Voyager, c'est aussi, parmi toutes les découvertes, se nourrir. Que seraient les rencontres, les objets, les lieux, les paysages... sans les saveurs, ces manières d'accommoder le monde ?

 

 

Mémoire des nourritures


On ne vient jamais - ou si rarement - dans un pays pour manger. Mais si frugal que soit le voyage, dans le désir d'épuiser la découverte des terres et des hommes, si rapides les pauses déjeuner au bord des routes, il reste des mois durant, traces en soi des saveurs nouvelles qu'on aura éprouvées.

C'est que boire ou manger, au-delà de la nécessité, touche à l'extrême la profondeur des relations avec l'autre : dans la palette des achats, des fruits au bord des routes à l'eau de Djermouk embouteillée en usine, se révèle ce que le pays, les gens ont construit de ce qui fait le plus intime du quotidien. Comment ils ont mis en scène, à leur insu parfois, ces produits qu'ils proposent. Acheter, c'est toucher au plus près le degré de convivialité, le rapport au terroir, cette épaisseur des vies accumulées depuis des siècles.

Puis c'est de partage qu'il s'agit, à quelques-uns au bord des routes ce qu'on mange entre soi dira la lumière du moment, ou sa lassitude. Et, le soir, dans la tiédeur des auberges, on cherche à savoir encore, en même temps que l'on goûte, les apprêts, les tours de main, la mémoire dont le corps s'augmente.


 

Récit des fruits

C'est un modeste étal à l'abri des arbres, il y a peu de gens dans ce haut de la ville, vous êtes venue sans doute du village ou d'un jardin voisins. C'est un maigre étal il y a peu de monde, on ne vous achètera que des prunes jaunes et rouges, dont on saura plus tard l'acidité légère.

L'homme de loin regarde, vous rendez la monnaie, vous êtes attentive. On voit le musée fermé, on vous questionne, et vous cherchez alentour quelqu'un, qui saurait, qui pourrait répondre... Oui, tout à l'heure ce sera ouvert. On en reste là dans l'échange, ensemble heureux et timides de cela qui fait plus que les fruits. On aimerait savoir ce jardin des légumes et si vous venez de plus haut dans la montagne, et comment se passent vos hivers. Il fait un peu frais à l'ombre, on regarde encore cette profusion de la terre, il y a des sourires dans l'air, on descend vers la ville.

A Dilidjan, près du musée
Près du musée • Dilidjan

 


Récit du gâteau

Plus haut dans la vallée, après un chemin difficile on a vu vos églises, votre héritage enfoui, perdu, au bout d'une clairière improbable. On a le corps saturé d'architecture et de fresques admirables, qui sont au bord de se dissoudre dans le temps, dans la terre. Nous sommes heureux profondément, et tristes.

Vous êtes là, une famille entière, qui nous invitez. On n'ose pas, vous insistez, les hommes, femmes, enfants, vieillards. Vous allez, dites-vous, nous porter bonheur. Nous restons par peur de vous peiner. C'est l'anniversaire, dites-vous encore, de la jeune fille en robe rose. Vous nous offrez dans le soir qui arrive des pastèques du mouton du miel... des plats et des fruits qui foisonnent, avant ce gâteau de crème et de meringue qu'on illumine, et c'est comme un joyau pour celle qu'on fête.

Il y a la musique et les mains dans le rythme, il y a l'humanité de vos paroles, votre joie de l'Arménie partagée avec ces étrangers qui passent, la pénombre qui vient, qui nous rassemble.

A la fontaine près de Kirants
A la "fontaine" • Kirants

 


Récit des fruits et des gâteaux

C'est dimanche, et midi, il fait chaud, l'aînée de vous se protège du soleil. Avant de descendre sur Geghard, les touristes s'arrêtent, ils vous regardent, assises toutes deux côte à côte, sans qu'on sache très bien si vous êtes ensemble.

A chacune sa différence. A droite, vous avez fait des gathas, des sortes de pains brioches qui luisent au soleil, leur pâte est moelleuse et ferme à la fois, vous les vendez aussi à la part. A gauche, ce sont des soudjouks et du lavash acide que vous avez placés de biais sur votre présentoir. Le lavash acide, c'est comme le pain si fin mais en petits rouleaux et la pâte est de fruits, des prunes ou des abricots, on le mâche morceau par morceau qu'on déchire et cela pique légèrement la langue. Les longues tiges, on dirait des bougies avec une ficelle qui dépasse à chaque bout. Autour d'elle, des morceaux de noix, de la pâte de sucre qu'on a amalgamé : les soudjouks sont dorés comme les gathas.

 

Sur la route, entre Garni et Geghard
Sur la route • entre Garni et Geghard

 


Récit du pain

Tôt le matin nous sommes au marché, pour mieux sentir et voir, dans la fraîcheur des stands qu'on apprête, légumes et fruits, miel, céréales... dans la grande halle encore presque déserte. Les unes empilent avec précision des pyramides de fruits frais, de légumes, les autres rangent sous la lumière les petits paniers de fruits confits. Vous avez mis toutes trois vos tabliers blancs, êtes-vous boulangères ou femmes des villages qui venez à la ville ?

Je vous préfère ainsi, ayant chauffé longtemps l'ancien tonir, fait voltiger la pâte mince dans l'air, l'ayant saisie contre l'argile qui brûle. Le lavash est ce pain vaste et mince, terre et dentelle, que l'on garde longtemps. Vous le préparez, vous l'empilez, vous l'aspergez d'un peu d'eau pour la souplesse. On s'approche, vous vous arrêtez, vous êtes bienveillantes, c'est pour le voyage, pour la route longue de la vie, d'un pays à l'autre. Vous enroulez soigneusement ces grandes formes douces qui sont le pain d'ici. On n'oubliera pas vos visages tranquilles, vos mains qui rangent. Je vous préfère venant de loin, là où le blé pousse, maigre peut-être, dans les montagnes et dans vos gestes quotidiens.

 

Au marché couvert d'Erevan
Au marché couvert • Erevan