis toujours, ce peu de mon âge sur la terre,
et c’est un bienfait, ce qui en moi s’assemble venant d’ailleurs,
tous ces échos qui courbent les ramures
qui se sont dilués à force d’un parcours qui ne cesse jamais,
à force de pousser les nuages, de voir les aubes se lever
tout autour de notre planète frêle.

J’ai tant aimé le vent
dans ses manières d’être au monde,
plurielles comme les hommes,
juste le souffle de l’aimée,
ou bien le vent de face qui aiguise le corps,
ou bien encore sa violence parfois
dont on sent bien qu’elle peut tout détruire
comme celle des hommes.

C’est ainsi, le vent nous façonne,
il nous raconte ce que peut la parole
tressée sur le monde, parmi les hommes,
la parole n’est qu’un souffle,
un vent surgi du corps qu’on ne maîtrise jamais tout à fait,
un vent qui fait le tour de soi-même,
avant de se mêler à tous les vents des autres
sans savoir vraiment ce qu’il peut leur apporter.

On entend le vent,
il nous berce, c’est le soir,
il vient du Sud, la douceur du monde
se répand dans le jardin.

 

Écriture le 26/04/25