Ambarita tôt le matin, la lumière de l'altitude et de l'eau découpe intensément les rives du lac Toba.

Ce voyage mieux qu'un rêve nous fait partager l'intensité. Parcours sans attaches et le corps se délivre, il prend l'espace comme un breuvage plus entièrement.

 

Je te regarde auprès de moi dans cette barque où nous longeons les rives, tu vis cet instant d'émerveillement devant les maisons bataks qui défilent et montent vers le ciel. Les mots que je te dis vont toujours au-delà de l'air. Je vois ta peau dans le reflet de l'Asie : de parcourir un monde à ce point autre nous révèle à nous-mêmes. Je vois ton corsage blanc et nous sourions soudain, comme si l'entière force de notre histoire s'agrégeait là devant nous, dans cette découpe illimitée des montagnes dans l'eau, comme si la durée s'était dissoute dans le basculement des regards.

 

La barque maintenant s'est éloignée des rives et l'ampleur de l'île se découvre, jusqu'au grand rebord du plateau, nous allons vers Tomok voir la tombe d'un ancien roi et dans le village je tiens ta main comme depuis si longtemps, nous regardons les tissus de ce peuple que nous aimons je ne tiens que ce partage aussi ténu que la tiédeur d'ici et si parfois amenuisé mon amour, derrière l'arbre immense il y a ces tombes en forme de bateaux et ces enfants qui jouent dans la poussière passerons-nous jamais plus près de nous-mêmes qu'en ce lieu démuni qu'en cet instant d'ailleurs où pour nous retrouver nous marchons sur la route de pierre ?

 

Rien ne s'affirme jamais, l'amour est ce moment sous le soleil dans le lointain derrière les tiges des cocotiers on devine les traînées d'autres barques, le paysage s'incarne en toi dans l'étincelle fugace d'un regard, comme toujours il est cette immense portée musicale jamais avouée vraiment.

 

Nous avançons dans notre monde de paroles à pas tremblés, dans la mesure de la peur qui tresse notre nuit. Nous passons près d'une rizière, l'eau qui ruisselle nous fait chanter, la cohérence admirable des terrasses nous émeut je te dis la durée continuelle du riz en ce pays, comme nous-mêmes, et tu souris près de l'eau encore et rien ne s'affirme qu'un moment vivant creusé dans l'écoute, et l'air et ce reflet de ta peau sur l'étoffe blanche.

 

Nous marchons depuis si longtemps aux confins de l'espoir, avec cet étrange vouloir que le chemin devant se maintienne et se déroule et nous étonne encore, et celui-ci nous comble qui nous a fait lentement gravir une hauteur d'où nous embrassons l'immensité presque intime de ce lac. Nous marchons comme la durée s'aiguise et sans faire halte vraiment, chaleur et couleur se confondent, chaque pas fait la nudité plus présente, le jour plus vaste.

 

Rêverons-nous encore à cet instant quand nous aurons vécu d'autres années longues dans le ressac incessant des visages et des actes ? Lequel restera, de ces visages d'enfants qui courent près de nous suppliants et rieurs ? Je tiens ta main nous descendons vers une maison pauvre ouverte où nous prenons le thé, le vent lève à peine la poussière, nous sommes intensément rassemblés dans l'ailleurs du monde.

 

Rêverons-nous toujours à cet amour diffus et doux qui nous incarne et dans l'errance même nous y trouvons bonheur et soif et si secrètement que nos mains dans la nuit se connaissent sans se joindre ?

 

Nous ne savons de nous-mêmes que des bribes multipliées qu'on ne rassemble jamais vraiment mon amour je cherche toujours ton corps épars dans le mitan des vies, dans les parcours sensibles du monde regarde bien la nuit s'apprête sur l'Asie, sous les reflets de ta peau les paysans indonésiens font des feux près des rizières, nous traversons leurs fumées bleuies sur de minces passages près de l'eau, la nuit ne nous égare pas jamais nous ne nous arrêterons.

Monique, Ambarita, Sumatra