Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Nous sommes partis de Parapat, quelques kilomètres sur un bateau bien chargé, et l’on arrive à Samosir, l’île au milieu de cet immense cratère volcanique devenu ce lac Toba, de cent kilomètres de long, berceau de la culture des Toba-Batak.

Volcan dont l’explosion, jadis, il y a soixante-quinze mille ans disent les scientifiques, embruma la terre entière.

Ambarita est le village où l’on aborde. Une petite bande de terre côtière, riche, cultivée, fait le tour de l’île, qui cède vite la place à un haut plateau sauvage, où personne ne va vraiment. C’est notre premier voyage en Asie, nous découvrons la densité humaine, et cette approche sereine et frémissante des êtres multipliés. Il y a peu de voyageurs encore, le tourisme est encore une fête, un gage de développement à venir, sans qu’on en décèle pour l'instant les effets pervers. Nous allons dormir dans un losmen1 flambant neuf, tout au bord des rives, à même presque le clapotis des vagues.

Le soir, dans l’extrême douceur de l’air, nous marchons un peu, nous quêtons les lueurs de cet autre monde qui nous fascine, les maisons aux toits en forme de grande barque, comme posée sur les murs au lieu de l’eau, la musique chaloupée du bahasa indonesia2, qui fait comme une fresque sonore dans la rue du village. Ou bien encore cette rumeur de l’Asie que l’on perçoit partout mais qui nous échappe, comme si l’on poursuivait un premier rêve vers un ailleurs inaccessible.

La vieille femme a les dents rougies par le bétel qu’elle a dû mâcher tout le jour. Elle sourit, et cela fait un signe dans l’air, elle veut nous vendre un vieux tissu, précieux pour elle certainement, qu’elle tient à la main, que l’on déplie doucement, émerveillés que nous sommes par ces traces que l’indigo et ses réserves ont fait naître dans la toile. Antik, dit-elle, et elle se frotte contre moi, comme pour faire entrer dans mon corps ce signe à elle, ce tissu chargé de son histoire, des rituels sans doute de sa famille, de l’enveloppement des bébés qui naissent aux ossements des défunts. Nous restons là, fascinés par le textile, par le talent qu’il incarne, et gênés par son offre qui la dépossède d’elle-même. Nous ne mesurons pas les écarts de richesse entre nous, ni ce que les étrangers représentent pour elle. Nous ne mesurons pas encore que les voyageurs fissurent irrémédiablement la culture qu’ils découvrent…

Qu’est-ce qu’une culture ? Le nimbe du monde qui vous enveloppe, et dont vous ne savez pas qu’il vous façonne, jusque dans vos moindres manières d’être et de dire. Et ce nimbe fait en vous cohérence, il détermine sans doute vos vérités, vos amours, votre vision du monde. On croit cela pérenne, évident, pour soi et pour les autres, on ne sait pas, dans la jeunesse voyageuse, ni les atrocités de l’histoire, ni les dominations.

Nous ne savons pas vraiment que la vieille femme au lac Toba lutte pour sa survie, qu’elle entrevoit dans la manne touristique un peu de bien-être en plus. Elle-même ne sait pas que ses tissus qu’elle a créés dans la patience et l’exactitude de ses traditions, ses enfants ne les mettront plus au monde, ces tissus exemplaires qui défiaient le temps. Trop lents, trop chers, les femmes batak n’en feront plus. Les ethnologues et les musées du monde les auront conservés, on aura collecté les mythes et les rites. L’humanité aura continué son mouvement irrépressible vers le monde global, vers l’unité presque désespérée, dans son cheminement de violences et de sens perdus.

1 Losmen : petit hôtel un peu rustique.

2 Bahasa indonesia : la langue indonésienne.

En 1985

Écriture le 21/01/25

C’est la lumière de l’hiver encore, juste diaphane, qui hésite entre le brouillard et le soleil, entre le songe et le réel.

C’est peu de jours avant Noël, quand le temps du jour dure peu, qu’on se demande si le monde risque de s’engloutir dans la pénombre.

Nous sommes dehors, tu prépares le bois pour le feu, le vent vient du froid, il va porter la fumée vers le sud, elle ne dérangera personne, va se dissoudre dans le petit val un peu plus loin. Je débroussaille la haie, serpe et faucille, ronces et brindilles, épines noires qui ont repoussé ces quelques années. La terre est calme, elle respire à l’unisson des quelques gestes d’hommes qui la travaillent, le voisin tout là-haut avec ses bêtes, un autre qui élague sa palisse épaissie avec le temps. Nous sommes seuls avec nos gestes, arrimés à ce village, plongés au cœur du monde. Avec en soi le sentiment d’un instant d’éternité. Ce qui scintille, moments modestes d’acquiescement au temps qui va.

Je ne l’ai pas entendu s’approcher, c’est l’enfant de la maison d’à côté, il tient un sécateur dans ses mains, il vient vers moi, timide – est-ce que je peux vous aider ? Il a la voix fragile de l’enfance incertaine, je regarde son visage, et son sourire d’une absolue confiance envers l’autre, envers le jour et sa vie qui vient, au-devant. J’ai l’impression un instant de ne jamais avoir vu de sourire aussi confiant, aussi radieux, autant offert. Il a peut-être huit ou neuf ans, je vais lui chercher une petite faucille, je lui montre comment prendre d’une main les ronces ou les brindilles, comment couper d’un geste sec de l’autre main. On se tait un moment, on fait ensemble les gestes à des décennies de distance. Étais-je aussi heureux de m’immerger dans la lumière de l’hiver à son âge ? On s’arrête, il me dit que pour les fêtes, on va chez ma tata. Je le regarde encore, il ne sait pas sans doute tout le bienfait qu’il me donne, toute la puissance de l’enfance dont il me nourrit en cet instant sublime.

Vient son frère, quelques années de plus, mais le sourire proche, il apporte sa brouette – on peut rouler les ronces jusqu’au feu ? La danse des gestes qui s’organise, ce qu’on tisse d’un corps à l’autre sans le savoir vraiment. Lui est plus mesuré, plus intérieur. L’un et l’autre tracent en devenir des vies semblables et différentes. On fait la pause, on les invite pour un jus de fruit, pour boire un peu de ce qu’on partage et qui réchauffe, dans le cœur indécis de l’hiver. Ils dessinent à peine la trame de leur vie – l’école et le sport – ils ont la parole appliquée, douce, inentamée des malheurs qu’ils ne connaissent pas encore.

Ils retournent chez eux – pour aider maman qui fait des gâteaux de Noël. On en portera chez les voisins. Je les regarde s’éloigner à travers le pré, silhouettes frêles sur la terre, ils ont emporté leurs outils, j’ai leurs sourires au creux de moi dont je voudrais peupler tout l’univers, tant je crois qu’ils pourraient dénouer les misères du temps. Tant je crois soudain, comme l’enfance retrouvée, à portée de soi soudain malgré les décennies, que tout devient possible.

Il fait nuit quand ils frappent à la porte, apportant le petit sachet de gâteaux. Je me dis que la terre a l’intense besoin des anges de l’enfance, arborant des vérités plus nues, plus dépouillées, plus proches. Je garde les instants comme un vivier, comme un viatique. Comme ce qui ne peut s’enlever au mystère.

Écriture le 24/12/24

C’est autrefois, il y a bien un quart de siècle, et c’est tout près pourtant. C’est le matin très tôt, il fait très doux dans le premier soleil.

Nous avons monté assez haut sur la falaise au sud de la ville, pour la découvrir ensoleillée d’un seul pan du regard. Quelques centaines de mètres de côté, entourée d’un petit rempart de terre, Shibam, qui fut autrefois capitale de cette région du Yémen où nous sommes, semble de notre promontoire comme un fruit posé sur la terre de l’ancien wadi, ce fleuve Hadramaout d’avant l’histoire des hommes qui trace dans le paysage ses effluves de sable, au pied des falaises.

Shibam est un fruit improbable, une exception bénie de la patience humaine. Les maisons, toutes en terre crue, tassées les unes contre les autres, atteignent parfois sept étages. On les construit et les rénove à l’identique depuis des siècles. Shibam préserve l’ombre si précieuse dans ce presque désert, elle signe l’espoir de vivre des communautés humaines.

Shibam 01

On assiste depuis notre falaise à ce que révèle le soleil sur les maisons en montant dans le ciel, la première lumière dorée si frêle qui se blanchit peu à peu, la ville devant nous, dont le corps des maisons s’offre comme une femme. Matin qui s’écrit, qui tisse le blanc et l’ocre des façades humaines, matin qui nous emplit comme rarement le corps peut se nourrir ainsi d’une extrême beauté. Comme si la lumière nouvelle donnait à voir une image d’exception, dont on sait dans l’instant qu’on ne la reverra jamais, mais qui nous abreuve pourtant jusqu’au tréfonds de soi.

On sait en cet instant qu’on n’épuisera jamais la beauté du monde, cet équilibre insaisissable entre la création humaine et le paysage, l’ordre tissé des ouvertures sur les façades et les falaises au loin qui se dévoilent. On sait en cet instant qu’on ne saura jamais rien de la totalité du monde, mais qu’on en perçoit la bienveillance sublime, pour peu qu’on sache s’asseoir, au matin, se laisser aller à la lumière et à son rêve. Comme une invite à se lever, à descendre vers les hommes de ces maisons étranges et familières à la fois. Comme si les cultures d’ailleurs laissaient toutes une place à l’universel, à la douceur des paroles.

Shibam 02

Tout à l’heure, dans les ruelles de la ville, un homme au regard doux nous abordera, il me prendra le bras, me parlera de Dieu, qui veut l’unité de la terre et des hommes. Il quémandera mon accord, implorant en souriant cette parole de l’étranger que je suis, qui ne fait que passer, qui cherche peut-être comme lui la difficile harmonie de nos pas sur la terre, de nos gestes, tentant de dépasser nos solitudes, nos limites.

En 1999

Écriture le 14/01/25

Pluie d’hiver, tout le jour. La pluie fait le gris sur le monde, je vois au loin le rideau d’arbres qu’elle efface presque.

Horizon proche, terme de la vision, la pluie révèle la solitude, elle tombe sur la terre, imprécise, utile et lourde. La pluie fait peu de bruit sur le monde, elle incite à la bienveillance, à l’extrême modestie de toute parole. Je ne vois rien au loin, sauf ce voile qui nous enveloppe tous. Qui ne cherche sous la pluie de l’hiver l’issue, la brèche, qui laisserait surgir ce qu’on pourrait nommer lumière, ou transparence ? Ou peut-être même une rumeur humaine ? La pluie s’installe qui couvre les mémoires sur la terre, elle qui la reçoit dans son plein corps de terre et qui attend.

On se raccroche au monde à travers les images qu’on multiplie seconde à seconde. La neige – si rare ici maintenant – qui pourrait venir dans ces jours, les grands chantiers de l’année qui vient, les valeurs dans les bourses du monde, les experts qui livrent leurs prévisions sur les guerres, sur le climat, sur tout ce qu’on peut prévoir – il faut bien rassurer, colmater les béances, endormir ceux qui voudraient veiller.

On ne discerne plus rien du monde, sauf ce flux qui grossit, envahissant, qui submerge le réel plus qu’il ne le révèle. Les écrans sont bien pires que l’enveloppe de pluie qui nous isole, ils noient tous les instants et tous ceux qui regardent ou presque, dans ce perpétuel recyclage, bruit de fond insensé, matière visuelle et sonore, virtuelle, nourrie d’elle-même, et qui n’offre à l’humain ni sens, ni projet, ni même échappatoire. Les écrans du monde changent toujours mais ne mènent nulle part, ils n’existent qu’en leur reflet, qu’en la montée de l’horreur qui les fascine. Les écrans cherchent à nous contaminer, à nous soumettre.

Parfois, loin dans les dédales de la toile, il y a des paroles vives qui surgissent, des questions qui éclairent ou façonnent. On se retrouve comme au sein de la terre, au creux de cette humanité fragile qui cherche, au sein de la rencontre. Et l’écriture fait comme des vagues de tendresse. On voit les arbres à l’horizon de la colline, qui tentent d’ériger leur soif de vivre à l’aune de l’hiver et de la pluie. On comprend qu’ils font partie de nous, de notre aventure jour à jour. On a besoin de leurs tangibles ramures soumises au vent, de la pluie qui les transcende et les révèle. On sait que le chant des hommes a besoin de la terre. Mais eux, ceux qui tiennent les rênes sur les écrans, ont oublié l’humilité. Et ce qui tisse la vie, entre les arbres et nous, dedans la pluie de l’hiver, tout le jour, dans l’immensité familière de tous les paysages.

Écriture le 02/01/25

La lumière de l’hiver
comme une révélation

l’exception de la terre transfigurée
malgré les ombres allongées
malgré le peu de temps
la lumière qui vit à peine
juste pour que le regard
s’imprègne d’elle
juste pour que l’immensité
s’offre encore comme l’éternité
qui dissout tous les désastres.

La lumière l’hiver vient soudainement
on n’a pas le temps de la voir naître
autour de nous, autour du monde,
sur la bienveillance des terres
que déjà elle n’existe plus
qu’en rêve, qu’en souvenir improbable,
on la cherche encore,
on quête la lumière, on la voudrait
plus vivante, plus humaine.

Tout est amenuisé l’hiver
de la durée du temps
aux gestes enfouis
quand tous se terrent
dans l’illusoire abri des maisons
lui qui ne protège pas
du temps réduit
de la marée d’ombre qui nous gagne.

On sort dans le mitan du jour
pour glaner l’illusion de la vie
pour quêter le moindre indice
de son renouvellement
pour croire encore à ce souffle
si précaire de ce qui pousse
au-dehors et en dedans de nous.

Et l’on sait alors
qu’on peut imaginer une trace
encore nouvelle, sortie de l’ombre,
une histoire qui va dérouler
une saison encore
quelques murmures
dans l’immensité des paroles
tissées dans les instants du monde.

Écriture le 16/12/24

La ville est proche de l’Adriatique, on va vers elle dans le plat de la terre. Et l’on se dit que le site était indéfendable. Et l’on se demande comment elle a pu devenir la capitale byzantine de l’Occident.

On ne sait pas pourquoi on a fait germer ici des pousses nouvelles des images. Elles sont toujours là ces images faites de mosaïques, imagine-t-on la réalisation de ces centaines de milliers de petits bouts de verre, si lentement assemblés ? La patience du faire, qui a passé plus de quinze siècles en gardant sa fraîcheur. Une sorte de patrimoine inaltérable. Petit parcours, très fragmentaire, dans cette incandescence. 

Ravenne Galla Placidia coupole 

César venait ici, dit-on, prendre ses quartiers d’hiver. Plus tard, la ville accueille les derniers empereurs romains d’Occident, au début du Ve siècle. Galla Placidia, la fille de l’empereur d’Orient Théodose Ier, devenue elle-même impératrice, décide de faire construire le mausolée qui porte son nom. Nous sommes en 430. Et la coupole d’où s’imposent la croix de Constantin et les symboles des évangélistes, rayonne plus encore de ce fourmillement des étoiles de l’univers, assemblées dans une complexité de réseaux improbable.

Ravenne SanVital suite Theodora 

À deux pas de là, un siècle plus tard, on édifie la basilique Saint-Vital, de 526 à 547, période durant laquelle la ville passe sous le contrôle des Byzantins, qui en font leur tête de pont en Occident. On est ici subjugués par l’ensemble impressionnant des mosaïques, qui couvrent quasiment toutes les parois. Outre la magnificence et le précieux, la mise en valeur de Justinien l’empereur et de Théodora son épouse, elles révèlent une sorte de naïveté dans les visages, comme un amour du vivant, qui se découvre et se met à jour avec lui-même. L’ampleur s’articule au souci du détail. Fraîcheur des images, comme on le dit d’un fruit juste cueilli ou d’une terre juste retournée. L’homme se voit-il alors au seuil de cette immense aventure de l’image ?

 Ravenne les rois mages

 La basilique Saint-Apollinaire le Neuf fut construite quelques années plus tôt, au tout début du VIe siècle, par le roi ostrogoth Théodoric, de foi arienne qui considère que Dieu le Père a créé le Fils et lui est donc supérieur. Mais, après la prise de contrôle par les Byzantins, une partie des fresques sera ici remplacée pour que l’édifice soit débarrassé de toute trace d’arianisme. Là aussi, les mosaïques débordent le regard, Deux immenses processions de vierges et d’hommes se font face et peuplent les parois de la nef. En avant, les rois mages montrent une extraordinaire dynamique d’offrande, de tout leur corps.

 Ravenne un roi mage

 Quatre images et quelques lignes ne suffisent évidemment pas à dire en quoi Ravenne est un lieu de rayonnement des images, une sorte de fondation miraculeusement conservée. Il suffit d’être là, de passer d’un édifice à l’autre, pour se rendre compte de l’évidence et du plaisir de l’image, pourtant atteint après une si longue patience, un si lent labeur. Et c’est comme un breuvage qui étanche, qui nourrit, sans qu’on sache vraiment comment.

 En septembre 2014

 Écriture 29 juin 2024

Dehors, les enfants jouent
parmi les fleurs et la lumière d’avant-printemps,
et leurs visages donnent de la lumière au monde,

ils nous détournent des malheurs,
c’est devant la maison et l’horizon,
l’univers éclairé qui ondule.
Et l’on s’y plonge soudain,
les gestes de l’enfance ont des puissances
qu’on ne soupçonne pas,
ils nous emplissent d’avenir,
malgré le lourd charroi répandu de la haine.

Ou bien, c’est dans la lumière encore
la robe jaune que tu portais autrefois,
je te regarde et ton visage
écrit l’unisson de tous les bonheurs,
et tout le jardin semble transfiguré,
plus léger dans son rapport à l’air,
comme garant désormais d’une profusion inaltérable.

Ou bien encore des milliers d’instants,
la vie nous fait des signes fugaces,
comme des appels insensés
à l’éternité,
à ce qui nous irrigue et nous dépasse,
la vie, si tenace et précaire,
qui parfois nimbe tout l’empan du regard,
infuse en lui une présence, la différence émerveillée
de tous les gestes de l’enfance.

Ce n’est qu’après, bien après
ces moments fulgurants
que la mémoire a retenus
comme la densité la plus intime,
qu’on les retrouve, au hasard,
quand la lumière à nouveau fait signe,
que l’enfance frappe avec insistance dans le désert du monde,
et qu’on cherche encore les chemins d’évidence.

Écriture le 03/12/24

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