Voussure du portail
Foussais
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Textile et philosophie (3) dans l’œuvre de Michel Serres

À compter des années 1970, Michel Serres délaisse progressivement ses Cahiers de formation, et commence de publier des livres, dont la série des Hermès, où notamment l’approche des systèmes se confronte à la problématique de l’ordre et du désordre.

Dans Hermès IV, La Distribution1, on trouve deux passages où le textile prend part, d’abord comme image en écho à ce qu’est une culture :

C’est qu’une culture, en général, construit, dans son histoire et par elle, une intersection originale entre de telles variétés, un nœud de connexions bien précis, et particulier. Cette construction, je crois bien, est son histoire même. Ce qui différencie les cultures, c’est la forme de l’ensemble des raccordements, son allure, sa place, et aussi bien, ses changements d’états, ses fluctuations. Mais ce qu’elles ont en commun et qui les institue comme telles, c’est l’opération même de raccorder, de connecter. Voici que se lève l’image du tisserand. De lier, de nouer, de pratiquer des ponts, des chemins, des puits ou des relais, parmi des espaces radicalement différents. → DI p. 202

Quelques pages plus loin, le propos se complète, de la culture comme mode de nouage et de connexion, au tissage comme objet de la langue, elle qui en quelque sorte tisse la culture. Et on notera le rapport au genre, Pénélope dans le récit mythique, et le Royal Tisserand dans le récit philosophique :

Comme si le discours n’avait pour objet ou pour cible que de connecter. […] D’où Pénélope au poste théorique. D’où la reine qui tisse et détisse, le féminin premier de qui, passé mâle, sera le Royal Tisserand de Platon. […] Pénélope est l’auteur, la signataire du discours, elle en trace le graphe, elle en dessine le parcours. Fait puis défait ce tissu qui mime l’avance et le recul du navigateur. D’Ulysse à bord de son navire, navette qui lace et entrelace des fibres séparées de vide, des variétés bordées de crevasses. Brodeuse, dentellière, par puits et ponts, de ce flux continu coupé de catastrophes qui se nomme lui-même discours. → DI p. 206-207

Dans le livre qui suit, Hermès V, Le passage du Nord-Ouest2, le philosophe pressent clairement que l’approche textile n’est pas du même ordre que celle de l’espace géométrique dans lequel nous baignons continuellement. Celui-ci est un modèle résultant d’une théorie, c’est-à-dire d’une vision du monde où l’idée précède le réel, tandis que le tisserand ou la tricoteuse affrontent le réel tout autrement, sans que l’auteur pour l’instant n’explicite cette différence :

Ce qui demeure sûr est désormais la prolifération multiple des espaces. […] Les espaces qualitatifs, parfaitement nommés,sont à la fois a priori et sensoriels. Nous découvrons alors que nous vivons dans une multiplicité d’espaces de ce genre, et que nous travaillons, parfois, tels le tisserand ou la tricoteuse qui fait marcher ses doigts sans les voir, en eux et par eux, et non dans ce cube euclidien, celui qui fait seulement ma protection, dans ma chambre. Notre corps, et le groupe, en ses réseaux de communication, font aveuglément leur affaire de cette multiplicité qu’ils associent dans l’ordinaire de leur vie et de leurs actions. Cette esthétique-là est non écrite. Et pourtant, elle se voit et se vit, dans les arts et dans les métiers, tout aussi bien que dans le quotidien et le formel de haute pureté. D’où l’artefact résiduel du problème classique de la représentation, qui ne suppose qu’un espace, aujourd’hui relativisé. → PNO p. 68-70

D’où, plus avant dans le livre, cette conclusion :

Le tisserand, je le savais, est un artisan pré-géométrique. → PNO p. 184

Pré-géométrique, soit avant la géométrie dans le temps, mais surtout d’un autre ordre. Euclide et son espace ont à voir avec la science qui émerge en Grèce et qui va fonder l’Occident. L’approche textile tient de la pratique ancestrale de quasiment toutes les cultures du monde, elle a donc à voir avec un savoir-faire qui se construit et s’affine dans un dialogue continuel entre le faire et le savoir. Autrement dit, l’invention n’y est pas d’abord conceptuelle, d’abord l’élaboration d’un modèle comme avec la géométrie. Celle-ci n’est qu’un îlot dans la multiplicité des espaces qui nous baignent.

1 Hermès IV, La Distribution, [DI], Michel Serres, Éditions de Minuit, 1977.

2 Hermès V, Le Passage du Nord-Ouest, [PNO], Michel Serres, Éditions de Minuit, 1980.

Écriture le 09/10/23

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