Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Quand on pénètre dans la salle du Museo Civico où se trouve cette fresque, c’est une sorte de stupeur dans le corps d’abord.

Comme si ce que l’on voit vous enveloppait, vous prenait, requérant tout votre être. Vous n’avez pas le temps de la distance, celle du raisonnement, l’image s’impose, elle vous frappe, vous entrez en elle comme en chaque image d’exception que le génie humain a créée, en cette bordure incertaine du mystère, où le réel du monde et l’imaginaire de l’humanité se mêlent si intimement.

C’est le Christ qui se lève du tombeau, il a le pied sur la pierre comme celle d’un sarcophage, du sang coule encore de sa poitrine. C’est un homme au regard de face, puissant, dont tout le corps qui se lève dit cette délivrance de la mort, c’est un homme qui surgit des entrailles de la terre, sans volonté de pouvoir, juste l’affirmation par sa chair et son geste – et le talent du peintre qui l’a mis au monde – que la mort ne gagnera pas, qu’on peut s’en affranchir, comme cet homme représenté là, mort et puis vivant, qui sort de ce tombeau qui est comme un autel, qui jaillit en un geste péremptoire et presque naturel. Vous détaillez son visage, une certitude fragile qui vous inonde, l’expression de ce qui s’affirme comme un scandale, comme un appel, comme un cheminement. Le Christ ressuscité de Piero della Francesca donne à voir une évidence qui vous imprègne, qui suinte de l’image, à ce qui est l’invraisemblance majeure du texte évangélique.

"La Résurrection n’est pas décrite dans les Évangiles. Le récit s’arrête avec la mise au tombeau et ne reprend pas jusqu’au matin du troisième jour […] En d’autres termes, cet événement majeur est dans la Bible un vide narratif – un tombeau vide, un corps absent.1"

Resurrection Piero 1

La fresque en cette petite ville de Toscane, SanSepolcro, où est né et mort Piero, comble l’absence, l’efface, elle dit certes la puissance de l’image elle-même, mais certainement un peu plus, tant elle est pour le regard comme un trou noir, où tout le corps se perd ou se vivifie. Derrière le Christ en lumière, il y a les collines du monde, les arbres dépouillés de leurs feuilles et ceux encore en végétation, la vie et la mort des saisons mêlées, dans l’univers un peu délavé de la terre et du ciel.

Resurrection Piero 2

En bas, quatre soldats endormis, aux postures étranges, corps comme dispersés, ailleurs, les hommes frappés d’aveuglement devant l’évidence du vivant. Ceux qui ne voient pas, chacun dans sa solitude, muré, au bas du monde.

Resurrection Piero 3

Alors, après un long temps de regard, on perçoit peu à peu l’intense rigueur de la composition, les soldats, le Ressuscité et le monde, l’élancée des arbres et de l’étendard, et combien cette image ne se veut pas réaliste. Et combien aussi pourtant c’est l’affirmation du mystère qui vous a frappé tout à l’heure, qui vous a pris le corps, mélange de l’exigence terrible d’une parole et d’une humanité retrouvée.

Les hommes dorment. Ce sont les femmes qui viennent au matin du troisième jour : "Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, car elles étaient tremblantes et hors d’elles2." Celui qui dit avoir traversé la mort n’est pas là, il n’est plus là comme avant, il va pourtant se montrer, concrètement, mais comme un signe un peu distant. L’ancien récit respecte la liberté de chacun, tout comme l’image de SanSepolcro va au bout du mystère sans l’évacuer. La Résurrection de Piero della Francesca dresse devant nous comme une incandescence, tout au bord du savoir, tout au bord de l’acte de croire.

1 Cyril Gerbron, Les pierres et le rêve, essais sur la peinture religieuse de la Renaissance italienne, Actes Sud, 2025, p. 16

Évangile de Marc, XVI, 8

En septembre 2014

 

Écriture le 25/11/25

C’est un livre qui tient du roman, du récit, de l’enquête, un livre intime et pourtant au cœur du monde, un livre peut-être comme une trace fulgurante à ce moment de notre aventure humaine, et dont on se demande s’il peut être reçu, comme on dit, accepté quelque peu, tant il est à sa manière iconoclaste.

Et tant le sujet dont il traite à vif – la vie éternelle – peut faire naître des ricanements ou du mépris au sein de notre ambiance rationaliste.

L’auteur, Javier Cercas1, se dit d’entrée de jeu "athée","anticlérical", "laïc militant, rationaliste obstiné, impie rigoureux". Et l’exergue du livre se poursuit ainsi :

Et pourtant je me trouve ici, dans un avion à destination de la Mongolie en compagnie du vieux vicaire du Christ sur la terre, m’apprêtant à l’interroger sur la résurrection de la chair et la vie éternelle. C’est pourquoi je suis monté dans cet avion : pour demander au pape François si ma mère verrait mon père après sa mort, et pour transmettre sa réponse à ma mère. → p. 11

Javier Cercas a perdu sa foi d’enfant à l’adolescence, puis a cherché dans l’écriture littéraire cette part manquante, qui finalement n’a jamais en lui été comblée. Il a lu Nietzsche et son fou qui va proclamant la mort de Dieu – "nous l’avons tué" – et Dostoïevski : "Si Dieu n’existe pas, tout est permis". Plus d’un siècle après ces affirmations des penseurs européens, que reste-t-il de cette rupture de libération croyait-on, dans les affaires humaines ? La mère de l’auteur elle, âgée, malade, vit une foi profonde, pure, et dans cette croyance qu’après sa mort elle retrouvera son mari, son amour de toute une vie.

Au printemps 2023, lors d’un salon du livre à Turin, Javier Cercas est approché par un "homme du Vatican" : le pape François doit faire un voyage en Mongolie fin août, et on a pensé à lui pour écrire sur ce voyage, avec toute liberté de publication. Il se récrie ("auriez-vous perdu la tête ?"), mais on le rassure : "on savait que je n’étais pas croyant et que c’était précisément pour cette raison qu’on me proposait d’écrire ce livre".

À ce stade de la lecture, on peut craindre le pire, de la puissante machine ecclésiale broyant l’intrépide écrivain, et on aurait tort, tant les quelques centaines de pages qui suivent sont ébouriffantes et traversent, par les personnages du récit, nos interrogations d’aujourd’hui. Il serait vain de vouloir les décrire, ces pages, mais nous allons picorer dedans, pour tenter d’en saisir des images révélatrices.

L’auteur fait son travail d’enquêteur, il cherche des sources, et rencontre à Rome ceux qu’il nomme "les soldats de Bergoglio", qui travaillent dans les rouages de la gouvernance de l’Église. Extrait d’un échange avec le père Spadaro, jésuite proche de François :

Le problème, c’est que, chez nous, en Occident, la raison est détachée du sentiment. On les a opposés. Le problème, c’est que l’on considère que tout ce qui est sentiment, amour, foi, n’a rien à voir avec le raisonnement, qui n’est que calcul, méthode. Cette vision de la raison est très pauvre, abstraite, froide. Cette rationalité n’est pas la rationalité humaine : c’est une rationalité informatique. Le problème, par conséquent, c’est comment on définit la raison, et non si la raison participe ou pas de l’acte de foi. Les hommes raisonnent. Votre mère raisonne. Les gens de votre village raisonnent. La foi n’est pas un simple acte de sentiment. La raison est un facteur complexe de notre humanité : ce n’est pas simplement deux plus deux égale quatre.
— Le problème alors, c’est qu’on a séparé la foi et la raison.
— Oui. L’intuition poétique n’est pas irrationnelle : elle génère un résultat qui est aussi celui du raisonnement. La poésie comporte une rationalité d’un autre niveau, qui s’intègre au sentiment. Mais en effet : une fracture entre foi et raison s’est produite en Europe, et ce n’est pas un problème seulement pour la foi. Pour la vie en général aussi, c’en est un. → p. 102

Ou avec le cardinal poète Tolentino, un peu plus loin :

— Quand il [le pape François] est revenu du Japon, par exemple, les journalistes lui ont demandé : Après ce voyage, que croyez-vous que l’Occident peut apprendre de l’Orient ? Et vous savez ce qu’il a répondu ? Un peu de poésie.
— Ah, excellent !
— Et cela a à voir avec ce que vous dites. Parce que la poésie est la capacité de contemplation du visible et de l’invisible, de ce que l’on peut toucher et de ce qui demeure un mystère. → p. 130

Cercas rapporte ces entretiens en les situant comme des scènes de vie, où l’humour et l’ironie sont présents, mais où revient sans cesse la question qui le taraude. Un journaliste accrédité au Vatican lui répond ceci :

Comment croire à une autre vie si on ne la pressent pas dans celle-ci ? L’expérience d’une humanité inexplicable humainement est ce qui permet de la pressentir, d’avoir l’intuition qu’il y a quelque chose de plus et de meilleur que ceci. C’est le début de la vie éternelle : la vie éternelle commence ici même. → p. 187

Au passage de l’écriture se dessine la complexité du monde ecclésial romain, et la figure en ombre de François, sa manière à lui d’être fou de Dieu, comme son modèle d’Assise, de se vouloir en périphérie, hors des fastes, lui qui dit :

Dépeindre le pape comme une sorte de Superman m’offense. Le pape est un homme qui rit, pleure, dort tranquillement et a des amis comme tout le monde. Une personne normale. → p. 451-452

Et Javier Cercas, l’athée et le rationaliste obstiné, d’ajouter :

Ce qui est exceptionnel, ce n’est pas le pape : ce qui est exceptionnel, c’est l’Église catholique ; c’est-à-dire la promesse de l’Église catholique ; c’est-à-dire la promesse du Christ : l’annonce rayonnante de l’amour illimité, de la résurrection de la chair et la vie éternelle. Tous les pouvoirs, tous les souverains, tous les règnes et tous les empires sont tombés ; mais, après deux mille ans d’histoire, l’Église catholique tient toujours debout : cette promesse a prouvé qu’elle était indestructible, plus puissante que toutes les armées réunies. Si je croyais aux miracles, je croirais que ceci est un miracle. → p. 452

Dans l’avion vers la Mongolie, il s’entretient en tête à tête avec le pape et le filme. On ne saura qu’à la fin du livre ce qu’ils se disent, quand il montrera le film à sa mère affaiblie. La Mongolie, le bout du monde, un pays tiraillé entre la tradition des steppes et la capitale Oulan-Bator déjà bien occidentalisée, un pays où l’on ne compte que 1500 catholiques que le pape est venu rencontrer, comme une sorte de geste gratuit. "On ne peut pas être missionnaire sans être fou à lier." → p.253

Et c’est le paradoxe de la quête de Cercas : en vivant quelques instants de cette folie avec les religieux catholiques présents sur place, il s’approche de ce vécu radicalement différent qui le touche et qu’il décrit avec véhémence et humilité à la fois. Il transcrit par exemple les mots de cette jeune femme italienne, devenue religieuse après des études de philosophie à l’université de Turin et qu’on a envoyée ici il y a un an :

J’ai toujours senti que mon cœur avait de grandes dimensions… Aussi grandes que le monde… […] Il s’agissait de servir et d’aimer là où le besoin se faisait sentir, d’aider ceux qui en avaient besoin. C’était ça le sens de mon élan, me livrer… → p. 311-312

L’écriture de Cercas n’est pas celle d’un journaliste, mais d’un écrivain que ses échanges emportent au cœur de son intimité, de ce qui le questionne au plus profond. Au moment de quitter ces gens avec qui la fraternité a soudain pris sens, il écrit à propos du père Ernesto :

Je vois ce vieux missionnaire à l’âge de vingt-huit ou vingt-neuf ans, qui vient d’être ordonné prêtre, pédalant debout dans la pénombre matinale d’une forêt du Zaïre, ivre d’ardeur apostolique, prêt à sauver toux ceux qui se présentent devant lui, je le vois en train de lever le corps du Christ dans une case d’un village d’Afrique […] je le vois dire la messe dans la steppe enneigée, âgé d’une cinquantaine d’années, fraîchement arrivé en Mongolie avec ce fou de Marengo et ses premiers compagnons de la Consolata, comme des chrétiens poursuivis ou des révolutionnaires illuminés ou des sherpas de Dieu… → p. 352

On pourrait certes se demander à bon droit comment justifier cette folie de l’Occident chrétien d’aller "évangéliser toutes les nations", et par là même de briser les cultures de ces gens. Il n’y a sans doute pas de justification, sauf cette foi en la parole d’un homme d’il y a deux mille ans, qui annonce l’unité de l’humanité, l’amour radical et la vie éternelle. Et l’on sait bien aussi que cette parole s’est vue mélangée à bien d’autres soifs de conquêtes et de dominations intolérables. Et qu’aujourd’hui comme hier ce monde globalisé est en proie à la cruauté plus qu’à la paix.

À son retour de Mongolie, Javier Cercas s’en va voir sa mère, lui montrer son entretien avec le pape. Peut-il dire à sa mère qu’après sa mort, elle reverra son père ? "Sa réponse est fulgurante […] : sans le moindre doute" → p. 463-464. Dès lors, il écrit :

Hannah Arendt a-t-elle raison quand elle dit que les athées sont "des imbéciles qui prétendent savoir ce qu’aucun être humain ne peut savoir" ? Et si c’était François qui avait raison ? […] Et si Nietzsche se trompait et que le christianisme n’était pas une négation de la vie mais une rébellion contre la mort et c’est pourquoi la résurrection de la chair et la vie éternelle se trouvent en son centre – pareils à des morceaux de lave brûlants dans un cratère en activité -, parce qu’elles représentent l’affirmation de la vie au-delà de la vie, au-delà de la mort ? → p. 466

1 Javier Cercas, Le Fou de Dieu au bout du monde, Actes Sud, 2025. Né en 1962 en Espagne, dans une famille franquiste / catholique, il a enseigné dans des universités américaines, et publié une quinzaine d’ouvrages, traduits dans une trentaine de langues.

 

Écriture le 28/10/25

Nous nous tenons par la main
par le regard
par le chatoiement des visages
par la ténuité du vivant partagée sur le monde.

Nous sommes assemblés, à peine,
en de multiples archipels
soumis aux vents contraires
de la violence qui fait rage,
et de l’impuissance du devenir
qui nous rend faibles.

Mais nous nous tenons dans l’indicible
dans la douceur qu’on ne voudrait pas perdre
dans la tendresse
nous nous tenons par le chatoiement des visages
des vies longuement vécues.
Nous avons appris la conscience des signes précaires
de tout ce qui échappe à la cruauté des pouvoirs,
ce qui reste d’humain en propre, entre nous
qui sommes si nombreux et si faibles,
myriades en archipels dérivants
comme soumis
irrémédiablement
à ceux qui sèment leur parole puissante sur le monde.

Nous nous tenons la main
ou le regard c’est tout pareil
nous voudrions comme les fleurs du printemps
faire éclore en cette période du monde
si peu humaine
les couleurs, ces tapis qui vibrent au vent de blanc, de jaune, de bleu,
cela qu’on peut donner,
et rien ni personne pour empêcher ce don,
cette lumière absolue au sein des effondrements.

Écriture le 02/04/25

Tu marches près de moi
l’ombre de nos silhouettes va grandissante

c’est le couchant qui les allonge, derrière nous,
la lumière qui faiblit
qui rend nos ombres floues
mélangées, incertaines,
tandis que nous marchons encore
dans le fil de ce long temps partagé,
sans trop savoir
ce qui se tisse entre nous,
le bonheur encore dans l’âge
devant nous les gestes dans nos ombres
comme s’il fallait commencer à s’effacer du monde.

Je n’ai jamais rien su de ce qui nous a guidés,
de ce qui nous a tenus
depuis ces décennies
depuis l’orée de la jeunesse éblouie,
ce que l’impalpable a tressé de sens,
a fait des instants multipliés
ces traces entre nous construites
dans l’improbable,
l’amour qui dure
des corps scellés aux regards
que la confiance n’abrège pas.

Tu marches près de moi
nous allons encore au creux des paysages
nous savons bien qu’un jour cela s’arrêtera
l’exigence du vivant fait place
aux entrailles du vide,
je te regarde, tu as toujours
ce merveilleux sourire que tu verses sur le monde
qui fait germer en moi ces mots
les phrases incertaines, cette chanson précaire
qui ne s’écrit qu’à travers cette ombre
tout au-devant de nous
dans la douceur de tous les printemps.

Écriture le 21/03/25

L’impression, maintenant, que tout peut arriver, que le monde est comme en suspens, proche d’un point de bascule, peut-être même d’une rupture irréversible où les nations vont s’engouffrer.

Bien des hommes qui sont à leur tête semblent avoir perdu tout sens d’analyse, toute mesure. Pour certains, leurs propos suscitent des vents terribles sur notre planète si précaire. Ils ignorent la précarité, ignorent-ils ces traînées de haine qu’ils répandent ? Ils jouent avec les images, riant cruellement des effets qu’ils produisent, des “ bons moments de télévision ” qu’ils génèrent. Se rendent-ils compte des effets mimétiques désastreux dont ils sont la source ? Des puits sans fond où ils se jettent eux-mêmes, et ceux qu’ils interpellent et veulent agiter comme des marionnettes à leur merci ?

Depuis les débuts de l’humanisation sans doute, les communautés ont survécu en dominant les autres par la violence, violence que leurs chefs disaient légitime, car elle se voulait protectrice. Ainsi se sont constitués les nations et les empires, proies des uns contre les autres, sacrifiant dans les guerres incessantes une part innocente de leurs peuples. Parce que, bien entendu, la guerre c’était toujours la faute de l’autre, et que nos valeurs, notre culture, notre vision du monde, et même tout stupidement nos intérêts étaient seuls dignes, seuls à défendre. Chaque communauté depuis la nuit des temps certaine de son bon droit, ou de sa vérité comme un absolu. Ainsi se sont bâtis les groupes humains, séparés, de tout temps divisés, apeurés les uns des autres, dans l’illusion chacun d’un imaginaire triomphant.

Mais il fallait vivre, et l’ennemi proche était aussi celui avec lequel on apprenait à faire commerce. L’intelligence humaine a inventé l’écriture, pour les comptes, et pour consigner les rêves et l’imaginaire des peuples. Et l’écriture a permis la réflexion sur le monde, la théorie et puis peu à peu la science, tandis que les dieux, de la Mésopotamie à l’Occident, s’agrégeaient en un seul, ou plutôt en quelques-uns. Et la parole monothéiste (“ Tu ne tueras point ”, “ Aime ton ennemi ”…) se répandait sans que les humains sachent vraiment la mettre en pratique. Alors, certains de par le monde, ont inventé les Lumières, en supprimant le divin, affirmant que la fraternité et l’égalité étaient affaires strictement humaines. La science aidant, et le développement économique courant de plus en plus sur la planète à marche rapide, les outils de la guerre ont grandi. On a cru maîtriser la violence, on l’a amplifiée de millions de morts dans ces terres de sang1 que fut l’Europe du XXe siècle.

Guerre commerciale, puis guerre tout court, nous sommes les plus forts à nouveau, riches de plus en plus riches, seuls au monde, méprisants de plus en plus, se croyant même élus de Dieu. L’impression que les délires des puissants désagrègent ce monde si vite, comme un jeu où l’on veut un moment faire table rase. Parce que toutes les valeurs ont fui, nous ont broyés. Parce que la richesse ou le pouvoir ne suffisent pas encore. Qu’il faut plus, juste encore plus. Voient-ils, tous ces gens, qu’ils ne pourront maîtriser la montée des violences ?

Les humains n’ont pas besoin du divin pour générer cette première face de l’apocalypse, ils y pourvoiront eux-mêmes, au cœur des déchaînements et des divisions, en étant sûrs de leur bon droit, ou de leur bonne force, au mépris du droit, et de ce qui fait la grandeur et l’intelligence des hommes.

Terres de sang, Timothy Snyder, Folio, 2012.

 

Écriture le 10/03/25

D’où j’écris, l’horizon laisse voir la lumière
à travers les collines et les rideaux de pluie
bientôt le printemps et la nature en amour
qui va reprendre le cycle des vies précaires et tenaces.

D’où j’écris, le paysage d’arbres et les courbes de la terre
dialoguent avec l’humanité depuis si longtemps,
chant toujours renouvelé depuis tant et tant
que les femmes et les hommes tissent de leurs vies
parfois maladroites, parfois modestes, parfois grandioses
tout ce qui fait la variance extrême du vivant,
accordé là, à ce pan de territoire.

Le vivant dans les terres perdues
écrit sa trace humaine à petits pas
comme on disait des petites gens autrefois,
à pas têtus, meurtris comme partout
par les violences dont on cherche les sources
ailleurs, plus loin que nous,
mais ici à pas mesurés,
comme si les arbres limitaient les malheurs
comme si la terre que le vivant brasse et change
donnait une sorte de boussole
un devenir fragile de l’humain
avec ce qui le constitue.

Ailleurs, partout,
la montée aux extrêmes de la parole
la montée des abominations
que la haine humaine nourrit
qui traverse le monde

Et l’on reste figé
devant la terreur envahissante
qu’on regarde encore de loin
comme si la terre d’ici allait nous protéger.

Ce qui se défait du monde
de l’intelligence et du génie, des œuvres improbables,
femmes et hommes soumis
aux imprécations
à la parole ivre d’elle-même.

Écriture le 25/02/25

Page 2 sur 2