Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

C’était hier la Saint-Michel, le tournant de l’année quand autrefois dans les villages, certains servaient les charges en nature à ceux à qui ils les devaient.

Le blé propre et marchand, les stères de bois, les fagots, la baillarge ou l’avoine… tout ce qui permettait de vivre au long de l’hiver, bien plus que l’argent lui-même.

C’était hier la Saint-Michel, on se lève maintenant avant le jour, et quand je sors, c’est comme à jamais les couleurs de l’aurore, cet intense instant où tout l’espoir du monde se répand sur la terre, où le bleu et le rose émergent des lambeaux de brume, où la lumière même prend son temps pour franchir les arbres. Quand je sors, c’est comme un bienfait sur le corps, comme un chemin toujours recommencé quand la saison bascule, qu’on se prend à compter pour soi les marques du temps, qu’il faut prévoir l’hiver. Quelqu’un passe près de chez nous, ‟ il y aura encore de beaux jours ”, dit-il. On le croit, on se rassure à ses paroles, mais le temps fait quand même le tournant des saisons.

On ne sert plus les charges en nature aujourd’hui, les produits de la terre n’ont plus cours dans les transactions. On a défait de nous-mêmes bien des signes tangibles qui nous reliaient aux rythmes du temps. Nous vivons là dans ce village depuis tant de temps, irrigués du bonheur entre nous, emplis d’un inépuisable courant qui me dépasse. Sait-on seulement des bribes des mystères de l’existence ?

Nous sommes allés marcher un peu comme tous les jours ou presque, nos démarches ensemble sur les courbes des mêmes chemins, des milliers de fois parcourus, nous éprouvons la permanence des pierres. La lumière maintenant sculpte mieux les paysages, comme si l’air plus vif accentuait notre présence en eux. De chaque côté du chemin, quand il tourne et se met à descendre vers ce que les anciens nommaient la prairie, dégageant au regard l’ampleur des parcelles sur plusieurs kilomètres, de chaque côté sur les talus, poussent des touffes de crocus, qui fleurissent à cette saison, après les premières pluies de fin d’été. On s’arrête devant eux, souvent, émerveillés de leur beauté fragile, petites tiges blanches ouvertes en fleurs fines, dont les couleurs sont celles mêmes de l’aurore au matin de cette saison, ce subtil changement du rose au mauve, cette subtile marque de ce qui pousse et qui donne comme l’affirmation des amours improbables.

Quand nous revenons, tu cueilles quelques-unes de ces merveilles, avec grand soin. Je te regarde sourire, comblée de cette beauté encore préservée du désastre. Nous emportons ce maigre bouquet comme un trésor, comme un signe de bonheur farouche. Tu places les crocus dans un tout petit vase, près de la table où l’on se nourrit chaque jour. Ils font l’image de l’aurore et de toutes nos saisons. Je les regarde, couleurs et douceur tant accomplies. Nous vivons au cœur improbable du temps, les crocus n’écrivent rien des saisons, sauf ces repères étonnés, cette densité frêle des instants partagés.

Écriture le 30/09/25

Des mois qu’il n’a pas plu vraiment, la terre sèche semble implorer le ciel, la terre quémande la pluie. Mais c’est le silence et la chaleur, il faut se résoudre à cet avant-goût d’un désert.

Les saisons s’effilochent, elles ont fui leur rythme d’antan, les saisons ne marquent plus la mémoire de leurs repères. Le monde s’est bouleversé sans qu’on y prenne garde.

La sécheresse et le feu meublent les infos des jours qui passent, en attendant les inondations à venir, ou les tempêtes qui vont grignoter les côtes, abattre les arbres. Chacun se désole, quand on se dit bonjour ou quand on échange le soir, ouvert à cette douceur fraîche à peine qui nous enveloppe. Chacun se désole de l’inertie des hommes, chacun sait au fond que rien ne changera, sauf la terre un peu moins habitable à chaque saison qui vient.

En plein été, les arbres perdent leurs feuilles, on appelle ça paraît-il le faux automne, on sait donner des noms aux catastrophes, on ne sait pas comment les éviter, comment gouverner autrement le monde. On a ramassé les raisins avant qu’ils ne soient mûrs, les grains s’amollissaient, on en a fait du jus de raisin un peu acide. Quand on va le boire, on se souviendra de la terre que les hommes rendent folle.

On marche dans nos collines, les arbres des palisses ont de grands pans grillés, les arbres ne trouvent plus dans la terre ce qu’il leur faut d’humide pour continuer sereinement leur vie d’arbre. Le sol s’est contracté, on y voit des fissures comme des lèvres implorantes, la poussière est là, partout, qui monte en spirales dans l’air.
La maison souffre aussi, l’argile s’est rétrécie, resserrée sur elle-même, les murs se fendillent, écrivent sur toute leur hauteur les signatures d’un désastre à venir. Comme si la permanence des siècles s’en était allée, laissant place à l’angoisse diffuse. On comprend que ce qui vient sera plus précaire encore. La nuit parfois, cela cogne au cœur des corps.

Les humains travaillent dans un silence étrange, ils sont sous le joug d’une économie qui les épuise, qui épuise tout ce qui advient. Ils veulent oublier, ils plongent dans la fête, dans les jeux. Ils se disent qu’eux n’y peuvent rien. Ils regardent tout autour les puissants s’agiter. Ils ont peur de regarder cette étrange mascarade, ils n’écoutent plus qu’à peine les nouvelles du monde, le soir, quand les feuilles mortes avant l’heure roulent sur la terre, dont le frisson ne les atteint pas.

Écriture le 26/08/25