Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Les mots s’étalent, les mots comblent les béances, les blessures,
plus nombreuses en ces temps croit-on qu’auparavant,

on s’est peut-être lassés du monde, les mots ne couvrent plus l’horreur
que d’une infime membrane que tout instant peut déchirer,
les mots sont au bord de leur limite extrême,
il faudrait ne les proférer qu’avec précaution, une ample douceur
qui ferait prendre conscience, qui chercherait du sens
pour cet aujourd’hui défait, désemparé devant l’horreur qui vient,
devant l’avenir qui se dissout à chaque pas qu’on fait vers lui.

Les mots s’étalent, ils ne racontent rien désormais que la puissance,
que cela qui domine et fait trace de tout,
et tout devient réel à cette aune du vouloir de ceux qui dressent des images
qui courent le monde comme les idoles.

Et les idoles comme les drogues rongent ce qui reste de l’humain
dans les consciences, on ne sait plus ce qui nous fonde,
ce qui nous mène,
comme si tout allait s’effacer,
du sens des vies, des amours, des douleurs.

Les mots s’étalent, ils construisent un implacable simulacre
qui nous enveloppe corps et âme
et nous réduit en marchandise agissante encore quelque peu
dans le fracas des échanges du monde,
les mots s’étalent, on n’y prend plus garde,
on voudrait raison garder,
on voudrait quêter quelque rai de lumière, un peu,
se rappeler les vents d’autrefois dans les arbres,
les sourires des jeunes femmes,
tout ce qui par moments, malgré tout,
inondait la terre d’un possible chant,
d’instants d’éternité, disséminés,
donnés,
à même la teneur du chant.

Écriture le 11/12/25

Ce qui s’avance, qu’on pressent,
ces déchirures qui s’amplifient
dans le bruissement du monde.

On va, on ne sait rien de ce qui vient,
on y prend garde à peine,
il y faudrait le tintement obsédant des cloches
les soirs de tempêtes
qui traversent la terre.

Ce qui s’effondre ailleurs, croit-on,
ici, les blés, les vignes
dessinent encore les paysages
et les enfants se balancent aux arbres,
à ras bord du bonheur,
on ne voit pas ce qui s’effondre,
ce qui s’effrite pourtant
cogne dans le corps
chaque jour ou presque
la grande mascarade des puissants
qui font image à tous
qui scellent l’horreur comme un flambeau.

On ne sait plus ce qui se désagrège,
ou ce qui se prépare de plus cruel encore,
de plus injuste,
de plus inhumain.
Sur les écrans, on brandit partout
ce qui sidère, ce qui paralyse,
l’angoisse comme un voile
et son opacité routinière,
de peur que quelqu’un se lève,
un matin, une parole,
qui acquiescerait au soleil,
à sa bonté.

On sait pourtant que le soleil
maintenant brûle les arbres en plein été,
qu’il n’y a plus d’échappatoire,
qu’il faudrait tout reprendre
maille après maille
des ambitions des hommes.

C’est cela qu’on devine
dans ce qui s’avance,
à peine perceptible,
la haine et la violence
qui suintent des discours,
mots posés là comme une accalmie croit-on
avant le plus grand orage,
où le terrible se confond
avec le vouloir de tout laver.

Ce qu’on pressent,
notre impuissance d’être ensemble,
les marches dans la lumière radieuse,
au bord de la falaise en voie de s’effondrer.

Écriture le 26/09/25

Des mois qu’il n’a pas plu vraiment, la terre sèche semble implorer le ciel, la terre quémande la pluie. Mais c’est le silence et la chaleur, il faut se résoudre à cet avant-goût d’un désert.

Les saisons s’effilochent, elles ont fui leur rythme d’antan, les saisons ne marquent plus la mémoire de leurs repères. Le monde s’est bouleversé sans qu’on y prenne garde.

La sécheresse et le feu meublent les infos des jours qui passent, en attendant les inondations à venir, ou les tempêtes qui vont grignoter les côtes, abattre les arbres. Chacun se désole, quand on se dit bonjour ou quand on échange le soir, ouvert à cette douceur fraîche à peine qui nous enveloppe. Chacun se désole de l’inertie des hommes, chacun sait au fond que rien ne changera, sauf la terre un peu moins habitable à chaque saison qui vient.

En plein été, les arbres perdent leurs feuilles, on appelle ça paraît-il le faux automne, on sait donner des noms aux catastrophes, on ne sait pas comment les éviter, comment gouverner autrement le monde. On a ramassé les raisins avant qu’ils ne soient mûrs, les grains s’amollissaient, on en a fait du jus de raisin un peu acide. Quand on va le boire, on se souviendra de la terre que les hommes rendent folle.

On marche dans nos collines, les arbres des palisses ont de grands pans grillés, les arbres ne trouvent plus dans la terre ce qu’il leur faut d’humide pour continuer sereinement leur vie d’arbre. Le sol s’est contracté, on y voit des fissures comme des lèvres implorantes, la poussière est là, partout, qui monte en spirales dans l’air.
La maison souffre aussi, l’argile s’est rétrécie, resserrée sur elle-même, les murs se fendillent, écrivent sur toute leur hauteur les signatures d’un désastre à venir. Comme si la permanence des siècles s’en était allée, laissant place à l’angoisse diffuse. On comprend que ce qui vient sera plus précaire encore. La nuit parfois, cela cogne au cœur des corps.

Les humains travaillent dans un silence étrange, ils sont sous le joug d’une économie qui les épuise, qui épuise tout ce qui advient. Ils veulent oublier, ils plongent dans la fête, dans les jeux. Ils se disent qu’eux n’y peuvent rien. Ils regardent tout autour les puissants s’agiter. Ils ont peur de regarder cette étrange mascarade, ils n’écoutent plus qu’à peine les nouvelles du monde, le soir, quand les feuilles mortes avant l’heure roulent sur la terre, dont le frisson ne les atteint pas.

Écriture le 26/08/25