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Gochavank (Arménie)
Tissu de flammé, ikat trame
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Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Ce quatrième périple dans les visages byzantins est entièrement consacré à des images du XIVe siècle, et principalement à des vues en provenance de Saint-Sauveur in Chora, à Istanbul.

Quelques mots sur l’édifice d’abord. Chora signifie “ hors la ville ” : on sait qu’une chapelle fut édifiée là du temps de l’empereur Constantin (IVe siècle), à l’époque où le site se trouvait à la campagne, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui.

Puis Justinien (VIe siècle) fit édifier une église attachée au monastère, et les bâtiments subirent au cours du temps bien des refontes et des reconstructions. Ce qu’on voit aujourd’hui date de la renaissance paléologue, quand les Byzantins reprennent en 1261 le contrôle de Constantinople après le sac et l’occupation des Croisés en 1204 et que, bien qu’affaiblis comme puissance politique, ils insufflent un nouveau dynamisme aux arts visuels, jusqu’à leur défaite face aux Ottomans en 1453.

La reconstruction de Chora est réalisée entre 1315 et 1321 par Théodore Metochite, ministre de l’empereur Andronic II, mais aussi écrivain, théologien, philosophe, poète et même astronome. Il ajoute à l’église du XIIe siècle, un narthex extérieur à l’ouest, et, au sud, le parecclesion, une chapelle à nef étroite et longue1.

 

Christ Pantocrator
Le Christ Pantocrator (le Christ dans son corps glorieux) est représenté au-dessus de la porte du narthex extérieur. L’église lui est dédiée, selon l’inscription de la mosaïque : “ Jésus-Christ, terre (chora) de vie ”.
On note le niveau très accompli du visage, et l’extraordinaire maîtrise de l’art de la mosaïque, qui alterne différentes tailles et différentes orientations des tesselles. On est à une période où la fresque est dominante, et la mosaïque cherche à se fondre visuellement dans la continuité des couleurs.

 

Vierge


Cette Vierge à l’enfant est au sommet d’une coupole, dans le narthex intérieur, côté nord. Tout autour, sur les quartiers de la coupole qui descendent vers le bas, on trouve les noms et les figures de 16 aïeux de Jésus.
Là encore, on retrouve “ l’immobilité éternelle ” des visages, leur aspect presque halluciné, qui cherche à transmettre l’énigme de l’invisible présence, qui nourrit l’image byzantine.


Jesus de la khalke


Cette figure du Christ est placée sur un tympan du narthex intérieur. La mosaïque est d’une extrême finesse et magnifie la douceur du visage.
Elle fait écho à la figure du Christ montrée sur la porte de bronze (la khalke) du palais impérial qui fut détruite lors du début de la crise iconoclaste, au début du VIIIe siècle, sur ordre de l’empereur Léon III. L’officier chargé de l’opération fut lynché par la foule qui vénérait cette image avec ferveur.


Christ anastasis


Cette silhouette du Christ est au centre d’une scène appelée Anastasis, allégorie de la Résurrection, qui occupe la demi-coupole de l’abside du Parecclesion. On y voit le Christ tout de banc vêtu, au sein d’une mandorle de gloire, qui remonte des limbes et tire hors de leurs sarcophages Adam et Ève, qu’il tient par les bras.
En cette renaissance byzantine, la fresque, qui date de 1320-1321, s’affranchit presque des règles de l’image orthodoxe. Les personnages perdent de leur frontalité, de leur immobilité, “ ils s’étirent en longueur et parfois se fragilisent à l’extrême2 ”. Les plis du vêtement accompagnent le mouvement du corps, l’image devient plus proche du réel, sans toutefois le rechercher systématiquement.


Christ coupole
Bien que datant aussi du XIVe siècle, ce visage du Christ, en mosaïque, à la coupole du parecclesion de l’église Theotokos Pammakaristos d’Istanbul, est d’une facture tout à fait classique, ce qui montre que la renaissance n’a pas pénétré partout. Il y est représenté entouré de prophètes.
Cet ensemble comprend une église principale et ce parecclesion, ajouté comme chapelle funéraire vers 1310, par la veuve de Michel Glabas Tarchaniote, protostrator, c’est-à-dire titulaire d’un office à la cour impériale, et qui avait reconstruit l’édifice3.


Saint

La vallée de Soganli, en Turquie, se trouve entre Kayseri et Nigde, au sud-est de la Cappadoce. Marcher ici, c’est aller vers des églises minuscules creusées dans la roche, avec une architecture semblable aux “ églises du dehors ”. À côté, une cour souvent, et des galeries, avec les pièces à vivre pour les moines. Tout ça, dans une vallée de rêve, avec beaucoup de peupliers, de noyers et d’abricotiers…
Yilanli kilise, l’église au serpent, tire son nom d’une peinture de saint Georges terrassant le dragon. Comme partout ici, les fresques sont taguées, parfois défigurées par des gravures récentes de touristes. Quand on découvre un visage presque intact, comme ici celui d’un saint au cœur d’un groupe de nombreuses auréoles, c’est le bonheur de cette image byzantine qui creuse le passage vers l’invisible, le bonheur mêlé de la gravité, de la sérénité et de la légèreté dans ses couleurs profondes.

1 Ali Kiliçkaya, La Sainte-Sophie et Chora, Silk Road publications, 2013

2 Tania Velmans, L’image byzantine, Hazan, 2009, p. 64.

3 Ibid. p. 129.

Écriture le 03/12/23

Continuons notre parcours des visages, pour la période des XIe et XIIe siècles, sur les terres turques et géorgiennes, aussi bien dans des lieux retirés que dans des ensembles patrimoniaux plus importants.

L’occasion d’apprécier sur les images les variations dans les styles.

Visitation.jpg
Nous avons parcouru la vallée d’Ihlara, en Cappadoce, en 2010, dans un environnement encore sauvage et non aménagé pour le flot des touristes, à l’époque peu nombreux. Cette vallée, née d’un ancienne activité volcanique, distribue des paysages somptueux. Et elle est truffée d’églises creusées dans la roche, pratiquement toutes ornées de peintures. Et presque toutes ces peintures ont été dégradées au cours du temps, par des inscriptions et éclats parasites. Si bien que l’enchantement du parcours est constamment tempéré, presque contraint, par une sorte de lamentation ou de rage intérieure…
Bahattin Samanligi kilise – l’église du grenier à foin de Bahattin1 – possède des peintures datées du milieu du Xe au début du XIIe siècles. On y a découvert récemment une inscription révélant que le donateur des peintures était un membre de l’élite militaire byzantine. Catherine Jolivet-Lévy affirme que les couleurs, aujourd’hui assombries, étaient à l’origine très vives, et que l’ensemble des images font référence, notamment par les bijoux portés par les personnages, à une ambiance aristocratique.


Simon

David Garedja est au bord de la steppe que les Mongols autrefois s’étaient appropriée. Toute la falaise qui semble ici dominer le monde est trouée d’abris, autrefois monastères. Et ce parcours serre le cœur, fresques ouvertes à tous les vents, à toutes les décrépitudes.
L’image supposée de Simon orne l’ancien réfectoire des moines. Les traits sont minimes, on cherche la puissance d’origine de l’image, on cherche la présence de ce visage impassible...


Vierge
Au début du XIIe siècle, David le Bâtisseur, roi de Géorgie, impulse de profonds changements, nouvelles villes, routes, ponts, canaux d’irrigation et nouveaux monastères. Parmi ceux-ci, Ghelati est un des plus imposants, il comprend trois églises dont la grande église de la Vierge, et un bâtiment dit de l’Académie dédié à l’enseignement.

Ce visage appartient à une Vierge à l’enfant, présentée entre les archanges Michel et Gabriel, à la nef de la grande église, sous forme de mosaïque. Elle date de 1130 environ. “ La technique picturale caractéristique de Byzance est ici combinée avec le concept linéaire de forme typique de l’art géorgien2 ”. On comparera ce visage avec celui de l’abside de Sainte-Sophie, trois siècles plus tôt.


Vierge

On a déjà rencontré à l’article précédent, l’église Saint-Georges, de Svipi-Pari.
Parmi les fresques qui recouvrent toutes les parois intérieures, ce visage, daté sur place du XIIe siècle, mais plus probablement du XIVe.


Christ en métal
Mulakhi est situé non loin de Mestia, en Svanétie. Comme dans tous les villages ou presque, les maison-tours marquent le paysage de leur empreinte. L’église du Christ, plus humblement, a l’air d’une simple maison.
Les peintures aux murs datent du XIIIe siècle, mais l’église abrite des trésors, dont une icône du VIe siècle. Celle-ci, visage du Christ bénissant, date du XIIe siècle. La frontalité et l’épure énigmatique sont accentués par le rendu spécifique du métal repoussé.


Vierge

Le monastère de Eski Gumusler est situé au sud-est de la Cappadoce, non loin de la ville de Nigde. Il est aménagé dans un immense bloc de tuf tendre que les moines, au Xe siècle, creusèrent en tous sens pour façonner leurs cellules. Au centre, une grande cour excavée, à ciel ouvert. De l’autre côté de la cour, une église, complètement taillée dans la roche, dont quatre hauts piliers forment la structure.
Les parois sont là aussi couvertes de fresques datées des XIe – XIIe siècles. Parmi celles-ci, sur la paroi nord, une Annonciation, avec ce visage de la Vierge, dont on remarque à nouveau la permanence dans la composition.


Christ
Görëme est le joyau de la Cappadoce, un musée à ciel ouvert dans un paysage admirable, gâché tôt, dès le matin, par une affluence de touristes qui rendent tout irréel. Comme si la foule marchandisée déconstruisait la mémoire, le territoire, en faisait un hochet publicitaire, une autre forme d’image, sans consistance culturelle aucune.
L’église aux sandales (Çarikli Kilise) date du XIe siècle, elle abrite des fresques du XIIIe, dont ce Christ Pantocrator au sommet de la coupole, dont on peine à apprécier le calme bienfaisant.

1 Catherine Jolivet-Lévy, The Bahattin samanligi kilisesi at Belisirma (Cappadocia) revisited, in Byzantine Art : recent studies, Brepols, 2009.

2 Rusudan Mepisashvili et Vakhtang Tsintsadze, The Arts of Ancient Georgia, Thames and Hudson, 1979.

Écriture le 30/11/23

Les images, on le sait, ont été un enjeu crucial dès les débuts de l’ère chrétienne. Le christianisme émergent s’est beaucoup méfié des images et de l’idolâtrie qu’elles suscitaient, mais les a aussi beaucoup développées, notamment à travers les icônes.

Celles-ci, théorisées, codifiées, ont relativement figé l’expression visuelle dans le monde oriental, après la crise iconoclaste des VIIIe-IXe siècles, et après la séparation entre l’orthodoxie orientale et la chrétienté d’Occident.

Si déjà, “ avant l’époque de l’art ”, pour reprendre l’expression de Hans Belting1, le monde byzantin produit des images différentes de l’Occident, il persiste ensuite et se tient éloigné des révolutions picturales qu’on met en œuvre sous l’impulsion des artistes.

Je vous convie, dans cet article et les quatre suivants, à un parcours essentiellement visuel, de visages peints ou créés en mosaïques du monde orthodoxe, dans la Turquie et la Géorgie d’aujourd’hui, qu’on a glanés lors de nos périples, et donc sans souci d’exhaustivité ni d’approche systématique. Mais cette rencontre visuelle donne tout de même à voir à la fois la permanence de l’image et ses lentes variations. J’accompagne ce catalogue d’images de commentaires forcément assez brefs, mais qui permettent d’en situer les contextes. Petit parcours, pour débuter, parmi les mosaïques de Sainte-Sophie.

Vierge à l'enfant, Sainte-Sophie

Bien que la crise iconoclaste soit terminée depuis 843, c’est en 867 seulement que les mosaïques restaurées du chœur de Sainte-Sophie sont dévoilées. La Mère de Dieu (Theotokos) trône dans la niche de l’abside sur près de cinq mètres de hauteur. “ Les vêtements sombres du personnage féminin lui permettent de se détacher du trône, alors que le vêtement doré de l’Enfant contraste avec celle qui lui sert pour ainsi dire de trône humain. ” → Hans Belting, op. cit. p. 225. La mosaïque est extrêmement élaborée, les tesselles des visages sont plus petits que ceux des vêtements et suivent les courbes, accentuant la ressemblance avec une peinture. Et on retrouve les caractéristiques de l’icône : le fond doré symbole du divin, la frontalité que le même axe des visages impose.

Christ en majesté, Sainte-Sophie

La mosaïque de ce Christ en majesté, bénissant de sa main, est située au tympan de la porte impériale. Aux premiers siècles, l’empereur byzantin s’arroge le droit de faire de son image un équivalent de celle du Christ. Mais ce sont les empereurs qui déclenchent la “ guerre des images ” et, quand celle-ci s’apaise, les patriarches fidèles aux images s’opposent aux empereurs. En bas à gauche de ce visage, on voit l’empereur, sans doute Léon VI (règne de 886 à 912), humblement prosterné devant le Christ.

Christ de la tribune, Sainte-Sophie

Au milieu du XIe siècle, Zoé l’impératrice et son troisième mari Constantin IX Monomaque se font représenter de chaque côté du Christ. On mesure la permanence des codes de l’image, d’un visage christique à l’autre et aussi la contamination entre les pouvoirs religieux et politiques. Que dit le concile de Nicée II (787) qui réhabilite les icônes ? “ L’honneur rendu à une image remonte au modèle original. Quiconque vénère une image vénère la réalité qui y est représentée. ” → Hans Belting op. cit. p. 678.

Istanbul, Sainte-Sophie, tribune

Dans cette mosaïque, la Vierge avec son enfant est représentée entre l’empereur Jean II Commène, qui tient une bourse de donation et l’impératrice Irène qui tient un rouleau. L’œuvre est postérieure à 1122. On comparera ce visage à celui de l’abside. Pour situer les règles, écoutons Photius le patriarche de Constantinople : selon lui, “ le visage de la Theotokos était détaché, imperturbable, au-delà des passions et ses lèvres étaient pressées l’une contre l’autre, immobiles et silencieuses, conformément à son prototype. Ces caractéristiques correspondent effectivement à celles de la plupart des images représentant la Vierge, mais elles ne sont pas présentes dans la mosaïque de Sainte-Sophie [à l’abside], où Marie se distingue des représentations habituelles par une bouche assez pulpeuse et légèrement entrouverte.2 ”

Istanbul, Sainte-Sophie, tribune

Terminons ce parcours dans les mosaïques de Sainte-Sophie par ce visage du Christ de la Deisis, présenté entre la Vierge et Jean Baptiste qui traditionnellement intercèdent auprès de Jésus, en faveur de l’humanité. L’œuvre date du milieu du XIIIe siècle, et l’on remarque l’évolution dans l’expression du visage, traité ici avec une douceur et une subtilité extrêmes.

En 2015

1 Hans Belting, Image et culte, une histoire de l’art avant l’époque de l’art, Les éditions du Cerf, 2007.

2 Tania Velmans, L’image byzantine, ou la transfiguration du réel, Hazan, 2009, p. 37.

Écriture le 20/11/23