Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

“ Sais-tu, me dit-il, c'est ici le plus extrême des silences.

À peine quelques villageois, rivés dans la vieillesse à ces terres, qui parfois poussent jusqu'à ces pierres. Le plus extrême, proche du rien. Des pierres en lambeaux. Ce qui faisait autrefois signe et sens à ceux d'ici, tant qu'au cœur de ces montagnes seules, ils imaginaient le monde. Tant et tant que c'étaient leurs rêves, ces élancées des coupoles, ces dialogues sombres du basalte et des entrailles de la terre. Aujourd'hui des ruines. Nous qui fûmes tant broyés par d'autres, nous nous sommes anéantis. Nous-mêmes. ”

Je le regarde, les yeux vifs, l'intelligence inquiète, ce qui pétille en lui d'offrande à cette terre comme une source où chaque année il vient boire. Éperdument. Dans cet effort immense de toucher un absolu, une vérité qui sans cesse se dérobent.

“ Mais nous sommes là, dis-je, notre regard partage cette lumière, et ces courbes lourdes façonnées par d'autres, bien avant, et ces versants mêmes où le matin marque à nu la terre, murmurent soudain le temps de l'éternité. Ce que nous prenons pour le désert en marche – et la dislocation même du monde – n'est peut-être que l'orée d'une autre transparence, d'une autre voie dont on ne sait pas encore les prémices. Comme s'il fallait blanchir intensément toute culture, dissoudre chacun de nos rêves, nos bribes de sens lentement rassemblées... ”

Je fais bonne figure, je voudrais lui trouver quelque trace intangible, dans ces pierres qui résistent aux siècles encore, de cela qui fait partage entre nous, entre ceux qui nous ont devancés là, d'ici, d'ailleurs, la minceur d'une fenêtre et ces quelques traits gravés qui la décorent, ou ces croix frêles peuplant le mur, à peine creusées.

“ Regarde-les, ces croix, elles font moins emblème que parole fragile aux vents du monde. En sursis d'être dissoutes et pourtant là. Encore là. ”

Nous avançons dans cet ancien cimetière où les hautes herbes dorées protègent les tombes comme les voiles du berceau le nouveau-né.

“ Mais sur quoi fonder cet espoir fou, reprend-il en se tournant vers moi ? Nous avons épuisé toutes les croyances, toutes les différences même. Nous avons perdu l'innocence.

— Mais la culture, était-ce bien l'innocence ? Ces pierres dressées pour faire ensemble, elles tressaient aussi l'appartenance. Et l'exclusion. Et la haine. Et partout dans le monde, ces pierres en images ont fait le socle des violences. De la mort. Ce qui s’annonce, ces cultures lentement qui s'éteignent, cela nous dépouille, nous laisse à vif. Sans excuses pour ne pas nous entendre, nous comprendre, maintenant que les différences ne peuvent plus nous servir de remparts, ou d'armées. ”

Nous marchons parmi les tombes qui sont ici des pierres allongées, qu'on a gravées de scènes naïves des villages d'autrefois – la femme devant son four, l'homme qui mène son cheval... Je les imagine l'un et l'autre, il y a des siècles, au flanc de ces montages rudes. Je les imagine, et le soleil qui rase les grandes pierres rend vivante la mémoire. Près du muret, nous regardons la rivière se faufiler en bas, fluide comme une femme.

“ Je marche souvent dans ce pays, dit-il. De longs chemins sans âme qui vive, des pentes raides. Et le corps dans l'effort qui se défait, s'amenuise, s'accentue dans la douleur et s'éloigne du réel à la fois. Le désarroi du corps et le silence. Et ce que je crois être dans la blancheur des poussières le point ultime s'efface, une fois atteint, et je suis toujours là, désencombré, le corps ouvert, surpris d'avoir franchi cette durée pénible, d'avoir atteint l’inatteignable. ”

Il sourit, de cette infinie douceur pétulante que j'ai appris à connaître.
“ Et tu vois, cela n'a pas nécessité d'espoir fou, ni de croyance particulière. Sauf celle en la marche même, ce rythme balancé, très loin en nous, enfoui. Et de ne pas s'effrayer de la blancheur, du désert. ”

Nous partons. Nous savons seulement la durée longue du chemin. Et que le vent sur les versants brassera les fleurs violettes, en des mouvements infinis qui nous couvriront, qui nous mèneront vers eux, plus loin, qu'on ne comprendra jamais tout à fait.

Pour Denis Donikian

Écriture 3 octobre 2011

D’où j’écris, l’horizon laisse voir la lumière
à travers les collines et les rideaux de pluie
bientôt le printemps et la nature en amour
qui va reprendre le cycle des vies précaires et tenaces.

D’où j’écris, le paysage d’arbres et les courbes de la terre
dialoguent avec l’humanité depuis si longtemps,
chant toujours renouvelé depuis tant et tant
que les femmes et les hommes tissent de leurs vies
parfois maladroites, parfois modestes, parfois grandioses
tout ce qui fait la variance extrême du vivant,
accordé là, à ce pan de territoire.

Le vivant dans les terres perdues
écrit sa trace humaine à petits pas
comme on disait des petites gens autrefois,
à pas têtus, meurtris comme partout
par les violences dont on cherche les sources
ailleurs, plus loin que nous,
mais ici à pas mesurés,
comme si les arbres limitaient les malheurs
comme si la terre que le vivant brasse et change
donnait une sorte de boussole
un devenir fragile de l’humain
avec ce qui le constitue.

Ailleurs, partout,
la montée aux extrêmes de la parole
la montée des abominations
que la haine humaine nourrit
qui traverse le monde

Et l’on reste figé
devant la terreur envahissante
qu’on regarde encore de loin
comme si la terre d’ici allait nous protéger.

Ce qui se défait du monde
de l’intelligence et du génie, des œuvres improbables,
femmes et hommes soumis
aux imprécations
à la parole ivre d’elle-même.

Écriture le 25/02/25