De cette journée-ci nous n'avions rien prévu que cette marche matinale au pourtour de la baie.

On devinait là-bas plus loin que les pirogues et derrière les brumes les enchevêtrements incertains de la mangrove. La chaleur d'ici ne nous accablait pas, nous la traversions comme au-delà d'un seuil le corps accepte entièrement la densité de l'espace.

 

Tu marchais près de moi dans le bonheur renouvelé de la mer, c'était encore une fois la présence même que je cernais à peine, ce voile insoupçonnable des embruns tout près de ton visage, comme si jamais encore un tel instant n'avait eu lieu.

Rien ne s'était épuisé, de ces moments doux et diaphanes où corps et lumière faisaient taire le silence. Le même accord que jadis transfigurait le visage et la mer, creusait en soi mêlant la mémoire et l'instant, plus encore que ces rouleaux des vagues drainant profondément le sable.

 

Nous nous étions arrêtés à l'ombre au milieu de ces pierres coralliennes que tu aimais, un jeune enfant était passé j'avais lu dans son regard l'immédiat bonheur sensible de ce pays. Rien ne s'était épuisé, les gestes quotidiens seulement avaient fait une trame neutre que le voyage brisait laissant ouvert encore la mesure amoureuse.

Je m'étais penché vers toi, vers cette respiration plus certaine que moi-même, je t'avais fait sourire encore comme si nulle fatigue jamais ne s'était établie, comme si cette rumeur de l'eau commençait l'existence...

 

Nous n'avions rien prévu de ce déroulement du temps ni de cette immersion, qu'est-ce donc dans l'instant immobile la présence sans les mots sans cette mesure des durées, nous étions au bord d'une lagune lumineuse et nous la traversions et de nos pas dans l'eau un à un qui s'incarnaient nous ne saurions jamais que ce clapotis faible à l'unisson de l'intense chaleur.

 

Les jours nous étaient venus, l'un à l'autre attentifs, qu'avions-nous laissé en eux qui les construise et leur rende présence ? Tout était partageable et dans l'attente tiède les pas et les murmures ouvraient le monde, j'apercevais ton corps dans l'échancrure d'un soleil sur l'eau calme et cela résolvait l'angoisse entièrement.

 

Les hommes étaient venus, très lentement et sans doute il nous avait fallu avant d'aller vers eux cette conscience extrême de nous-mêmes. Elle seule nous protégeait des saccages, disais-tu, j'ajoutais à toi-même cette parole comme si j'avais peur de ne rien retenir, de ne rien comprendre. Je ne savais vraiment que cette force calme en toi, au bord intime des êtres et s'exerçant pourtant à leur insu.

 

Nous étions revenus vers la mer, vers les multiples mouvements de la baie, vers cette courbe si parfaite au regard que le regard cherchait au-delà d'elle à en tracer l'écho. Nous avions vu la barre au loin et cette pirogue d'hommes qui s'apprêtait à la franchir, un couple d'oiseaux s'était envolé d'un rocher offrant à l'air sa trace transparente, inoubliable.

Monique, Lagundi, île de Nias