On monte doucement sur le chemin de terre rappelle-toi c'est le matin à peine la lumière dans le ciel sur les blés les orges

à peine blonds, on croise un homme avec ses chiens on monte c'est la douceur et les bois qui commencent et leur ombre.
On va rappelle-toi les pas rapides les corps qui boivent à l'espace les terres qui ondulent.

 

Puis viennent les fougères les châtaigniers sous le couvert on n'éprouve que le corps encore, seul, qui cherche le dialogue avec les bruits des hommes au loin les trouées de lumière.
Plus loin encore - mais déjà nous sommes dans l'aboli de l'espace et du temps - c'est un jardin et comme une mémoire immense entre nous, le grand porche à peine un village et derrière les murs, le palmier, les fleurs, comme si toujours la vraie vie restait ailleurs cachée derrière toutes les clôtures.

 

Marcher c'est l'oubli, les pas ne font aucune histoire qu'eux-mêmes, que leur bruit sur le sol.

Et c'est ainsi peut-être l'éternité, le simple rythme avec auprès de soi la présence précaire, portée pourtant par les paroles, les souffles qui se croisent.

 

Soudain c'est la lumière sur l'espace des vignes offert comme une femme l'église en contrebas, les hommes qui passent dans les rangs, rappelle-toi la fenestrelle et son essaim d'abeilles et la rangée des fleurs qui mène jusqu'à la lanterne des morts.

Qu'est-ce ainsi marcher, le même partage de l'espace, sur l'autre versant cette femme dans les prés qui s'active à la lessive, parmi ses bêtes parmi le désordre du monde. Qu'est-ce ainsi marcher, prendre des images au vol des gestes quelques phrases en répons, et cela surtout que ce balancement des corps est la vie même, dans la courbe des chemins blancs dans les regards partagés rappelle-toi Chez Bras, ce village à peine avec les fleurs les murs qui se délitent et le vieil escalier de pierre auprès de la maison.

 

Le chemin ne va nulle part, il tourne en soi et dans le paysage, les nuages laissent un temps la chaleur passer, il faut dire l'extrême douceur de ce pays comme entre soi le calme comme à jamais la paix.

Une autre église encore au bout de la mémoire les griffons les chimères que le temps ronge.
On passe on voit le temps qui passe on ne s'arrêtera jamais, voici des bois encore, puis des vignes dans leur vigueur d'été et ces immenses marronniers noueux qui nous protègent.

 

On parle des voyages rappelle-toi plus lointains encore que le bord improbable des routes.
Marcher c'est comme chanter c'est rien que le plaisir des mots des pas sur l'herbe des mains sur les pierres ou les arbres.
Rappelle-toi le bois des Chaumes et sa cabane, l'abri des chasseurs et des pèlerins et les mots épinglés qui disent au mur merci, la table et l'ombre, nos pas qui vont encore.


Et c'est plus loin, à flanc d'un vallon d'arbres et de blés on s'arrête, tu t'allonges sur l'herbe tu t'endors je vois ta silhouette toute apaisée comme la terre.
Et c'est plus tard un peu tu t'éveilles tu dis « Je crois que je pourrais être ta fille », le vent plus bas ourle les blés.