Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

À Pakxong, nous prenons le petit déjeuner dans le resto d’en face, sorte de grand hangar ouvert sur la route.

Le jeune homme qui est là nous apporte une confiture d’ananas, et va nous chercher des bananes en moto, rien que pour nous. Nous sommes seuls, moment délicieux du voyage où le temps s’arrête, où rien ne compte que ce geste de simplement se nourrir, de goûter ensemble le calme et cet ailleurs du monde que l’on quête sans le trouver jamais vraiment.

On lui demande, au jeune homme, les heures des bus pour Savannakhet – “ sept, huit, neuf... ” il rit. Nous partons à pied vers la petite gare routière, une petite place empoussiérée, nous attendons benoîtement, des gros tuk-tuk sont à côté qui se remplissent, qui s’en vont, nous guettons un gros bus, qui ne vient pas. Je demande à celui qui semble gérer le parking. En fait, c’est un tuk_tuk qu’il faut prendre, on grimpe, ça se remplit, bientôt douze personnes à l’arrière, nous partons, la chaleur monte, et la rumeur fébrile de l’Asie, si évanescente, si reconnaissable pourtant. Plusieurs arrêts dans le village, on accepte des gens, des colis, avant de partir vraiment, assez vite, moins de deux heures pour les quatre-vingts kilomètres qui restent. Service personnalisé, à fleur d’humanité, on s’arrête quand on veut, il suffit de l’avoir demandé au chauffeur. Il oublie parfois, alors une femme et son enfant lui rappelle, il rit, il fait marche arrière. À chaque pause, une nuée de vendeuses, avec leurs ailes de poulet grillé, et leurs tranches de fruits qui baignent dans l’eau d’un sac plastique…

Le midi, une fois arrivés, nous partons découvrir la ville, chercher un restaurant, mais aussi les traces improbables de la mémoire des mots qui ont longtemps résonné en soi, il y a des années :

La Dame on l’appelait, elle venait de Savannakhet. Son mari nommé à Vinhlong. Pendant un an on ne l’avait pas vue à Vinhlong. À cause de ce jeune homme, administrateur-adjoint à Savannakhet. Ils ne pouvaient plus s’aimer. Alors il s’était tué d’un coup de revolver. → Marguerite Duras, L’Amant, Éditions de Minuit, 1984, p. 109

Et dans ce film, India Song, “ Le chant de Savannakhet s'est arrêté avec les coups de feu. Comme si on avait tiré sur le chant de Savannakhet ”. Cette ville, peuplant dans une intermittence fulgurante l’absence terrifiante entre les mots, qu’on tente de renouer à ce lieu. Comme si l’on croyait que l’écriture s’articulait sur de vrais lieux, comme si le chant d’écrire cherchait toujours des appuis, des sources.

savannakhet 1

Nous partons dans la ville, et c’est la désolation, dans les rues à angle droit, de l’herbe qui pousse un peu partout, des déchets en tas un peu partout aussi, ceux qui s’accumulent sur les rives du Mékong, au-dessus des gargotes pas très nettes en terrasses. Une ville sans âme, sans circulation, comme délaissée d’elle-même. C’est dimanche, et je me demande naïvement si l’influence française se fait encore sentir. Au bout de la place, l’église Sainte-Thérèse, avec dans l’enclos une mauvaise réplique de la grotte de Lourdes. À l’intérieur, des jeunes filles qui décrochent de la voûte des rubans rouges et verts. Dans la rue plus loin, des maisons sans doute du temps des Français, de la colonie. Seuls quelques arbres très anciens déploient comme une sorte de majesté conviviale, troncs et branches, tissent comme une présence qui dépasse le temps.

savannakhet 2

 

savannakhet 3

On se met à l’ombre dans un temple, un moine m’aborde, mon nom ? Et quelles photos j’ai prises ? Je lui montre, nous sommes comme en saccades dans l’irréel. Nous allons rentrer, fourbus, sidérés de ce délabrement, de l’incohérence, de la saleté. On cherche à se remémorer l’écriture de Marguerite Duras, sans succès vraiment, la petite mendiante s’en est allée de la mémoire. Cette écriture qui hante ces lieux pourtant, comme un mirage, comme la réalité sublime qu’elle incarne. Qui laisse à terre comme un joyau impossible.

En 2018

Écriture le 06/05/2025

C’est une tisserande en Australie qui m’a décrit ce village où les gens tissent encore de l’ikat, loin de tout, loin des centres touristiques.

Quelque part entre Paksé, la ville du sud Laos et Savannakhet, deux cent cinquante kilomètres plus au nord. Peu d’indications, juste le nom d’une guesthouse, à Pakxong, non loin de là.

On doit partir avec le bus local, mais à l’hôtel, c’est un jeune étourdi qui s’est trompé de billet. Nous sommes devant l’hôtel, tôt le matin, inondés de soleil, mais démunis : la navette vers la gare routière ne nous accepte pas. Il n’y a qu’un bus, il faut aller vite, je demande au préposé de l’hôtel de m’inscrire le nom de l’arrêt, Pakxong en Lao, sur un papier. Nous arrêtons un tuk-tuk1, vite, à la gare. Nous changeons d’univers, pas de touristes ici, sauf nous trois, anglais et français inconnus, je montre le papier, et nous voilà bientôt entassés dans le bus local pour presque quatre heures de route, à quarante kilomètres à l’heure de moyenne.

Ça s’ébranle doucement, les arrêts dans la banlieue de Paksé sont innombrables et les animations nombreuses, celle qui encaisse les billets achète des brochettes, le préposé aux bagages acquiert des glaces… Bientôt une bonne dizaine de vendeuses emplit le bus, proposant qui de la vannerie, qui un éventail de côtelettes de porc, qui encore des mangues coupées en morceaux baignant dans l’eau… Elles restent quelques kilomètres puis descendent, heureuses de leurs maigres ventes.

J’ai montré le papier au chauffeur, et des gestes de connivence ont fait le reste. À la mi-journée, il nous fait signe, c’est Pakxong, nous descendons, sous le regard insistant des passagers. L’impression d’une longue rue empoussiérée, sorte de far-west asiatique jauni par la chaleur, on cherche la guesthouse, du tuk-tuk encore et nous y voilà, un jeune homme accueillant avec quelques mots d’anglais. Cinq chambres en tout, on en prend deux, avec la clim intermittente et les toilettes un peu frustes. On se dit qu’on voyage vraiment, qu’on touche un peu l’ailleurs, débarrassé de tout l’attirail touristique. Je sais bien que c’est un faux-semblant, mais tout à coup je suis heureux de croire à une certaine dose de mystère, à l’aventure.

Nous avons le nom du village, Lahanam, et des photos de tissus réalisés en matmii, l’ikat traditionnel du Laos. Au chauffeur du tuk-tuk qui veut bien nous prendre en charge, nous montrons les images, les motifs des tissus, il semble comprendre… Vingt minutes à l’arrière de la moto poussive, et l’on arrive dans ce grand village prospère – on apprendra ensuite qu’on fait ici deux récoltes de riz à l’année. Dans les maisons disséminées, quand on passe, des métiers à tisser, des écheveaux avec des réserves, d’autres déjà teints. Mais notre chauffeur nous emmène chez le chef du village, c’est du moins ce qu’on suppose. Barrière de la langue qui limite les échanges. Sa femme a un cadre tendu avec des réserves, au sol, un petit carnet avec des motifs dessinés.

 lahanam le chef du village

Nous reprenons la moto, et maintenant on s’arrête plusieurs fois, nous allons dans les arrières cours où l’on découvre les pots d’indigos, et des monceaux d’écheveaux en partie déjà teints. Les jeunes femmes finissent par nous montrer des tissus, nous achetons quelques pièces, l’atmosphère se détend. Nous comprenons qu’elles ne voient pratiquement jamais d’étrangers, et que leurs tissus sont vendus à Vientiane, loin d’ici.

 lahanam les écheveaux

Je sais que tous ces instants vont rester gravés en nous, que nous n’aurons même pas besoin d’en parler pour que nous soyons touchés par cette sorte de grâce précaire, si fugace, si peu probable. Soudain le simple geste du travail sur les fils qui nous nimbe, nous incarne autrement, qui éclaire la vie qui passe et dont la lumière restera en nous. Demain, nous partons pour Savannakhet, en quête des traces anciennes de la France, de Marguerite Duras, de sa petite mendiante et de son amant.

En 2018

1Tuk-tuk : une moto à trois roues configurée en taxi local.

 Écriture le 19/03/25