Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Ce qui s’avance, qu’on pressent,
ces déchirures qui s’amplifient
dans le bruissement du monde.

On va, on ne sait rien de ce qui vient,
on y prend garde à peine,
il y faudrait le tintement obsédant des cloches
les soirs de tempêtes
qui traversent la terre.

Ce qui s’effondre ailleurs, croit-on,
ici, les blés, les vignes
dessinent encore les paysages
et les enfants se balancent aux arbres,
à ras bord du bonheur,
on ne voit pas ce qui s’effondre,
ce qui s’effrite pourtant
cogne dans le corps
chaque jour ou presque
la grande mascarade des puissants
qui font image à tous
qui scellent l’horreur comme un flambeau.

On ne sait plus ce qui se désagrège,
ou ce qui se prépare de plus cruel encore,
de plus injuste,
de plus inhumain.
Sur les écrans, on brandit partout
ce qui sidère, ce qui paralyse,
l’angoisse comme un voile
et son opacité routinière,
de peur que quelqu’un se lève,
un matin, une parole,
qui acquiescerait au soleil,
à sa bonté.

On sait pourtant que le soleil
maintenant brûle les arbres en plein été,
qu’il n’y a plus d’échappatoire,
qu’il faudrait tout reprendre
maille après maille
des ambitions des hommes.

C’est cela qu’on devine
dans ce qui s’avance,
à peine perceptible,
la haine et la violence
qui suintent des discours,
mots posés là comme une accalmie croit-on
avant le plus grand orage,
où le terrible se confond
avec le vouloir de tout laver.

Ce qu’on pressent,
notre impuissance d’être ensemble,
les marches dans la lumière radieuse,
au bord de la falaise en voie de s’effondrer.

Écriture le 26/09/25

Les traces vite effacées sur le sable
ou sur la terre où nous marchons,

ce qu’on échange, ce qu’on écrit,
à peine perceptible quand la saison
couvre le temps, laisse la place
à la suivante.

Les traces de soi dans le monde
font une ronde,
elles dessinent ce qu’on n’achève jamais,
elles émanent à peine de nous,
elles restent en bribes souvent
entre la fulgurance et la douleur.

Sait-on même
si elles peuvent nourrir un peu,
étancher quelques soifs,
fournir un peu de la lumière
du savoir ou du bonheur ?

Il y a,
quand on tisse près de soi
un peu de la clarté des jours,
toute la profondeur
du temps des vies,
ce chant fertile
dont on ne sait pas la fin.

Il y a la ronde du temps,
et le regard embué des enfants
qu’on retrouve sans se lasser,
eux qui du moindre geste
tressent l’éternité.

Les traces, et notre souffle,
qui ajoutent à l’air et à la terre
ce peu de cohérence,
ce peu d’amour
ensemencés malgré tout de l’espoir.

Écriture le 14/09/25

Les mots ne changent rien
ils font comme une mousse
qui scintille aux yeux des hommes sur le monde,

les mots s’étalent, peuplent l’espace,
disent parfois
ce qu’on croit être la vérité,
les mots courent le monde,
nous assaillent, ils roulent dans nos têtes
ils contaminent nos désirs,
on croit écouter des histoires
et c’est seulement la rumeur incertaine du temps.

Les paroles sur le monde
se sont asséchées,
leur multitude les dissout
les ronge, il ne reste d’elles
qu’un bruit épars
qui ne signe même plus des retrouvailles.

Les mots multipliés laissent la terre exsangue,
ils bourdonnent,
nous enferment en nous-mêmes,
eux dont on croyait jadis
qu’ils nous conduisaient quelque part,
eux qui semblaient dévoiler
à tâtons, un autre pan du monde.

Les mots ne changent rien,
on voit venir l’horreur
très lentement
comme une mousse qui couvre le réel,
chacun produit ce peu de voile
ce peu d’insignifiance
qui fait pour tous ensemble
une désespérance.

Les mots ne mènent plus le monde
n’alertent plus personne,
ils saturent l’espace, on a beau dire
rien n’émerge de ce magma désormais
les mots ne nous accompagnent
que vers la solitude.

Écriture le 15/08/25

On ne sait pas les mots,
ils émergent du corps,
survivants du silence,

les mots tentent de vivre
comme nous tous, d’accéder à la musique du monde,
de croire en l’histoire de la vie,
eux qui ne cherchent qu’à révéler un peu plus
les mystères des âmes, des jours,
en ces temps où l’on ne croit plus guère
ni aux âmes, ni aux traces lumineuses des jours.

On ne sait pas, les mots viennent
ils voudraient modestement dire
le scintillement amoureux
qui fonde toutes les aventures,
ce que l’on porte en soi longtemps
sans trop savoir cette exception
à l’intérieur des vies.

Il faudrait faire attention aux mots
comme aux vents des saisons qui modèlent le monde,
car le monde que les mots atteignent à peine,
qui écrivent sur lui cette si fine trace,
s’en souvient à jamais comme le vent des jours.

Les mots, c’est l’impalpable,
ce qui nous peuple venant d’autrui,
ce que nous répandons dans l’air,
sur les chairs, sur tous les corps qui nous habitent,
pour tendre entre nous des relations
un peu plus douces, un peu plus denses
de cet amour échappé des blessures
qui continue malgré tout de vivre.

Les mots, on ne sait pas,
l’origine de leur musique,
ce dont ils sont capables
dans le chaos des univers,
les mots, malgré tout,
qu’on tisse encore
d’un visage à l’autre,
qui nous enlèvent un peu
du poids du temps,
qui nous soulèvent un peu
hors de l’irrémédiable.

Écriture le 29/07/25

Elle dit : “ J’ai du courage... ”, elle traverse la cour, “ Oui, j’ai du courage ”, elle vient d’apprendre que son mari est mort.

À l’hôpital, dans la petite ville. Le cœur. Après dix jours d’attente, entre la peur et le courage.

Je la regarde qui vient vers moi, qui m’embrasse, je touche son visage rond, que j’ai toujours vu comme la bonté même, répandant sur le monde une douceur un peu riante, un peu distante. J’ai l’impression de vivre la fin de ma jeunesse, à travers la douleur de cette voisine devenue depuis dix ans une présence coutumière, à travers cette déchirure qui passe à travers elle, à grand peine. “ J’ai du courage... ” et de le dire en implorant ce qui reste de sa vie tout en miettes devant elle, que cherche-t-elle à résoudre qui ne peut l’être ?

Visage, l’on ne sait pas ce qu’on révèle à l’autre, au proche qui guette en vous les bribes d’espoir, l’effacement des douleurs, ce qui va durer malgré toutes les morts. Visage ensemencé de rides – cela faisait des décennies qu’ils vivaient là, dans le village, et chaque épreuve creusait la peau, laissant dans le visage le regard de plus en plus seul célébrer la vie. Visage, elle tourne dans la cuisine, elle se détourne pour ne pas pleurer, elle voudrait se raccrocher à tout, à rien, à ce qui se dérobe dans le corps, dans la lumière du dehors.

On n’apprend jamais cela qui fait la rupture du monde, quand bien même on l’aurait voulu, on reste démuni, anéanti, on se détourne, on s’agrippe à la solitude, à ce qui fait à travers le corps la douleur. Nos visages sont arrachés à eux-mêmes, la peau couvre les plaies, elle ménage en nous des abîmes immenses, tout ce qui reste entre les mots. Parce que les mots ne peuvent rien recoudre des chairs. Seulement comme les regards appeler au sein de ce qu’on croit être le vide, cette ultime lueur là-bas, dans l’infini du temps.

Je me souviens de son visage avant, peuplé des rides heureuses, comme un bouquet que le temps préserve. Je me souviens d’avant cela qu’on a mal à dire, qui dessèche l’âme malgré tout ce qu’on écrit sur les paysages des vies. Il y a la rondeur et le sourire simple des gens qui vivent modestement dans les villages. Il y a cette quête sublime dans les yeux, comme une source indéfinie, qui répand sur les rides encore une joie neuve. Et on pense alors que cela ne s’arrêtera pas. Comme au matin le jardin buvant la rosée nouvelle. Elle dit : “ Je vais préparer la chambre ”, elle déplie les draps, ses gestes font des guirlandes dans la lumière.

Écriture le 02/07/25

C’est une bribe très lointaine dans la mémoire, qu’on a sauvée sans le savoir du grand recouvrement du temps.

Nous revenons d’une exposition sur les rives de la Méditerranée, nous franchissons des paysages où la lumière et la terre ne font qu’un. La douceur de la Provence, croit-on, efface toute la violence, nimbe nos corps qui renaissent chaque jour plus allégés de la jeunesse.

Je ne sais plus où se niche la maison, la bribe du temps est si lointaine, je sais qu’on l’a cherchée un peu dans l’entrelacs des routes, par-delà les collines, entre les rangées d’ifs qui tracent sur la terre la mémoire apeurée des hommes.

Il nous accueille chez lui, chaleur d’humanité, il baigne dans les livres en multitude, il parcourt la poésie avec douceur, rassemble avec patience les jeunes auteurs qu’il aime, publie leurs textes dans une revue. Il accueille certains des miens, dont celui-ci, qui débute par ces mots :

Vents d'octobre avec les pluies, tout reprend ses droits
La vie enterre l'écriture
noie dans son cycle les écarts et nos griffures lentes
Être à la fois fiché dans ces écorces et s'imposer l'exil
pour le désir en soi et l'air plus large

Il vient de le traduire, pour une revue qui va le publier en Inde :

Winds of October with the rain, all rights back…

Je regarde ces mots de l’autre langue, fasciné des écarts, des ressemblances, de la pulsion des mots, première fois que mon écriture se détache de sa gangue originelle pour voguer vraiment ailleurs. Il nous remercie d’être venus, là, chez lui.

Puis c’est son épouse qui entre, qui apporte le thé et les gâteaux, elle sourit, je lève les yeux vers elle, et dans l’instant son visage, qui s’inscrit comme dans l’éternité du monde. Elle sourit, elle est labourée de rides intensément, et ces marques sur elle ont dépassé toutes les épreuves qui les ont fait naître peut-être. Elle donne son visage, et c’est comme une offrande enfouie dans la terre qui reviendrait vers vous après des siècles, nous mettant soudain face à l’essentiel.

Lui parle, elle est présente, et je pressens ce qui s’arrime entre eux, cette aventure du temps partagé qui forge les visages. Et je comprends l’immense beauté de ce temps creusé en elle, ce qui a façonné ses courbes, ce qui a fait trace en elle comme une sculpture, offrant aux autres cette image surgie des profondeurs de l’être, qui signe ce qu’on voit des rumeurs de l’invisible.

Elle se penche un peu, silhouette déterminée, gracile, elle rayonne de cette fragilité qui a franchi les douleurs d’une vie. Nous passons avec eux un long moment, nous allons reprendre notre chemin, ses rides si nombreuses disent comme un tissu qu’on déplierait sans cesse et qui ne s’épuiserait pas, la profondeur ultime des vies transmises, les mots de lui, les images d’elle. J’apprends ce jour-là ce qui nous dépasse, de ce qu’on croit voir, à jamais les visages et les corps, les autres en soi, à jamais les lignes d’écriture dans la chair.

 

Écriture le 26/05/25