Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Vous êtes dans un pré, sur la terre
près de vous l’on s’affaire

c’est comme un gros oiseau, de toile, de tubes,
un petit moteur à l’arrière,
deux places exiguës, des instructions sommaires,
le casque pour se parler,
les vêtements qu’on enfile pour le vent,
et l’appareil photo que je tiens près de moi,
la peur au ventre un peu, et l’impatience.

ULM 1

Peu de temps,
le tressautement des roues sur l’herbe rase,
le bruit du moteur assourdi,
quelques dizaines de mètres,
et l’homme qui pilote au-devant
fait basculer l’aile,
le temps s’arrête à peine,
et dans le corps, l’air, partout
qui me porte, m’enveloppe,
qui coule sur mes jambes, mes bras.
Pas un instant je ne pense à la fragilité
du moment, de cette aile à moteur,
seulement cette communion avec l’air
une autre sensation du monde
de n’être pas accroché à l’herbe du pré
rivé aux chemins de terre ou de bitume.
Pourquoi cette liberté à ce point
qui traverse le corps
qui lui fait croire à une sorte de légèreté première
offerte en ligne vive à la lumière des cieux ?

ULM 2

Très vite, la terre revient au regard,
c’est l’enchantement neuf
des champs cultivés qu’on n’a jamais vus ainsi,
qui dessinent autrement le labeur des saisons,
les maisons des villages se serrent
telles des bandes d’enfants qui courent la campagne,
et par moment, le signe d’une église comme un jalon
marquant l’espérance de l’humanité vers le ciel.

ULM 3

Je suis comme un enfant,
je tourne mon regard partout pour découvrir
pour voir autrement s’il se peut
pour affermir dans ce corps traversé d’air
l’image du monde.
Tout est là, comme à portée de main,
le regard tourne, il découvre
comme les abeilles le butinage,
tout est là,
dans la densité des instants de l’enfance,
la vie des hommes qui se dévoile
comme tracée sur une page
qui se déroulerait sans fin,
et le corps dans l’air boit
à l’immensité simple,
bienheureuse.


En 2006

Écriture le 15/07/25

La pluie fait un refuge, elle maintient les distances,
la pluie protège

dresse un abri contre toutes les terreurs
quand on l’écoute, dans ses vagues de rythmes.
La pluie vient du mitan du monde,
des contrées plus lointaines que la parole,
et l’on pense que sa musique fait l’espérance
de la vie qui pourrait venir
sans cruauté, la vie pacifiée
comme on l’imagine dans l’enfance,
quand on est à l’abri dans la maison
et que la pluie frappe les vitres.

Comment vivre à l’unisson
de toutes les pluies, de toute l’humanité,
comment vivre le regard toujours bienveillant
au-delà des douleurs, de ces temps en morceaux,
du règne des puissances tristes ?

J’écoute la pluie, l’apaisement sur les jardins
sur les fronts des enfants,
eux qui puisent en elle leurs chants, leurs aventures
et l’on se dit soudain que tout est à portée de main,
que la fragilité du refuge restera là toujours
mouillée des rêves enfantins
et qu’ils continueront à faire les rivières des vies.

Il n’y a rien que ce peu de douleur à franchir,
ce peu de solitude à prendre avec soi,
à déplacer un peu, ce peu de regard à tourner
vers la lumière et vers la pluie
sans que l’on sache vraiment ce qui coule
entre les doigts, entre les corps,
qui fait l’écriture dans l’âme du monde.

Écriture le 12/05/25

C’est la lumière de l’hiver encore, juste diaphane, qui hésite entre le brouillard et le soleil, entre le songe et le réel.

C’est peu de jours avant Noël, quand le temps du jour dure peu, qu’on se demande si le monde risque de s’engloutir dans la pénombre.

Nous sommes dehors, tu prépares le bois pour le feu, le vent vient du froid, il va porter la fumée vers le sud, elle ne dérangera personne, va se dissoudre dans le petit val un peu plus loin. Je débroussaille la haie, serpe et faucille, ronces et brindilles, épines noires qui ont repoussé ces quelques années. La terre est calme, elle respire à l’unisson des quelques gestes d’hommes qui la travaillent, le voisin tout là-haut avec ses bêtes, un autre qui élague sa palisse épaissie avec le temps. Nous sommes seuls avec nos gestes, arrimés à ce village, plongés au cœur du monde. Avec en soi le sentiment d’un instant d’éternité. Ce qui scintille, moments modestes d’acquiescement au temps qui va.

Je ne l’ai pas entendu s’approcher, c’est l’enfant de la maison d’à côté, il tient un sécateur dans ses mains, il vient vers moi, timide – est-ce que je peux vous aider ? Il a la voix fragile de l’enfance incertaine, je regarde son visage, et son sourire d’une absolue confiance envers l’autre, envers le jour et sa vie qui vient, au-devant. J’ai l’impression un instant de ne jamais avoir vu de sourire aussi confiant, aussi radieux, autant offert. Il a peut-être huit ou neuf ans, je vais lui chercher une petite faucille, je lui montre comment prendre d’une main les ronces ou les brindilles, comment couper d’un geste sec de l’autre main. On se tait un moment, on fait ensemble les gestes à des décennies de distance. Étais-je aussi heureux de m’immerger dans la lumière de l’hiver à son âge ? On s’arrête, il me dit que pour les fêtes, on va chez ma tata. Je le regarde encore, il ne sait pas sans doute tout le bienfait qu’il me donne, toute la puissance de l’enfance dont il me nourrit en cet instant sublime.

Vient son frère, quelques années de plus, mais le sourire proche, il apporte sa brouette – on peut rouler les ronces jusqu’au feu ? La danse des gestes qui s’organise, ce qu’on tisse d’un corps à l’autre sans le savoir vraiment. Lui est plus mesuré, plus intérieur. L’un et l’autre tracent en devenir des vies semblables et différentes. On fait la pause, on les invite pour un jus de fruit, pour boire un peu de ce qu’on partage et qui réchauffe, dans le cœur indécis de l’hiver. Ils dessinent à peine la trame de leur vie – l’école et le sport – ils ont la parole appliquée, douce, inentamée des malheurs qu’ils ne connaissent pas encore.

Ils retournent chez eux – pour aider maman qui fait des gâteaux de Noël. On en portera chez les voisins. Je les regarde s’éloigner à travers le pré, silhouettes frêles sur la terre, ils ont emporté leurs outils, j’ai leurs sourires au creux de moi dont je voudrais peupler tout l’univers, tant je crois qu’ils pourraient dénouer les misères du temps. Tant je crois soudain, comme l’enfance retrouvée, à portée de soi soudain malgré les décennies, que tout devient possible.

Il fait nuit quand ils frappent à la porte, apportant le petit sachet de gâteaux. Je me dis que la terre a l’intense besoin des anges de l’enfance, arborant des vérités plus nues, plus dépouillées, plus proches. Je garde les instants comme un vivier, comme un viatique. Comme ce qui ne peut s’enlever au mystère.

Écriture le 24/12/24

Dehors, les enfants jouent
parmi les fleurs et la lumière d’avant-printemps,
et leurs visages donnent de la lumière au monde,

ils nous détournent des malheurs,
c’est devant la maison et l’horizon,
l’univers éclairé qui ondule.
Et l’on s’y plonge soudain,
les gestes de l’enfance ont des puissances
qu’on ne soupçonne pas,
ils nous emplissent d’avenir,
malgré le lourd charroi répandu de la haine.

Ou bien, c’est dans la lumière encore
la robe jaune que tu portais autrefois,
je te regarde et ton visage
écrit l’unisson de tous les bonheurs,
et tout le jardin semble transfiguré,
plus léger dans son rapport à l’air,
comme garant désormais d’une profusion inaltérable.

Ou bien encore des milliers d’instants,
la vie nous fait des signes fugaces,
comme des appels insensés
à l’éternité,
à ce qui nous irrigue et nous dépasse,
la vie, si tenace et précaire,
qui parfois nimbe tout l’empan du regard,
infuse en lui une présence, la différence émerveillée
de tous les gestes de l’enfance.

Ce n’est qu’après, bien après
ces moments fulgurants
que la mémoire a retenus
comme la densité la plus intime,
qu’on les retrouve, au hasard,
quand la lumière à nouveau fait signe,
que l’enfance frappe avec insistance dans le désert du monde,
et qu’on cherche encore les chemins d’évidence.

Écriture le 03/12/24