Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Les mots ne changent rien
ils font comme une mousse
qui scintille aux yeux des hommes sur le monde,

les mots s’étalent, peuplent l’espace,
disent parfois
ce qu’on croit être la vérité,
les mots courent le monde,
nous assaillent, ils roulent dans nos têtes
ils contaminent nos désirs,
on croit écouter des histoires
et c’est seulement la rumeur incertaine du temps.

Les paroles sur le monde
se sont asséchées,
leur multitude les dissout
les ronge, il ne reste d’elles
qu’un bruit épars
qui ne signe même plus des retrouvailles.

Les mots multipliés laissent la terre exsangue,
ils bourdonnent,
nous enferment en nous-mêmes,
eux dont on croyait jadis
qu’ils nous conduisaient quelque part,
eux qui semblaient dévoiler
à tâtons, un autre pan du monde.

Les mots ne changent rien,
on voit venir l’horreur
très lentement
comme une mousse qui couvre le réel,
chacun produit ce peu de voile
ce peu d’insignifiance
qui fait pour tous ensemble
une désespérance.

Les mots ne mènent plus le monde
n’alertent plus personne,
ils saturent l’espace, on a beau dire
rien n’émerge de ce magma désormais
les mots ne nous accompagnent
que vers la solitude.

Écriture le 15/08/25

On ne sait pas les mots,
ils émergent du corps,
survivants du silence,

les mots tentent de vivre
comme nous tous, d’accéder à la musique du monde,
de croire en l’histoire de la vie,
eux qui ne cherchent qu’à révéler un peu plus
les mystères des âmes, des jours,
en ces temps où l’on ne croit plus guère
ni aux âmes, ni aux traces lumineuses des jours.

On ne sait pas, les mots viennent
ils voudraient modestement dire
le scintillement amoureux
qui fonde toutes les aventures,
ce que l’on porte en soi longtemps
sans trop savoir cette exception
à l’intérieur des vies.

Il faudrait faire attention aux mots
comme aux vents des saisons qui modèlent le monde,
car le monde que les mots atteignent à peine,
qui écrivent sur lui cette si fine trace,
s’en souvient à jamais comme le vent des jours.

Les mots, c’est l’impalpable,
ce qui nous peuple venant d’autrui,
ce que nous répandons dans l’air,
sur les chairs, sur tous les corps qui nous habitent,
pour tendre entre nous des relations
un peu plus douces, un peu plus denses
de cet amour échappé des blessures
qui continue malgré tout de vivre.

Les mots, on ne sait pas,
l’origine de leur musique,
ce dont ils sont capables
dans le chaos des univers,
les mots, malgré tout,
qu’on tisse encore
d’un visage à l’autre,
qui nous enlèvent un peu
du poids du temps,
qui nous soulèvent un peu
hors de l’irrémédiable.

Écriture le 29/07/25

D’où j’écris, l’horizon laisse voir la lumière
à travers les collines et les rideaux de pluie
bientôt le printemps et la nature en amour
qui va reprendre le cycle des vies précaires et tenaces.

D’où j’écris, le paysage d’arbres et les courbes de la terre
dialoguent avec l’humanité depuis si longtemps,
chant toujours renouvelé depuis tant et tant
que les femmes et les hommes tissent de leurs vies
parfois maladroites, parfois modestes, parfois grandioses
tout ce qui fait la variance extrême du vivant,
accordé là, à ce pan de territoire.

Le vivant dans les terres perdues
écrit sa trace humaine à petits pas
comme on disait des petites gens autrefois,
à pas têtus, meurtris comme partout
par les violences dont on cherche les sources
ailleurs, plus loin que nous,
mais ici à pas mesurés,
comme si les arbres limitaient les malheurs
comme si la terre que le vivant brasse et change
donnait une sorte de boussole
un devenir fragile de l’humain
avec ce qui le constitue.

Ailleurs, partout,
la montée aux extrêmes de la parole
la montée des abominations
que la haine humaine nourrit
qui traverse le monde

Et l’on reste figé
devant la terreur envahissante
qu’on regarde encore de loin
comme si la terre d’ici allait nous protéger.

Ce qui se défait du monde
de l’intelligence et du génie, des œuvres improbables,
femmes et hommes soumis
aux imprécations
à la parole ivre d’elle-même.

Écriture le 25/02/25