Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

La parole sur les ondes, sur les écrans
est-ce encore une parole

celle qui nourrit, qui fait dans le corps la densité
celle qui questionne, fait trace
et change quelque peu notre rapport au monde ?

La parole court, le numérique en un instant
couvre la planète d’une présence fallacieuse
où tout se vaut, se remplace le temps d’un souffle
la parole se répand,
c’est l’ouragan qui gonfle
dont la puissance annule tout,
la parole survit un court instant
à la crête d’un brassage immense
qui la réduit à rien dans l’instant même.

Nous vivons désormais les territoires de la peur,
la parole court dans le monde, elle se déverse,
tous les puissants plongent dans ce tourbillon,
leur voix tisse une faible plainte, à chacun,
qui n’existe qu’à peine, un instant,
et l’ouragan continue, gagne en fureur,
la parole est à l’image de la terre désormais,
on sait que cela va s’arrêter, certainement,
dans la violence exacerbée de l’humanité, de la planète
dans le malheur,
on ne sait jamais le fin mot de l’histoire,
on ne sait plus si c’est bien une histoire.

La parole partout
c’est comme le sens en allé
et même la simple quête, les simples repères
sur la terre des hommes,
comment vivre dans ce champ des blessures,
des douleurs effarantes,
du réel
à jamais brouillé
sans horizon
sans chemin ?

La parole partout sur les écrans,
amenuisée,
fragile,
presque illusoire.

Écriture le 02/12/25

Ce qui s’avance, qu’on pressent,
ces déchirures qui s’amplifient
dans le bruissement du monde.

On va, on ne sait rien de ce qui vient,
on y prend garde à peine,
il y faudrait le tintement obsédant des cloches
les soirs de tempêtes
qui traversent la terre.

Ce qui s’effondre ailleurs, croit-on,
ici, les blés, les vignes
dessinent encore les paysages
et les enfants se balancent aux arbres,
à ras bord du bonheur,
on ne voit pas ce qui s’effondre,
ce qui s’effrite pourtant
cogne dans le corps
chaque jour ou presque
la grande mascarade des puissants
qui font image à tous
qui scellent l’horreur comme un flambeau.

On ne sait plus ce qui se désagrège,
ou ce qui se prépare de plus cruel encore,
de plus injuste,
de plus inhumain.
Sur les écrans, on brandit partout
ce qui sidère, ce qui paralyse,
l’angoisse comme un voile
et son opacité routinière,
de peur que quelqu’un se lève,
un matin, une parole,
qui acquiescerait au soleil,
à sa bonté.

On sait pourtant que le soleil
maintenant brûle les arbres en plein été,
qu’il n’y a plus d’échappatoire,
qu’il faudrait tout reprendre
maille après maille
des ambitions des hommes.

C’est cela qu’on devine
dans ce qui s’avance,
à peine perceptible,
la haine et la violence
qui suintent des discours,
mots posés là comme une accalmie croit-on
avant le plus grand orage,
où le terrible se confond
avec le vouloir de tout laver.

Ce qu’on pressent,
notre impuissance d’être ensemble,
les marches dans la lumière radieuse,
au bord de la falaise en voie de s’effondrer.

Écriture le 26/09/25

Les traces vite effacées sur le sable
ou sur la terre où nous marchons,

ce qu’on échange, ce qu’on écrit,
à peine perceptible quand la saison
couvre le temps, laisse la place
à la suivante.

Les traces de soi dans le monde
font une ronde,
elles dessinent ce qu’on n’achève jamais,
elles émanent à peine de nous,
elles restent en bribes souvent
entre la fulgurance et la douleur.

Sait-on même
si elles peuvent nourrir un peu,
étancher quelques soifs,
fournir un peu de la lumière
du savoir ou du bonheur ?

Il y a,
quand on tisse près de soi
un peu de la clarté des jours,
toute la profondeur
du temps des vies,
ce chant fertile
dont on ne sait pas la fin.

Il y a la ronde du temps,
et le regard embué des enfants
qu’on retrouve sans se lasser,
eux qui du moindre geste
tressent l’éternité.

Les traces, et notre souffle,
qui ajoutent à l’air et à la terre
ce peu de cohérence,
ce peu d’amour
ensemencés malgré tout de l’espoir.

Écriture le 14/09/25

Les mots ne changent rien
ils font comme une mousse
qui scintille aux yeux des hommes sur le monde,

les mots s’étalent, peuplent l’espace,
disent parfois
ce qu’on croit être la vérité,
les mots courent le monde,
nous assaillent, ils roulent dans nos têtes
ils contaminent nos désirs,
on croit écouter des histoires
et c’est seulement la rumeur incertaine du temps.

Les paroles sur le monde
se sont asséchées,
leur multitude les dissout
les ronge, il ne reste d’elles
qu’un bruit épars
qui ne signe même plus des retrouvailles.

Les mots multipliés laissent la terre exsangue,
ils bourdonnent,
nous enferment en nous-mêmes,
eux dont on croyait jadis
qu’ils nous conduisaient quelque part,
eux qui semblaient dévoiler
à tâtons, un autre pan du monde.

Les mots ne changent rien,
on voit venir l’horreur
très lentement
comme une mousse qui couvre le réel,
chacun produit ce peu de voile
ce peu d’insignifiance
qui fait pour tous ensemble
une désespérance.

Les mots ne mènent plus le monde
n’alertent plus personne,
ils saturent l’espace, on a beau dire
rien n’émerge de ce magma désormais
les mots ne nous accompagnent
que vers la solitude.

Écriture le 15/08/25

On ne sait pas les mots,
ils émergent du corps,
survivants du silence,

les mots tentent de vivre
comme nous tous, d’accéder à la musique du monde,
de croire en l’histoire de la vie,
eux qui ne cherchent qu’à révéler un peu plus
les mystères des âmes, des jours,
en ces temps où l’on ne croit plus guère
ni aux âmes, ni aux traces lumineuses des jours.

On ne sait pas, les mots viennent
ils voudraient modestement dire
le scintillement amoureux
qui fonde toutes les aventures,
ce que l’on porte en soi longtemps
sans trop savoir cette exception
à l’intérieur des vies.

Il faudrait faire attention aux mots
comme aux vents des saisons qui modèlent le monde,
car le monde que les mots atteignent à peine,
qui écrivent sur lui cette si fine trace,
s’en souvient à jamais comme le vent des jours.

Les mots, c’est l’impalpable,
ce qui nous peuple venant d’autrui,
ce que nous répandons dans l’air,
sur les chairs, sur tous les corps qui nous habitent,
pour tendre entre nous des relations
un peu plus douces, un peu plus denses
de cet amour échappé des blessures
qui continue malgré tout de vivre.

Les mots, on ne sait pas,
l’origine de leur musique,
ce dont ils sont capables
dans le chaos des univers,
les mots, malgré tout,
qu’on tisse encore
d’un visage à l’autre,
qui nous enlèvent un peu
du poids du temps,
qui nous soulèvent un peu
hors de l’irrémédiable.

Écriture le 29/07/25