Les villages d'ici n'existent qu'à peine, ils ne sont qu'une lente dispersion des demeures,

dans le maigre espace entre le fleuve et la montagne.

Aucun point de convergence, aucune perspective des bâtisses agrégées une à une pour faire ensemble. Seulement çà et là une présence construite mais presque erratique comme si le peuplement de cette terre avait nécessité quelque urgence intérieure.

 

Ruisseau à Rebours, à l'heure où nous arrivons et par ce jour de grand temps bleu, ce pourrait être l'immédiat plaisir estival, l'instant d'une fragilité immobile à laquelle tout le corps acquiesce. De la chambre à l'auberge, c'est toute la mémoire bleue du fleuve qui baigne les rideaux et les vitres. Fleuve qui se dépasse : ici nulle autre rive que celle-ci à deux pas du regard, rien au fond de l'horizon que le savoir certain qu'une autre berge, au Nord, ferme l'étendue d'eau.

Je contemple derrière les vitres les rideaux, cette sérénité puissante qui tient de l'ampleur de l'espace, de sa profusion peut-être sous une lumière plus crue que vive, où le soleil paraît toujours de manière incertaine.

Nous ne marchons pas encore, nous respirons la douceur blanche de la chambre, émerveillés par la lumière encore haute qui nimbe les lits. L'air ici, le vent l'aiguise, il n'en garde que l'essentiel, et c'est cela qui transparaît à l'intérieur des maisons, une force ramassée, un inventaire précis des objets mais reposant, tant on sait tout près la présence de l'eau.

 

Dehors les striures des roches pénètrent profondément la grève. Notre enfant va tout au bout, et sa silhouette d'où nous sommes assis paraît se joindre au fleuve même. Il avance comme l'écriture certaine et frêle de la phrase, mouvement toujours imprononcé du corps dont l'arabesque nous renvoie la lumière sur l'algue.

Nous partageons côte à côte la permanence de l'eau, je vois ton visage et sur lui la coloration vive des maisons, des oiseaux qui sans cesse de leur vol tracent la mémoire.

 

Où se perdre dans ce pays qui s'affirme comme une immense répétition, où s'ancrer quand l'eau toujours fait le reflet, procède à ce retour de soi qui laisse blanche l'énigme ?

Je suis les lignes encore de ton regard, cette intensité qui se découvre peu à peu et qu'autrefois je ne devinais pas tant elle était recluse hors de ton corps même. Je ne mesure rien de ce parcours ensemble hormis cette acuité patiemment creusée, ce friable silence où l'eau transite d'une mémoire à l'autre.

Nous n'avons jamais rêvé que de transparence, tout s'est construit comme ces maisons gaspésiennes, à mi-chemin du vouloir des hommes et de la prégnance du paysage. Sous ton bras je vois le sable et plus loin la mer que la lumière maintenant fonce et c'est l'espace qui se fragmente et nos paroles qui s'incarnent en lui.

Monique & Rodolphe, Ruisseau-à-Rebours, Gaspésie