Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Il crachine ce matin-là sur la Loire, le vent d’océan fait germer les rides d’eau sur la surface du fleuve.

De l’anonymat urbain du parking, nous avons marché à travers les maisons entassées du petit village des pêcheurs autrefois, à travers les venelles étroites, comme dans un labyrinthe dont la traversée purifie le corps et l’espace. Nous prenons le bateau pour atteindre le cœur de la grande ville. Mais les villes d’aujourd’hui ont-elles vraiment un cœur ?

Sur la rive nord, les hauteurs de la butte Sainte Anne, où nous avons vécu quelques mois au début de notre vie commune, je vois le clocher, je revois nos promenades ces soirs d’été, dans les ruelles pavées où l’herbe poussait encore, je revois ce grand fleuve vers la mer qui nous appelait à vivre, je compte depuis le bateau les années derrière nous, cinquante-sept exactement, et c’est juste hier, je t’observe à la dérobée, dans les embruns du gris du crachin, sur la Loire, ce matin-là. Nous allons voir les œuvres d’un peintre, dans ce château des Ducs de Bretagne devenu musée, nous passons dans la ville qui a tant changé, j’ai du mal à ressentir les émotions de la jeunesse, les enfilades des avenues sont toutes polies, j’ai l’impression de marcher dans l’incertitude, presque dans un univers recréé, qui dessinerait autre chose que lui-même.

La ville s’est agrandie, s’est enrichie, on voyage vers elle, elle scintille de mille feux, elle agite la culture dit-elle. Et je vois des femmes et hommes brasser comme dans un bocal des idées, faire naître des projets pour aujourd’hui, attirer les foules et les médias du monde, la ville écrit sur le monde les traces des génies.

Et celui dont on vient voir – ou boire plutôt serait plus juste, comme un breuvage de l’ordre de l’essentiel – les dessins, les estampes et les peintures, est assurément un de ces génies d’exception de l’humanité. Voici quarante-cinq ans, nous avions vu déjà à Paris ses œuvres, et ce parcours au Centre culturel du Marais avait déjà été inoubliable, et là encore, c’était juste hier, et j’extrais du catalogue qu’on a gardé près de soi cette phrase d’Edmond de Goncourt : “ Voici le peintre universel qui, avec le dessin le plus vivant, a reproduit l’homme, la femme, l’oiseau, le poisson, l’arbre, la fleur, le brin d’herbe ; voici le peintre qui aurait exécuté 30 000 dessins ou peintures... ”

Hokusai 1

 

Hokusai 2

Aujourd’hui, on retrouve Hokusai, le même dialogue en ferveur, la même subtilité des traits, la même présence et l’évanescence à la fois, cette sorte d’extrême présence d’un monde et cette modestie à la fois, l’attention aux vêtements et leurs motifs, la finesse des personnages au sein des paysages, ce que les Japonais ont appelé l’ukiyo-e, les images du monde flottant, où les plaisirs des jours se fondent dans la mélancolie. Nous marchons dans l’exposition, et des années de vie résonnent en nous. Je me dis qu’en ces temps où l’on se rappelle la douleur atomique d’Hiroshima et de Nagasaki, au cœur de cet absurde réarmement en cours, la culture reste impuissante mais n’est pas vaine. Elle fait dans le monde cette trace fulgurante d’une autre vie. En presque 90 ans de vie, Hokusai a commencé de dessiner à 6 ans, de faire des gravures à 16 ans, il a signé ses œuvres d’une trentaine de noms, déménagé 93 fois, lui qui se nommait “ le fou de dessin ”. Un peu avant sa mort, il écrit ce poème d’adieu : “ Mon âme seule ira sereine dans les champs l’été ”. Et certes son amour de la terre, des paysages, cette manière de revenir sans cesse au Mont Fuji, le lieu sacré, cette telle attention à la fragilité des femmes et des hommes écrivent en nous des partages où l’universel prend corps dans l’incarnation la plus locale.

Hokusai 3

 

Hokusai 4

Nous revenons de l’incandescence, le soleil est revenu sur la Loire, la ville a repris ses couleurs. La culture fait l’indécidable du bonheur, elle marque dans l’improbable ce qui dure, la culture est ce qui naît de plus précaire dans la durée. Nous allons sans savoir, nous passons les venelles de l’ancien village, nous allons sans savoir ce qui reste de l’âme, dans les champs de l’été.

Sources :
Le fou de peinture Hokusai et son temps, Centre culturel du Marais, Paris, 6 octobre 1980 – 4 janvier 1981
La vague Hokusai, 1760 – 1849, Chefs-d’œuvre du Hokusai-kan Museum d’Obuse, Musée d’Histoire de Nantes, 28 juin – 7 septembre 2025

Écriture le 07/08/25

Certains lieux sont plus vivants que d’autres, les lieux sont un peu comme les humains, variés, exprimant avec plus ou moins d’intensité le génie justement des humains qui les ont fait naître.

Nous sommes partis ce matin tôt de Van, la grande ville de l’est de la Turquie, menant la voiture à tâtons vers les rives de ce vaste lac aux variations des bleus intenses. Un embryon de plage, comme une Riviera sans touristes, sans hôtels, juste la route qui suit les rives, juste la matière ensoleillée du matin. Le lac de Van fait un vaste creux dans la terre, entouré de hautes montagnes. Le paysage s’écrit en nous comme on le traverse, il trace l’immensité, il prépare la parole des hommes en lui, depuis des siècles.

À l’embarcadère, pas de touristes à part nous, juste les employés qui les attendent. L’îlot d’Aghtamar au loin. Nous attendons aussi, personne ne vient. Nous finissons par payer la traversée pour nous seuls, trois personnes sur un bateau de cent places peut-être. La lumière enveloppe tout ce qu’on voit, toute l’attente de cette église arménienne du Xe siècle en terre turque aujourd’hui. Est-ce la déchirure des peuples qui nous étreint déjà ? Nous savons que nous allons vers un chef d’œuvre, une exception préservée, en sursis précaire peut-être. L’enchantement de la lumière et les rumeurs de l’eau nous dépouillent, nous défont de nous-mêmes. La rencontre avec le génie humain n’a besoin que de l’essentiel du regard.

aghtamar vue ensemble
L’église au cœur des amandiers marque le paysage immense d’un signe presque dérisoire, qui ramène à l’humilité de toute parole, de toute cohérence qui révèle le monde. Au début du Xe siècle, le roi Gagik avait ici fait construire son palais dont il ne reste rien, en plus de cette église Sainte-Croix qui fait comme une solitude blessée au cœur de l’univers. On ne sait jamais bien ce qui fait la puissance d’un lieu, de l’exactitude de l’architecture en ses volumes multipliés, aux images de pierre couvrant tout l’édifice du peu de leur relief. La lumière révèle ces figures d’une étrange façon. Comme si tous ces personnages, ces bêtes, ces frises végétales prenaient vie l’un après l’autre durant juste un moment du jour, et qu’ensuite ils se mettaient en veille, effaçant presque ce qu’ils avaient à dire. Et leur vie au soleil, c’est comme une invite irrépressible à les boire, à les engloutir en nous pour les nourrir de notre mémoire.

aghtamar le chevet
Tout est léger ici sur les parois entre l’ocre et le rose, tout s’articule, tout est lisible. Cela fait un parcours pour l’œil tout autour de l’édifice. Sublime du lieu, de ces visages qui respirent, à peine sortis du lisse de la pierre. Sait-on jamais ce qui fait l’enchantement, la séduction ? On peut décrypter la beauté, la détailler, on ne la connaît jamais au fond. C’est comme une source où l’on puise l’eau bienfaisante des vies.

aghtamar fresque intérieure
À l’intérieur, c’est une autre clarté qui nimbe les murs, qui dit la douceur extrême et l’ampleur modeste, qui cherche à révéler une autre densité de la parole. Tout est recouvert de fresques, dans les bleus du lapis-lazuli, dans le clair et les traits sombres qui soulignent les corps. On dirait un pays de l’enfance, avec ses visages graves et sereins, les lignes minimes, les formes exactes et remplies à la fois. Images qui nous imprègnent l’une après l’autre, qui baignent les corps, sans vraie hiérarchie, comme des gerbes de sensations qui nous irriguent.

Comment traduire ce que les hauts lieux du monde nous révèlent de la paix possible, et de son extrême fragilité, sorte de parole à tâtons qui tente d’échapper à la mainmise des violences et des douleurs ?

En 2010

Écriture le 23/01/25

Peur des douleurs, peur de la mort
peur des jours amenuisés qui s’en viennent
peur banale de l’âge

quand il faudrait avoir au creux du corps
la foi, celle dit-on qui soulève le temps, ou les montagnes,
qui fait du paysage le bonheur.

Je vais dans cet après-midi de fin d’hiver
que la lumière ourle à peine,
je vais, il faudrait croire en la vie des instants
en ce qu’on peut transmettre encore
de ces moments aux bords de tous les chemins du monde,
il faudrait croire plus intensément
à toutes les œuvres, à toutes les images
quand elles adviennent au cœur de nous
pour qu’un moment nous devenions ensemble.

J’ai le cœur serré de l’amour
de si loin venu
j’ai le cœur serré de toi
de ceux qui me traversent
qui laissent auprès des chemins du monde
tant de lumière, tant de vie propagée.

J’ai le cœur serré des douleurs et des peurs
devant ce qui se désagrège
de l’humanité
devant la violence
qui nous défait
devant l’impensable
qui nous broie malgré nous,
quand il faudrait avoir au creux de soi
l’évidence tangible de ce qui vient
comme les ramures tissées du vivant
que rien n’arrête.

Écriture le 16/02/25

Nous sommes partis de Parapat, quelques kilomètres sur un bateau bien chargé, et l’on arrive à Samosir, l’île au milieu de cet immense cratère volcanique devenu ce lac Toba, de cent kilomètres de long, berceau de la culture des Toba-Batak.

Volcan dont l’explosion, jadis, il y a soixante-quinze mille ans disent les scientifiques, embruma la terre entière.

Ambarita est le village où l’on aborde. Une petite bande de terre côtière, riche, cultivée, fait le tour de l’île, qui cède vite la place à un haut plateau sauvage, où personne ne va vraiment. C’est notre premier voyage en Asie, nous découvrons la densité humaine, et cette approche sereine et frémissante des êtres multipliés. Il y a peu de voyageurs encore, le tourisme est encore une fête, un gage de développement à venir, sans qu’on en décèle pour l'instant les effets pervers. Nous allons dormir dans un losmen1 flambant neuf, tout au bord des rives, à même presque le clapotis des vagues.

Le soir, dans l’extrême douceur de l’air, nous marchons un peu, nous quêtons les lueurs de cet autre monde qui nous fascine, les maisons aux toits en forme de grande barque, comme posée sur les murs au lieu de l’eau, la musique chaloupée du bahasa indonesia2, qui fait comme une fresque sonore dans la rue du village. Ou bien encore cette rumeur de l’Asie que l’on perçoit partout mais qui nous échappe, comme si l’on poursuivait un premier rêve vers un ailleurs inaccessible.

La vieille femme a les dents rougies par le bétel qu’elle a dû mâcher tout le jour. Elle sourit, et cela fait un signe dans l’air, elle veut nous vendre un vieux tissu, précieux pour elle certainement, qu’elle tient à la main, que l’on déplie doucement, émerveillés que nous sommes par ces traces que l’indigo et ses réserves ont fait naître dans la toile. Antik, dit-elle, et elle se frotte contre moi, comme pour faire entrer dans mon corps ce signe à elle, ce tissu chargé de son histoire, des rituels sans doute de sa famille, de l’enveloppement des bébés qui naissent aux ossements des défunts. Nous restons là, fascinés par le textile, par le talent qu’il incarne, et gênés par son offre qui la dépossède d’elle-même. Nous ne mesurons pas les écarts de richesse entre nous, ni ce que les étrangers représentent pour elle. Nous ne mesurons pas encore que les voyageurs fissurent irrémédiablement la culture qu’ils découvrent…

Qu’est-ce qu’une culture ? Le nimbe du monde qui vous enveloppe, et dont vous ne savez pas qu’il vous façonne, jusque dans vos moindres manières d’être et de dire. Et ce nimbe fait en vous cohérence, il détermine sans doute vos vérités, vos amours, votre vision du monde. On croit cela pérenne, évident, pour soi et pour les autres, on ne sait pas, dans la jeunesse voyageuse, ni les atrocités de l’histoire, ni les dominations.

Nous ne savons pas vraiment que la vieille femme au lac Toba lutte pour sa survie, qu’elle entrevoit dans la manne touristique un peu de bien-être en plus. Elle-même ne sait pas que ses tissus qu’elle a créés dans la patience et l’exactitude de ses traditions, ses enfants ne les mettront plus au monde, ces tissus exemplaires qui défiaient le temps. Trop lents, trop chers, les femmes batak n’en feront plus. Les ethnologues et les musées du monde les auront conservés, on aura collecté les mythes et les rites. L’humanité aura continué son mouvement irrépressible vers le monde global, vers l’unité presque désespérée, dans son cheminement de violences et de sens perdus.

1 Losmen : petit hôtel un peu rustique.

2 Bahasa indonesia : la langue indonésienne.

En 1985

Écriture le 21/01/25

C’est la lumière de l’hiver encore, juste diaphane, qui hésite entre le brouillard et le soleil, entre le songe et le réel.

C’est peu de jours avant Noël, quand le temps du jour dure peu, qu’on se demande si le monde risque de s’engloutir dans la pénombre.

Nous sommes dehors, tu prépares le bois pour le feu, le vent vient du froid, il va porter la fumée vers le sud, elle ne dérangera personne, va se dissoudre dans le petit val un peu plus loin. Je débroussaille la haie, serpe et faucille, ronces et brindilles, épines noires qui ont repoussé ces quelques années. La terre est calme, elle respire à l’unisson des quelques gestes d’hommes qui la travaillent, le voisin tout là-haut avec ses bêtes, un autre qui élague sa palisse épaissie avec le temps. Nous sommes seuls avec nos gestes, arrimés à ce village, plongés au cœur du monde. Avec en soi le sentiment d’un instant d’éternité. Ce qui scintille, moments modestes d’acquiescement au temps qui va.

Je ne l’ai pas entendu s’approcher, c’est l’enfant de la maison d’à côté, il tient un sécateur dans ses mains, il vient vers moi, timide – est-ce que je peux vous aider ? Il a la voix fragile de l’enfance incertaine, je regarde son visage, et son sourire d’une absolue confiance envers l’autre, envers le jour et sa vie qui vient, au-devant. J’ai l’impression un instant de ne jamais avoir vu de sourire aussi confiant, aussi radieux, autant offert. Il a peut-être huit ou neuf ans, je vais lui chercher une petite faucille, je lui montre comment prendre d’une main les ronces ou les brindilles, comment couper d’un geste sec de l’autre main. On se tait un moment, on fait ensemble les gestes à des décennies de distance. Étais-je aussi heureux de m’immerger dans la lumière de l’hiver à son âge ? On s’arrête, il me dit que pour les fêtes, on va chez ma tata. Je le regarde encore, il ne sait pas sans doute tout le bienfait qu’il me donne, toute la puissance de l’enfance dont il me nourrit en cet instant sublime.

Vient son frère, quelques années de plus, mais le sourire proche, il apporte sa brouette – on peut rouler les ronces jusqu’au feu ? La danse des gestes qui s’organise, ce qu’on tisse d’un corps à l’autre sans le savoir vraiment. Lui est plus mesuré, plus intérieur. L’un et l’autre tracent en devenir des vies semblables et différentes. On fait la pause, on les invite pour un jus de fruit, pour boire un peu de ce qu’on partage et qui réchauffe, dans le cœur indécis de l’hiver. Ils dessinent à peine la trame de leur vie – l’école et le sport – ils ont la parole appliquée, douce, inentamée des malheurs qu’ils ne connaissent pas encore.

Ils retournent chez eux – pour aider maman qui fait des gâteaux de Noël. On en portera chez les voisins. Je les regarde s’éloigner à travers le pré, silhouettes frêles sur la terre, ils ont emporté leurs outils, j’ai leurs sourires au creux de moi dont je voudrais peupler tout l’univers, tant je crois qu’ils pourraient dénouer les misères du temps. Tant je crois soudain, comme l’enfance retrouvée, à portée de soi soudain malgré les décennies, que tout devient possible.

Il fait nuit quand ils frappent à la porte, apportant le petit sachet de gâteaux. Je me dis que la terre a l’intense besoin des anges de l’enfance, arborant des vérités plus nues, plus dépouillées, plus proches. Je garde les instants comme un vivier, comme un viatique. Comme ce qui ne peut s’enlever au mystère.

Écriture le 24/12/24

C’est autrefois, il y a bien un quart de siècle, et c’est tout près pourtant. C’est le matin très tôt, il fait très doux dans le premier soleil.

Nous avons monté assez haut sur la falaise au sud de la ville, pour la découvrir ensoleillée d’un seul pan du regard. Quelques centaines de mètres de côté, entourée d’un petit rempart de terre, Shibam, qui fut autrefois capitale de cette région du Yémen où nous sommes, semble de notre promontoire comme un fruit posé sur la terre de l’ancien wadi, ce fleuve Hadramaout d’avant l’histoire des hommes qui trace dans le paysage ses effluves de sable, au pied des falaises.

Shibam est un fruit improbable, une exception bénie de la patience humaine. Les maisons, toutes en terre crue, tassées les unes contre les autres, atteignent parfois sept étages. On les construit et les rénove à l’identique depuis des siècles. Shibam préserve l’ombre si précieuse dans ce presque désert, elle signe l’espoir de vivre des communautés humaines.

Shibam 01

On assiste depuis notre falaise à ce que révèle le soleil sur les maisons en montant dans le ciel, la première lumière dorée si frêle qui se blanchit peu à peu, la ville devant nous, dont le corps des maisons s’offre comme une femme. Matin qui s’écrit, qui tisse le blanc et l’ocre des façades humaines, matin qui nous emplit comme rarement le corps peut se nourrir ainsi d’une extrême beauté. Comme si la lumière nouvelle donnait à voir une image d’exception, dont on sait dans l’instant qu’on ne la reverra jamais, mais qui nous abreuve pourtant jusqu’au tréfonds de soi.

On sait en cet instant qu’on n’épuisera jamais la beauté du monde, cet équilibre insaisissable entre la création humaine et le paysage, l’ordre tissé des ouvertures sur les façades et les falaises au loin qui se dévoilent. On sait en cet instant qu’on ne saura jamais rien de la totalité du monde, mais qu’on en perçoit la bienveillance sublime, pour peu qu’on sache s’asseoir, au matin, se laisser aller à la lumière et à son rêve. Comme une invite à se lever, à descendre vers les hommes de ces maisons étranges et familières à la fois. Comme si les cultures d’ailleurs laissaient toutes une place à l’universel, à la douceur des paroles.

Shibam 02

Tout à l’heure, dans les ruelles de la ville, un homme au regard doux nous abordera, il me prendra le bras, me parlera de Dieu, qui veut l’unité de la terre et des hommes. Il quémandera mon accord, implorant en souriant cette parole de l’étranger que je suis, qui ne fait que passer, qui cherche peut-être comme lui la difficile harmonie de nos pas sur la terre, de nos gestes, tentant de dépasser nos solitudes, nos limites.

En 1999

Écriture le 14/01/25

La lumière de l’hiver
comme une révélation

l’exception de la terre transfigurée
malgré les ombres allongées
malgré le peu de temps
la lumière qui vit à peine
juste pour que le regard
s’imprègne d’elle
juste pour que l’immensité
s’offre encore comme l’éternité
qui dissout tous les désastres.

La lumière l’hiver vient soudainement
on n’a pas le temps de la voir naître
autour de nous, autour du monde,
sur la bienveillance des terres
que déjà elle n’existe plus
qu’en rêve, qu’en souvenir improbable,
on la cherche encore,
on quête la lumière, on la voudrait
plus vivante, plus humaine.

Tout est amenuisé l’hiver
de la durée du temps
aux gestes enfouis
quand tous se terrent
dans l’illusoire abri des maisons
lui qui ne protège pas
du temps réduit
de la marée d’ombre qui nous gagne.

On sort dans le mitan du jour
pour glaner l’illusion de la vie
pour quêter le moindre indice
de son renouvellement
pour croire encore à ce souffle
si précaire de ce qui pousse
au-dehors et en dedans de nous.

Et l’on sait alors
qu’on peut imaginer une trace
encore nouvelle, sortie de l’ombre,
une histoire qui va dérouler
une saison encore
quelques murmures
dans l’immensité des paroles
tissées dans les instants du monde.

Écriture le 16/12/24

Page 2 sur 2