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Poème (Rémy Prin)
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

C’est une tisserande en Australie qui m’a décrit ce village où les gens tissent encore de l’ikat, loin de tout, loin des centres touristiques.

Quelque part entre Paksé, la ville du sud Laos et Savannakhet, deux cent cinquante kilomètres plus au nord. Peu d’indications, juste le nom d’une guesthouse, à Pakxong, non loin de là.

On doit partir avec le bus local, mais à l’hôtel, c’est un jeune étourdi qui s’est trompé de billet. Nous sommes devant l’hôtel, tôt le matin, inondés de soleil, mais démunis : la navette vers la gare routière ne nous accepte pas. Il n’y a qu’un bus, il faut aller vite, je demande au préposé de l’hôtel de m’inscrire le nom de l’arrêt, Pakxong en Lao, sur un papier. Nous arrêtons un tuk-tuk1, vite, à la gare. Nous changeons d’univers, pas de touristes ici, sauf nous trois, anglais et français inconnus, je montre le papier, et nous voilà bientôt entassés dans le bus local pour presque quatre heures de route, à quarante kilomètres à l’heure de moyenne.

Ça s’ébranle doucement, les arrêts dans la banlieue de Paksé sont innombrables et les animations nombreuses, celle qui encaisse les billets achète des brochettes, le préposé aux bagages acquiert des glaces… Bientôt une bonne dizaine de vendeuses emplit le bus, proposant qui de la vannerie, qui un éventail de côtelettes de porc, qui encore des mangues coupées en morceaux baignant dans l’eau… Elles restent quelques kilomètres puis descendent, heureuses de leurs maigres ventes.

J’ai montré le papier au chauffeur, et des gestes de connivence ont fait le reste. À la mi-journée, il nous fait signe, c’est Pakxong, nous descendons, sous le regard insistant des passagers. L’impression d’une longue rue empoussiérée, sorte de far-west asiatique jauni par la chaleur, on cherche la guesthouse, du tuk-tuk encore et nous y voilà, un jeune homme accueillant avec quelques mots d’anglais. Cinq chambres en tout, on en prend deux, avec la clim intermittente et les toilettes un peu frustes. On se dit qu’on voyage vraiment, qu’on touche un peu l’ailleurs, débarrassé de tout l’attirail touristique. Je sais bien que c’est un faux-semblant, mais tout à coup je suis heureux de croire à une certaine dose de mystère, à l’aventure.

Nous avons le nom du village, Lahanam, et des photos de tissus réalisés en matmii, l’ikat traditionnel du Laos. Au chauffeur du tuk-tuk qui veut bien nous prendre en charge, nous montrons les images, les motifs des tissus, il semble comprendre… Vingt minutes à l’arrière de la moto poussive, et l’on arrive dans ce grand village prospère – on apprendra ensuite qu’on fait ici deux récoltes de riz à l’année. Dans les maisons disséminées, quand on passe, des métiers à tisser, des écheveaux avec des réserves, d’autres déjà teints. Mais notre chauffeur nous emmène chez le chef du village, c’est du moins ce qu’on suppose. Barrière de la langue qui limite les échanges. Sa femme a un cadre tendu avec des réserves, au sol, un petit carnet avec des motifs dessinés.

 lahanam le chef du village

Nous reprenons la moto, et maintenant on s’arrête plusieurs fois, nous allons dans les arrières cours où l’on découvre les pots d’indigos, et des monceaux d’écheveaux en partie déjà teints. Les jeunes femmes finissent par nous montrer des tissus, nous achetons quelques pièces, l’atmosphère se détend. Nous comprenons qu’elles ne voient pratiquement jamais d’étrangers, et que leurs tissus sont vendus à Vientiane, loin d’ici.

 lahanam les écheveaux

Je sais que tous ces instants vont rester gravés en nous, que nous n’aurons même pas besoin d’en parler pour que nous soyons touchés par cette sorte de grâce précaire, si fugace, si peu probable. Soudain le simple geste du travail sur les fils qui nous nimbe, nous incarne autrement, qui éclaire la vie qui passe et dont la lumière restera en nous. Demain, nous partons pour Savannakhet, en quête des traces anciennes de la France, de Marguerite Duras, de sa petite mendiante et de son amant.

En 2018

1Tuk-tuk : une moto à trois roues configurée en taxi local.

 Écriture le 19/03/25

Nous sommes partis tôt ce matin, dès huit heures, pour la boucle touristique du plateau des Boloven, répertorié dans tous les guides – le beauté des cascades, l’intérêt des villages, l’authenticité…

Très vite, on se rend compte que tout a été aménagé, voire transformé, dès la première cascade. Celui qui a acheté les terres à l’État a bien reconstitué l’ambiance, on paie l’entrée. Où entre-t-on ? C’est un village ethnique, pour aller vite dans le parcours des peuples. Le propriétaire a fait venir ici des gens de différentes minorités, des Katu qui habitent le sud Laos mais aussi le Vietnam, les Ngé, qui vivent en communautés non loin d’ici, et d’autres encore. Une famille, une ethnie, une maison. L’horrible sensation d’un univers artificiel, arraché à lui-même. À quoi tient la culture qui fait le sens des objets que l’on fabrique, ou des maisons que l’on habite ?

Beaucoup de tissus, sans grand style, mélanges de couleurs criardes – il faut attirer l’œil des touristes qui passent, pour la plupart désemparés devant ces maisons qui changent de l’une à l’autre, posées là sans relation d’aucune sorte. On s’avance vers un étal, vers cette femme avec ses deux petits enfants, elle porte une jupe en matmii, l’ikat traditionnel, son visage semble immensément triste. On questionne. Son mari est parti chercher du travail au loin. Son petit garçon – quatre, cinq ans peut-être – tresse un petit chapeau en feuilles de bambou. Que peut-on faire de cette vague lourde, plus profonde que la mélancolie ?

village ethnique

Plus loin, une maison Ngé, une vieille femme et son fils handicapé, ils vendent des tissus aussi, plus sobres, plus cohérents, ceux tissés autrefois par la grand-mère. Beauté simple soudain, l’équilibre de ces pièces qui respirent un autre monde où la cohérence culturelle forgeait l’aspect des choses. On achète un tissu. Bienveillance de la vieille dame et sa chaleur dans le remerciement. Et comme toujours, le regret presque de les déposséder d’eux-mêmes, et le sentiment trouble de préserver ce patrimoine, de les aider un peu, même si ce tissu ira rejoindre nos tiroirs, nos souvenirs, à nous qui pouvons venir jusqu’ici…

Comment se nourrir de la culture de l’autre, sans la spolier ou la dominer ? Bien souvent, je me suis posé cette question, sans trouver de réponse ni de comportement satisfaisant. Sans doute, la mondialisation que l’Europe a générée par ses premières conquêtes, porte avec elle comme effet pervers la dissolution inéluctable des cultures minoritaires. Les pays riches en peuplent leurs musées, certains voyageurs en font collection, dans la quête illusoire de l’authenticité préservée. Et sans doute ce mouvement ne s’arrêtera pas, le commerce et le brassage mondial emportant comme une vague les valeurs et les visions du monde des communautés. Il nous faudrait partager bien plus au fond tous les patrimoines, s’en nourrir vraiment dans le respect des uns et des autres pour que ces merveilles perdurent.

En 2018

Écriture le 12/03/25

Quelques dizaines de kilomètres depuis Paksé, la grande ville du sud Laos. On longe longtemps le Mékong, le fleuve vital, l’artère vivifiante de cette région de l’Asie.

Dans la voiture, le guide francophone qu’on a parfois du mal à comprendre, qui se répète un peu, est si gentil qu’on lui pardonne tout. On a suivi le livre, qui décrit cet ensemble de temples khmers bâtis aux XIe et XIIe siècles, sur un site déjà occupé depuis le Ve siècle, maintenant distingué par l’UNESCO sur sa liste mondiale.

On a suivi les conseils, pour scruter la mémoire, sans trop savoir, pour tenter d’approcher le brassage des peuples et les traces qu’ils ont laissées. On suit le gentil guide francophone, dans cette chaleur du matin, qui vous enveloppe et vous isole déjà, sans vous oppresser encore. On est toujours dans la plaine du fleuve, on voit les petites montagnes au loin, on marche. Et c’est bientôt une grande allée jalonnée de hautes bornes de pierres : comme souvent dans les sites imbibés de l’histoire et du génie des hommes, il faut d’abord se défaire de soi, de la première image glanée au hasard, on marche c’est pour apprendre la rumeur des hommes d’ici, celle qui a traversé les siècles, qui affleure, là, dans les pierres, et qu’on cherche à tâtons, sans la comprendre vraiment.

wat phou 1

Voici le temple des hommes, puis celui des femmes, et toutes ces pierres numérotées qui jonchent le sol ici et là, en attente d’une restauration improbable. Les linteaux et les parois sont saturés de reliefs sculptés, qu’on peine à décrire, mais qui nous touchent d’une émotion brute, puissante, qui allège le corps et le rend dense en même temps. Je vois les nagas, les serpents mythiques, je pense aux pierres romanes de chez nous, je voudrais mieux éprouver ces correspondances.

wat phou 2

Ce lieu fut sans doute d’abord animiste, puis hindouiste, puis bouddhiste. C’est ici le Laos des mélanges, où l’identité fuit le regard. Mais l’ampleur du lieu fait oublier toutes les catégories, ce lieu c’est l’univers, l’alliance des terres basses et du haut du ciel. On monte, on monte longtemps, il y a de petits autels décorés le long des marches. On ne sait pas vraiment vers quoi l’on monte, à travers ces immenses frangipaniers dont les fleurs splendides couronnent un squelette de branches et de ramures.

wat phou 3

Tout en haut, on voit la source sacrée qui sort de la roche, ce qui a rendu jadis peut-être ce lieu propice aux rituels. Tout en haut, c’est le pays entier sous l’œil, le grand fleuve perdu dans la brume, les bassins d’eau plus près, les parcelles de terre grillée et leurs arbres encore verts. Tout en haut, on comprend soudain le bonheur d’être au monde, dans une sorte de naïveté première, quand on s’est enfin débarrassé de soi, de ses idées, de ce qui nous guide, quand le corps se mêle vraiment au paysage, au courant d’air qui court au long de la montagne, près de la source.

En 2018

Écriture le 23/01/25

Certains lieux sont plus vivants que d’autres, les lieux sont un peu comme les humains, variés, exprimant avec plus ou moins d’intensité le génie justement des humains qui les ont fait naître.

Nous sommes partis ce matin tôt de Van, la grande ville de l’est de la Turquie, menant la voiture à tâtons vers les rives de ce vaste lac aux variations des bleus intenses. Un embryon de plage, comme une Riviera sans touristes, sans hôtels, juste la route qui suit les rives, juste la matière ensoleillée du matin. Le lac de Van fait un vaste creux dans la terre, entouré de hautes montagnes. Le paysage s’écrit en nous comme on le traverse, il trace l’immensité, il prépare la parole des hommes en lui, depuis des siècles.

À l’embarcadère, pas de touristes à part nous, juste les employés qui les attendent. L’îlot d’Aghtamar au loin. Nous attendons aussi, personne ne vient. Nous finissons par payer la traversée pour nous seuls, trois personnes sur un bateau de cent places peut-être. La lumière enveloppe tout ce qu’on voit, toute l’attente de cette église arménienne du Xe siècle en terre turque aujourd’hui. Est-ce la déchirure des peuples qui nous étreint déjà ? Nous savons que nous allons vers un chef d’œuvre, une exception préservée, en sursis précaire peut-être. L’enchantement de la lumière et les rumeurs de l’eau nous dépouillent, nous défont de nous-mêmes. La rencontre avec le génie humain n’a besoin que de l’essentiel du regard.

aghtamar vue ensemble
L’église au cœur des amandiers marque le paysage immense d’un signe presque dérisoire, qui ramène à l’humilité de toute parole, de toute cohérence qui révèle le monde. Au début du Xe siècle, le roi Gagik avait ici fait construire son palais dont il ne reste rien, en plus de cette église Sainte-Croix qui fait comme une solitude blessée au cœur de l’univers. On ne sait jamais bien ce qui fait la puissance d’un lieu, de l’exactitude de l’architecture en ses volumes multipliés, aux images de pierre couvrant tout l’édifice du peu de leur relief. La lumière révèle ces figures d’une étrange façon. Comme si tous ces personnages, ces bêtes, ces frises végétales prenaient vie l’un après l’autre durant juste un moment du jour, et qu’ensuite ils se mettaient en veille, effaçant presque ce qu’ils avaient à dire. Et leur vie au soleil, c’est comme une invite irrépressible à les boire, à les engloutir en nous pour les nourrir de notre mémoire.

aghtamar le chevet
Tout est léger ici sur les parois entre l’ocre et le rose, tout s’articule, tout est lisible. Cela fait un parcours pour l’œil tout autour de l’édifice. Sublime du lieu, de ces visages qui respirent, à peine sortis du lisse de la pierre. Sait-on jamais ce qui fait l’enchantement, la séduction ? On peut décrypter la beauté, la détailler, on ne la connaît jamais au fond. C’est comme une source où l’on puise l’eau bienfaisante des vies.

aghtamar fresque intérieure
À l’intérieur, c’est une autre clarté qui nimbe les murs, qui dit la douceur extrême et l’ampleur modeste, qui cherche à révéler une autre densité de la parole. Tout est recouvert de fresques, dans les bleus du lapis-lazuli, dans le clair et les traits sombres qui soulignent les corps. On dirait un pays de l’enfance, avec ses visages graves et sereins, les lignes minimes, les formes exactes et remplies à la fois. Images qui nous imprègnent l’une après l’autre, qui baignent les corps, sans vraie hiérarchie, comme des gerbes de sensations qui nous irriguent.

Comment traduire ce que les hauts lieux du monde nous révèlent de la paix possible, et de son extrême fragilité, sorte de parole à tâtons qui tente d’échapper à la mainmise des violences et des douleurs ?

En 2010

Écriture le 23/01/25

C’est autrefois, il y a bien un quart de siècle, et c’est tout près pourtant. C’est le matin très tôt, il fait très doux dans le premier soleil.

Nous avons monté assez haut sur la falaise au sud de la ville, pour la découvrir ensoleillée d’un seul pan du regard. Quelques centaines de mètres de côté, entourée d’un petit rempart de terre, Shibam, qui fut autrefois capitale de cette région du Yémen où nous sommes, semble de notre promontoire comme un fruit posé sur la terre de l’ancien wadi, ce fleuve Hadramaout d’avant l’histoire des hommes qui trace dans le paysage ses effluves de sable, au pied des falaises.

Shibam est un fruit improbable, une exception bénie de la patience humaine. Les maisons, toutes en terre crue, tassées les unes contre les autres, atteignent parfois sept étages. On les construit et les rénove à l’identique depuis des siècles. Shibam préserve l’ombre si précieuse dans ce presque désert, elle signe l’espoir de vivre des communautés humaines.

Shibam 01

On assiste depuis notre falaise à ce que révèle le soleil sur les maisons en montant dans le ciel, la première lumière dorée si frêle qui se blanchit peu à peu, la ville devant nous, dont le corps des maisons s’offre comme une femme. Matin qui s’écrit, qui tisse le blanc et l’ocre des façades humaines, matin qui nous emplit comme rarement le corps peut se nourrir ainsi d’une extrême beauté. Comme si la lumière nouvelle donnait à voir une image d’exception, dont on sait dans l’instant qu’on ne la reverra jamais, mais qui nous abreuve pourtant jusqu’au tréfonds de soi.

On sait en cet instant qu’on n’épuisera jamais la beauté du monde, cet équilibre insaisissable entre la création humaine et le paysage, l’ordre tissé des ouvertures sur les façades et les falaises au loin qui se dévoilent. On sait en cet instant qu’on ne saura jamais rien de la totalité du monde, mais qu’on en perçoit la bienveillance sublime, pour peu qu’on sache s’asseoir, au matin, se laisser aller à la lumière et à son rêve. Comme une invite à se lever, à descendre vers les hommes de ces maisons étranges et familières à la fois. Comme si les cultures d’ailleurs laissaient toutes une place à l’universel, à la douceur des paroles.

Shibam 02

Tout à l’heure, dans les ruelles de la ville, un homme au regard doux nous abordera, il me prendra le bras, me parlera de Dieu, qui veut l’unité de la terre et des hommes. Il quémandera mon accord, implorant en souriant cette parole de l’étranger que je suis, qui ne fait que passer, qui cherche peut-être comme lui la difficile harmonie de nos pas sur la terre, de nos gestes, tentant de dépasser nos solitudes, nos limites.

En 1999

Écriture le 14/01/25

La ville est proche de l’Adriatique, on va vers elle dans le plat de la terre. Et l’on se dit que le site était indéfendable. Et l’on se demande comment elle a pu devenir la capitale byzantine de l’Occident.

On ne sait pas pourquoi on a fait germer ici des pousses nouvelles des images. Elles sont toujours là ces images faites de mosaïques, imagine-t-on la réalisation de ces centaines de milliers de petits bouts de verre, si lentement assemblés ? La patience du faire, qui a passé plus de quinze siècles en gardant sa fraîcheur. Une sorte de patrimoine inaltérable. Petit parcours, très fragmentaire, dans cette incandescence. 

Ravenne Galla Placidia coupole 

César venait ici, dit-on, prendre ses quartiers d’hiver. Plus tard, la ville accueille les derniers empereurs romains d’Occident, au début du Ve siècle. Galla Placidia, la fille de l’empereur d’Orient Théodose Ier, devenue elle-même impératrice, décide de faire construire le mausolée qui porte son nom. Nous sommes en 430. Et la coupole d’où s’imposent la croix de Constantin et les symboles des évangélistes, rayonne plus encore de ce fourmillement des étoiles de l’univers, assemblées dans une complexité de réseaux improbable.

Ravenne SanVital suite Theodora 

À deux pas de là, un siècle plus tard, on édifie la basilique Saint-Vital, de 526 à 547, période durant laquelle la ville passe sous le contrôle des Byzantins, qui en font leur tête de pont en Occident. On est ici subjugués par l’ensemble impressionnant des mosaïques, qui couvrent quasiment toutes les parois. Outre la magnificence et le précieux, la mise en valeur de Justinien l’empereur et de Théodora son épouse, elles révèlent une sorte de naïveté dans les visages, comme un amour du vivant, qui se découvre et se met à jour avec lui-même. L’ampleur s’articule au souci du détail. Fraîcheur des images, comme on le dit d’un fruit juste cueilli ou d’une terre juste retournée. L’homme se voit-il alors au seuil de cette immense aventure de l’image ?

 Ravenne les rois mages

 La basilique Saint-Apollinaire le Neuf fut construite quelques années plus tôt, au tout début du VIe siècle, par le roi ostrogoth Théodoric, de foi arienne qui considère que Dieu le Père a créé le Fils et lui est donc supérieur. Mais, après la prise de contrôle par les Byzantins, une partie des fresques sera ici remplacée pour que l’édifice soit débarrassé de toute trace d’arianisme. Là aussi, les mosaïques débordent le regard, Deux immenses processions de vierges et d’hommes se font face et peuplent les parois de la nef. En avant, les rois mages montrent une extraordinaire dynamique d’offrande, de tout leur corps.

 Ravenne un roi mage

 Quatre images et quelques lignes ne suffisent évidemment pas à dire en quoi Ravenne est un lieu de rayonnement des images, une sorte de fondation miraculeusement conservée. Il suffit d’être là, de passer d’un édifice à l’autre, pour se rendre compte de l’évidence et du plaisir de l’image, pourtant atteint après une si longue patience, un si lent labeur. Et c’est comme un breuvage qui étanche, qui nourrit, sans qu’on sache vraiment comment.

 En septembre 2014

 Écriture 29 juin 2024