Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Tu marches près de moi
l’ombre de nos silhouettes va grandissante

c’est le couchant qui les allonge, derrière nous,
la lumière qui faiblit
qui rend nos ombres floues
mélangées, incertaines,
tandis que nous marchons encore
dans le fil de ce long temps partagé,
sans trop savoir
ce qui se tisse entre nous,
le bonheur encore dans l’âge
devant nous les gestes dans nos ombres
comme s’il fallait commencer à s’effacer du monde.

Je n’ai jamais rien su de ce qui nous a guidés,
de ce qui nous a tenus
depuis ces décennies
depuis l’orée de la jeunesse éblouie,
ce que l’impalpable a tressé de sens,
a fait des instants multipliés
ces traces entre nous construites
dans l’improbable,
l’amour qui dure
des corps scellés aux regards
que la confiance n’abrège pas.

Tu marches près de moi
nous allons encore au creux des paysages
nous savons bien qu’un jour cela s’arrêtera
l’exigence du vivant fait place
aux entrailles du vide,
je te regarde, tu as toujours
ce merveilleux sourire que tu verses sur le monde
qui fait germer en moi ces mots
les phrases incertaines, cette chanson précaire
qui ne s’écrit qu’à travers cette ombre
tout au-devant de nous
dans la douceur de tous les printemps.

Écriture le 21/03/25

L’impression, maintenant, que tout peut arriver, que le monde est comme en suspens, proche d’un point de bascule, peut-être même d’une rupture irréversible où les nations vont s’engouffrer.

Bien des hommes qui sont à leur tête semblent avoir perdu tout sens d’analyse, toute mesure. Pour certains, leurs propos suscitent des vents terribles sur notre planète si précaire. Ils ignorent la précarité, ignorent-ils ces traînées de haine qu’ils répandent ? Ils jouent avec les images, riant cruellement des effets qu’ils produisent, des “ bons moments de télévision ” qu’ils génèrent. Se rendent-ils compte des effets mimétiques désastreux dont ils sont la source ? Des puits sans fond où ils se jettent eux-mêmes, et ceux qu’ils interpellent et veulent agiter comme des marionnettes à leur merci ?

Depuis les débuts de l’humanisation sans doute, les communautés ont survécu en dominant les autres par la violence, violence que leurs chefs disaient légitime, car elle se voulait protectrice. Ainsi se sont constitués les nations et les empires, proies des uns contre les autres, sacrifiant dans les guerres incessantes une part innocente de leurs peuples. Parce que, bien entendu, la guerre c’était toujours la faute de l’autre, et que nos valeurs, notre culture, notre vision du monde, et même tout stupidement nos intérêts étaient seuls dignes, seuls à défendre. Chaque communauté depuis la nuit des temps certaine de son bon droit, ou de sa vérité comme un absolu. Ainsi se sont bâtis les groupes humains, séparés, de tout temps divisés, apeurés les uns des autres, dans l’illusion chacun d’un imaginaire triomphant.

Mais il fallait vivre, et l’ennemi proche était aussi celui avec lequel on apprenait à faire commerce. L’intelligence humaine a inventé l’écriture, pour les comptes, et pour consigner les rêves et l’imaginaire des peuples. Et l’écriture a permis la réflexion sur le monde, la théorie et puis peu à peu la science, tandis que les dieux, de la Mésopotamie à l’Occident, s’agrégeaient en un seul, ou plutôt en quelques-uns. Et la parole monothéiste (“ Tu ne tueras point ”, “ Aime ton ennemi ”…) se répandait sans que les humains sachent vraiment la mettre en pratique. Alors, certains de par le monde, ont inventé les Lumières, en supprimant le divin, affirmant que la fraternité et l’égalité étaient affaires strictement humaines. La science aidant, et le développement économique courant de plus en plus sur la planète à marche rapide, les outils de la guerre ont grandi. On a cru maîtriser la violence, on l’a amplifiée de millions de morts dans ces terres de sang1 que fut l’Europe du XXe siècle.

Guerre commerciale, puis guerre tout court, nous sommes les plus forts à nouveau, riches de plus en plus riches, seuls au monde, méprisants de plus en plus, se croyant même élus de Dieu. L’impression que les délires des puissants désagrègent ce monde si vite, comme un jeu où l’on veut un moment faire table rase. Parce que toutes les valeurs ont fui, nous ont broyés. Parce que la richesse ou le pouvoir ne suffisent pas encore. Qu’il faut plus, juste encore plus. Voient-ils, tous ces gens, qu’ils ne pourront maîtriser la montée des violences ?

Les humains n’ont pas besoin du divin pour générer cette première face de l’apocalypse, ils y pourvoiront eux-mêmes, au cœur des déchaînements et des divisions, en étant sûrs de leur bon droit, ou de leur bonne force, au mépris du droit, et de ce qui fait la grandeur et l’intelligence des hommes.

Terres de sang, Timothy Snyder, Folio, 2012.

 

Écriture le 10/03/25

D’où j’écris, l’horizon laisse voir la lumière
à travers les collines et les rideaux de pluie
bientôt le printemps et la nature en amour
qui va reprendre le cycle des vies précaires et tenaces.

D’où j’écris, le paysage d’arbres et les courbes de la terre
dialoguent avec l’humanité depuis si longtemps,
chant toujours renouvelé depuis tant et tant
que les femmes et les hommes tissent de leurs vies
parfois maladroites, parfois modestes, parfois grandioses
tout ce qui fait la variance extrême du vivant,
accordé là, à ce pan de territoire.

Le vivant dans les terres perdues
écrit sa trace humaine à petits pas
comme on disait des petites gens autrefois,
à pas têtus, meurtris comme partout
par les violences dont on cherche les sources
ailleurs, plus loin que nous,
mais ici à pas mesurés,
comme si les arbres limitaient les malheurs
comme si la terre que le vivant brasse et change
donnait une sorte de boussole
un devenir fragile de l’humain
avec ce qui le constitue.

Ailleurs, partout,
la montée aux extrêmes de la parole
la montée des abominations
que la haine humaine nourrit
qui traverse le monde

Et l’on reste figé
devant la terreur envahissante
qu’on regarde encore de loin
comme si la terre d’ici allait nous protéger.

Ce qui se défait du monde
de l’intelligence et du génie, des œuvres improbables,
femmes et hommes soumis
aux imprécations
à la parole ivre d’elle-même.

Écriture le 25/02/25

C’est un édifice très ancien blessé par le feu et qu’on a reconstruit par des milliers de mains, pour en révéler de nouveau la grandeur.

Édifier, quand ce mot commence à prendre son envol au début du XIIe siècle, c’est faire grandir dans la foi – l’édifice en est le témoignage pour des siècles. Mais sa mémoire est si longue et sa permanence si étonnante, qu’il est traversé de paradoxes, insaisissable comme tout ce qui s’agrège en image, qui consomme les regards et les consume.

C’est ce soir, devant les écrans du monde, qu’on donne à voir à nouveau cette merveille restaurée de la lumière, cette respiration si singulière peuplant l’espace, comme une sorte de chant inextinguible jaillissant des pierres, emportant les regards ailleurs, vers des espaces qu’on ne voit pas mais qu’on croit pressentir. Il y a des gestes rituels, dont on ne perçoit pas toujours le sens, l’homme d’Église qui frappe à coups redoublés sur l’immense porte, l’orgue, instrument sacré qui s’éveille à nouveau à sa propre musique, elle qui emplit alors l’immense espace. Il y a une longue procession de gens qui portent des bannières, et l’on pense aux oriflammes de l’ancien temps, qui rassemblaient les mouvements des foules. Les caméras font des merveilles dans l’espace, sur les visages, les caméras tressent avec la lumière des images multipliées. Sont-elles là pour capter le regard de la foule au spectacle, l’envelopper doucement dans l’émotion incandescente d’où l’on ne sort pas, ou tracer en chacun un chemin vers l’invisible – ce pourquoi fut créé jadis cet édifice ?

On a convié là les puissants du monde, pour paraître soi-même plus puissant peut-être, ceux qui dirigent les peuples, et les grands financiers, eux qui ont largement donné pour que l’édifice puisse renaître. Ceux qui dirigent et participent à l’extrême montée des périls et de la haine dans le monde. Ceux qui financent et s’arrogent droit de cité ici, quand la parole au nom de laquelle on a jadis édifié ces pierres fustigeait les marchands du temple. Paradoxes du pouvoir et de l’argent, rien n’a changé depuis des siècles, quand les seigneurs du Moyen Âge donnaient fastueusement pour les églises et le salut de leur âme. Je pense à Scrovegni l’usurier, qui lègue sa fortune pour une chapelle à Padoue, où Giotto créera de sublimes images, qui cherchent elles aussi l’invisible de cette parole radicale qui taraude les hommes depuis des siècles. Paradoxes des mélanges, des voies impénétrables, de l’invisible qu’on voudrait tant s’accaparer pour l’effacer, le dominer.

Tous les grands de ce temps ne sont pas venus, dont le premier concerné, aurait-on cru, lui le chef religieux, qui a préféré aller quelques jours plus tard dans un coin reculé de ce pays, pour une rencontre modeste. Lui, qui a pris le nom de ce Poverello du XIIIe siècle qui parlait aux oiseaux, qui avait délaissé tous ses habits de ville pour l’errance, avec quelques compagnons, pour éprouver mieux la parole radicale du très ancien récit.

L’image, cette folle idole qu’on croit maîtriser mais qui subjugue, où chacun se repaît de lui-même. Mais aussi cette quête de l’invisible, ce chemin incertain dans la modestie du silence, où chacun rassemble ses bribes de fraternité partagée. Je regarde la lumière qui traverse la cathédrale, indécis, sans rien savoir de l’Histoire.

Écriture le 10/12/24

C’est dans une petite salle de l’hiver, tout près d’une autre où elle repose, cette amie qui vient de s’en aller de la vie.

Nous sommes là, ses proches du village, ceux de sa famille, tous serrés dans la tristesse, rassemblés par la mort, cet instant qu’on ne saura jamais, qui dresse en soi l’inéluctable et l’infranchissable à la fois.

Il y a dans un coin de la salle un petit homme à la voix douce, qui parle de la vie et des moments heureux, qui dit l’espérance à travers des anciens textes qui racontent l’éternité, les brebis dans les verts pâturages, et le pasteur qui les guide… Il dit qu’il a la chance insigne d’être croyant, de grands silences traversent ses paroles. Tous ceux qui sont là écoutent, ceux qui se connaissent et ceux qui ne se connaissent pas. Le silence et la voix cognent aux portes de la mort, à ce qui se dérobe au regard à jamais. Bientôt, quelques-uns vont dire des mots d’adieu, ou des fragments de souvenir, une femme va chanter d’une voix pure, presque étouffée. Les autres restent terrés dans leur détresse. Avons-nous tous le sentiment d’être ensemble, partageant l’indicible du vivant quand il s’arrête, et que soudain l’on se dit qu’il aurait fallu peupler mieux le temps du partage ?

Nous sommes serrés dans cette petite salle, fragment d’humanité hétéroclite, et pourtant assemblée là, en mémoire encore vive de cette vie juste en allée, chacune et chacun avec ses intenses moments des vies tissés ensemble. Nous ne savons rien de cet autre territoire sans fin dont parle l’homme à la voix douce, ni même si cela se peut, d’être vivant dans l’invisible. La foi, c’est ce qu’on ne saura jamais, mais qui soulève les montagnes, dit-on.

Nous entrons un à un dans cette salle d’à côté, où repose celle qui nous rassemble. Elle a le visage libéré, et ravagé à la fois par ce passage vers l’absence du monde. La mort dessine sur nous tous l’impensable. Signe-t-elle dans ce franchissement dernier une ultime victoire ?

C’est quelques années plus tôt, nous sommes quelques-uns devant sa maison, dans la si belle douceur de l’été, les feuilles bruissent, murmurent, la lumière caresse nos visages autour de la table. Elle apporte le thé, nous parlons des livres, de la peinture, de la beauté du monde qu’on ne peut saisir qu’à grand peine, de ce qui reste toujours caché au regard. L’air est si doux ce jour-là, comme nimbé d’une légèreté qui nous dépasse, qui laisse en nous des alluvions qu’on ne voit pas, qui font à notre insu comme de la nourriture pour les routes à venir.

Ce soir, le vent froid de l’hiver court sur la terre, il cherche à devenir au mieux le vent ultime, pour que les hommes qui l’écoutent croient qu’il chante.

Écriture le 09/12/24

C’est un jour où la lumière
se pose sur la vie

c’est dans la jeunesse
quand on attend sur nous
le monde à venir.

Je te regarde à travers les feuilles
des hauts arbres,
je n’ai jamais regardé quelqu’un
avec cette acuité-là,
quand l’objet du regard vous renvoie
toute la densité de l’avenir,
je ne sais pas ce qui me touche,
ce que c’est la présence, toi-même,
qui grandit dans mon corps,
en tissant infiniment toutes les fibres.

C’est un jour entre tous béni
peuplé du blanc du temps
qu’on imagine ensemble
sans être certain de rien
mais en croyant d’emblée
que tout devient possible
qu’il y aura un chemin au cœur de ces enlacements
des jours, des corps, des yeux
comme une source où boire à jamais.

Quand a-t-on su cela,
que c’était notre histoire
et qu’elle allait durer
même dans le fracas des temps difficiles
même à travers les douleurs
même dans le silence ?
Quand a-t-on su cela,
nos doigts et nos paroles,
qui partagent ensemble le monde,
le parfum si délicat
des jours de la terre entre nous ?

Voilà, les mots dansent dans la mémoire,
elle qui tresse en elle ces instants
où cela est venu sur nous
sans qu’on le sache vraiment
le vouloir de vivre
de croire à l’impossible
qui défierait le temps.

C’est aujourd’hui
qu’on marque comme on dit
d’une pierre blanche,
des décennies plus tard,
la vie qui n’est pas finie,
qui est passée, tout ce temps
brûlant, émerveillé,
ces gestes à écrire
des immenses remerciements
qu’on laisse en jachère en soi,
et la peur parfois
de ce qui viendra,
et l’espoir aussi,
par-dessus tout.

 

Écriture le 17/08/25

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