Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Dans le mystère du visage, il y a les courbes bien sûr, comment les traits sont venus au monde, comment cela s’est arrondi, les angles de soi-même.

Dans le visage, il y a son image, ce qu’on pourrait peindre si l’on savait, ce qui fait tressaillir.

Jeune femme que je regarde, qui s’approche pour le bonjour, les joues se frôlent, les visages s’offrent l’un et l’autre, geste fugace du quotidien. Je la regarde avec bonheur, c’est la plénitude de l’élégance, une certitude du corps, vivant très au-delà de ses chairs, de sa douceur de peau. Je la regarde, je ne sais rien de ce qu’exprime son visage, cette présence douce, qui s’allonge, arrondie. Le visage écrit dans la lumière des jours tant et tant d’images qu’on saisit à grand-peine, comme l’incertitude folle du vol des oiseaux. Le visage est gracile, on ne peut bien le définir, c’est comme un miroir à peine éclos de l’enfance, que la jeune femme a su préserver, tendre dans le soleil à tout jamais.

Le visage achève le corps, il le mêle à l’âme, on le voit, et nous voici tout désemparés devant l’indécidable, le chant fertile, devant ce que cette jeune femme sème sur la terre. Le visage fait à chaque geste comme un nimbe qui l’incarne et le protège à la fois, tant et tant qu’on ne sait plus rien de lui, qu’on l’oublie, traversé des certitudes de sa présence qu’on ne sait pas dire pourtant.

Que révèle un visage, des douceurs ou des malheurs de soi-même, des parcours des temps d’avant, de ce qu’on a laissé le long des routes depuis l’enfance ? De ce qu’on a perdu, hier ou jadis, à jamais, dans les moments cruels, dans les absences irrémédiables ? Le visage se compose malgré soi, les joues creusées, les sourires à même le jour, les soucis sur le front. Sait-on comment l’on se construit, ce qu’on maîtrise de l’évidence du temps, ce qui nous échappe à jamais ?

La jeune femme parle à peine, elle s’en retourne à ses occupations, son corps s’éloigne, il reste l’épaisseur perceptible de sa présence, et cette évanescence aussi de l’absence, elle s’en va, et l’on cherche à jamais ce que donne le regard, et tout ce frémissement d’être qui sourd du visage, là où l’on boit ce qui ne peut se dire.

 

Écriture le 14/05/2025

On entend le vent
quand on marche dans le printemps,

il ruisselle entre les feuilles neuves des arbres,
ou quand on se repose auprès de la maison,
le vent nous apporte l’âme du monde,
cette rumeur à peine qui survole les paysages,
toutes les saveurs mêlées
qui nous traversent, qui nous construisent.

J’ai l’impression d’entendre le chant du vent
depuis toujours, ce peu de mon âge sur la terre,
et c’est un bienfait, ce qui en moi s’assemble venant d’ailleurs,
tous ces échos qui courbent les ramures
qui se sont dilués à force d’un parcours qui ne cesse jamais,
à force de pousser les nuages, de voir les aubes se lever
tout autour de notre planète frêle.

J’ai tant aimé le vent
dans ses manières d’être au monde,
plurielles comme les hommes,
juste le souffle de l’aimée,
ou bien le vent de face qui aiguise le corps,
ou bien encore sa violence parfois
dont on sent bien qu’elle peut tout détruire
comme celle des hommes.

C’est ainsi, le vent nous façonne,
il nous raconte ce que peut la parole
tressée sur le monde, parmi les hommes,
la parole n’est qu’un souffle,
un vent surgi du corps qu’on ne maîtrise jamais tout à fait,
un vent qui fait le tour de soi-même,
avant de se mêler à tous les vents des autres
sans savoir vraiment ce qu’il peut leur apporter.

On entend le vent,
il nous berce, c’est le soir,
il vient du Sud, la douceur du monde
se répand dans le jardin.

 

Écriture le 26/04/25

À Pakxong, nous prenons le petit déjeuner dans le resto d’en face, sorte de grand hangar ouvert sur la route.

Le jeune homme qui est là nous apporte une confiture d’ananas, et va nous chercher des bananes en moto, rien que pour nous. Nous sommes seuls, moment délicieux du voyage où le temps s’arrête, où rien ne compte que ce geste de simplement se nourrir, de goûter ensemble le calme et cet ailleurs du monde que l’on quête sans le trouver jamais vraiment.

On lui demande, au jeune homme, les heures des bus pour Savannakhet – “ sept, huit, neuf... ” il rit. Nous partons à pied vers la petite gare routière, une petite place empoussiérée, nous attendons benoîtement, des gros tuk-tuk sont à côté qui se remplissent, qui s’en vont, nous guettons un gros bus, qui ne vient pas. Je demande à celui qui semble gérer le parking. En fait, c’est un tuk_tuk qu’il faut prendre, on grimpe, ça se remplit, bientôt douze personnes à l’arrière, nous partons, la chaleur monte, et la rumeur fébrile de l’Asie, si évanescente, si reconnaissable pourtant. Plusieurs arrêts dans le village, on accepte des gens, des colis, avant de partir vraiment, assez vite, moins de deux heures pour les quatre-vingts kilomètres qui restent. Service personnalisé, à fleur d’humanité, on s’arrête quand on veut, il suffit de l’avoir demandé au chauffeur. Il oublie parfois, alors une femme et son enfant lui rappelle, il rit, il fait marche arrière. À chaque pause, une nuée de vendeuses, avec leurs ailes de poulet grillé, et leurs tranches de fruits qui baignent dans l’eau d’un sac plastique…

Le midi, une fois arrivés, nous partons découvrir la ville, chercher un restaurant, mais aussi les traces improbables de la mémoire des mots qui ont longtemps résonné en soi, il y a des années :

La Dame on l’appelait, elle venait de Savannakhet. Son mari nommé à Vinhlong. Pendant un an on ne l’avait pas vue à Vinhlong. À cause de ce jeune homme, administrateur-adjoint à Savannakhet. Ils ne pouvaient plus s’aimer. Alors il s’était tué d’un coup de revolver. → Marguerite Duras, L’Amant, Éditions de Minuit, 1984, p. 109

Et dans ce film, India Song, “ Le chant de Savannakhet s'est arrêté avec les coups de feu. Comme si on avait tiré sur le chant de Savannakhet ”. Cette ville, peuplant dans une intermittence fulgurante l’absence terrifiante entre les mots, qu’on tente de renouer à ce lieu. Comme si l’on croyait que l’écriture s’articulait sur de vrais lieux, comme si le chant d’écrire cherchait toujours des appuis, des sources.

savannakhet 1

Nous partons dans la ville, et c’est la désolation, dans les rues à angle droit, de l’herbe qui pousse un peu partout, des déchets en tas un peu partout aussi, ceux qui s’accumulent sur les rives du Mékong, au-dessus des gargotes pas très nettes en terrasses. Une ville sans âme, sans circulation, comme délaissée d’elle-même. C’est dimanche, et je me demande naïvement si l’influence française se fait encore sentir. Au bout de la place, l’église Sainte-Thérèse, avec dans l’enclos une mauvaise réplique de la grotte de Lourdes. À l’intérieur, des jeunes filles qui décrochent de la voûte des rubans rouges et verts. Dans la rue plus loin, des maisons sans doute du temps des Français, de la colonie. Seuls quelques arbres très anciens déploient comme une sorte de majesté conviviale, troncs et branches, tissent comme une présence qui dépasse le temps.

savannakhet 2

 

savannakhet 3

On se met à l’ombre dans un temple, un moine m’aborde, mon nom ? Et quelles photos j’ai prises ? Je lui montre, nous sommes comme en saccades dans l’irréel. Nous allons rentrer, fourbus, sidérés de ce délabrement, de l’incohérence, de la saleté. On cherche à se remémorer l’écriture de Marguerite Duras, sans succès vraiment, la petite mendiante s’en est allée de la mémoire. Cette écriture qui hante ces lieux pourtant, comme un mirage, comme la réalité sublime qu’elle incarne. Qui laisse à terre comme un joyau impossible.

En 2018

Écriture le 06/05/2025

C’est une tisserande en Australie qui m’a décrit ce village où les gens tissent encore de l’ikat, loin de tout, loin des centres touristiques.

Quelque part entre Paksé, la ville du sud Laos et Savannakhet, deux cent cinquante kilomètres plus au nord. Peu d’indications, juste le nom d’une guesthouse, à Pakxong, non loin de là.

On doit partir avec le bus local, mais à l’hôtel, c’est un jeune étourdi qui s’est trompé de billet. Nous sommes devant l’hôtel, tôt le matin, inondés de soleil, mais démunis : la navette vers la gare routière ne nous accepte pas. Il n’y a qu’un bus, il faut aller vite, je demande au préposé de l’hôtel de m’inscrire le nom de l’arrêt, Pakxong en Lao, sur un papier. Nous arrêtons un tuk-tuk1, vite, à la gare. Nous changeons d’univers, pas de touristes ici, sauf nous trois, anglais et français inconnus, je montre le papier, et nous voilà bientôt entassés dans le bus local pour presque quatre heures de route, à quarante kilomètres à l’heure de moyenne.

Ça s’ébranle doucement, les arrêts dans la banlieue de Paksé sont innombrables et les animations nombreuses, celle qui encaisse les billets achète des brochettes, le préposé aux bagages acquiert des glaces… Bientôt une bonne dizaine de vendeuses emplit le bus, proposant qui de la vannerie, qui un éventail de côtelettes de porc, qui encore des mangues coupées en morceaux baignant dans l’eau… Elles restent quelques kilomètres puis descendent, heureuses de leurs maigres ventes.

J’ai montré le papier au chauffeur, et des gestes de connivence ont fait le reste. À la mi-journée, il nous fait signe, c’est Pakxong, nous descendons, sous le regard insistant des passagers. L’impression d’une longue rue empoussiérée, sorte de far-west asiatique jauni par la chaleur, on cherche la guesthouse, du tuk-tuk encore et nous y voilà, un jeune homme accueillant avec quelques mots d’anglais. Cinq chambres en tout, on en prend deux, avec la clim intermittente et les toilettes un peu frustes. On se dit qu’on voyage vraiment, qu’on touche un peu l’ailleurs, débarrassé de tout l’attirail touristique. Je sais bien que c’est un faux-semblant, mais tout à coup je suis heureux de croire à une certaine dose de mystère, à l’aventure.

Nous avons le nom du village, Lahanam, et des photos de tissus réalisés en matmii, l’ikat traditionnel du Laos. Au chauffeur du tuk-tuk qui veut bien nous prendre en charge, nous montrons les images, les motifs des tissus, il semble comprendre… Vingt minutes à l’arrière de la moto poussive, et l’on arrive dans ce grand village prospère – on apprendra ensuite qu’on fait ici deux récoltes de riz à l’année. Dans les maisons disséminées, quand on passe, des métiers à tisser, des écheveaux avec des réserves, d’autres déjà teints. Mais notre chauffeur nous emmène chez le chef du village, c’est du moins ce qu’on suppose. Barrière de la langue qui limite les échanges. Sa femme a un cadre tendu avec des réserves, au sol, un petit carnet avec des motifs dessinés.

 lahanam le chef du village

Nous reprenons la moto, et maintenant on s’arrête plusieurs fois, nous allons dans les arrières cours où l’on découvre les pots d’indigos, et des monceaux d’écheveaux en partie déjà teints. Les jeunes femmes finissent par nous montrer des tissus, nous achetons quelques pièces, l’atmosphère se détend. Nous comprenons qu’elles ne voient pratiquement jamais d’étrangers, et que leurs tissus sont vendus à Vientiane, loin d’ici.

 lahanam les écheveaux

Je sais que tous ces instants vont rester gravés en nous, que nous n’aurons même pas besoin d’en parler pour que nous soyons touchés par cette sorte de grâce précaire, si fugace, si peu probable. Soudain le simple geste du travail sur les fils qui nous nimbe, nous incarne autrement, qui éclaire la vie qui passe et dont la lumière restera en nous. Demain, nous partons pour Savannakhet, en quête des traces anciennes de la France, de Marguerite Duras, de sa petite mendiante et de son amant.

En 2018

1Tuk-tuk : une moto à trois roues configurée en taxi local.

 Écriture le 19/03/25

Nous sommes partis tôt ce matin, dès huit heures, pour la boucle touristique du plateau des Boloven, répertorié dans tous les guides – le beauté des cascades, l’intérêt des villages, l’authenticité…

Très vite, on se rend compte que tout a été aménagé, voire transformé, dès la première cascade. Celui qui a acheté les terres à l’État a bien reconstitué l’ambiance, on paie l’entrée. Où entre-t-on ? C’est un village ethnique, pour aller vite dans le parcours des peuples. Le propriétaire a fait venir ici des gens de différentes minorités, des Katu qui habitent le sud Laos mais aussi le Vietnam, les Ngé, qui vivent en communautés non loin d’ici, et d’autres encore. Une famille, une ethnie, une maison. L’horrible sensation d’un univers artificiel, arraché à lui-même. À quoi tient la culture qui fait le sens des objets que l’on fabrique, ou des maisons que l’on habite ?

Beaucoup de tissus, sans grand style, mélanges de couleurs criardes – il faut attirer l’œil des touristes qui passent, pour la plupart désemparés devant ces maisons qui changent de l’une à l’autre, posées là sans relation d’aucune sorte. On s’avance vers un étal, vers cette femme avec ses deux petits enfants, elle porte une jupe en matmii, l’ikat traditionnel, son visage semble immensément triste. On questionne. Son mari est parti chercher du travail au loin. Son petit garçon – quatre, cinq ans peut-être – tresse un petit chapeau en feuilles de bambou. Que peut-on faire de cette vague lourde, plus profonde que la mélancolie ?

village ethnique

Plus loin, une maison Ngé, une vieille femme et son fils handicapé, ils vendent des tissus aussi, plus sobres, plus cohérents, ceux tissés autrefois par la grand-mère. Beauté simple soudain, l’équilibre de ces pièces qui respirent un autre monde où la cohérence culturelle forgeait l’aspect des choses. On achète un tissu. Bienveillance de la vieille dame et sa chaleur dans le remerciement. Et comme toujours, le regret presque de les déposséder d’eux-mêmes, et le sentiment trouble de préserver ce patrimoine, de les aider un peu, même si ce tissu ira rejoindre nos tiroirs, nos souvenirs, à nous qui pouvons venir jusqu’ici…

Comment se nourrir de la culture de l’autre, sans la spolier ou la dominer ? Bien souvent, je me suis posé cette question, sans trouver de réponse ni de comportement satisfaisant. Sans doute, la mondialisation que l’Europe a générée par ses premières conquêtes, porte avec elle comme effet pervers la dissolution inéluctable des cultures minoritaires. Les pays riches en peuplent leurs musées, certains voyageurs en font collection, dans la quête illusoire de l’authenticité préservée. Et sans doute ce mouvement ne s’arrêtera pas, le commerce et le brassage mondial emportant comme une vague les valeurs et les visions du monde des communautés. Il nous faudrait partager bien plus au fond tous les patrimoines, s’en nourrir vraiment dans le respect des uns et des autres pour que ces merveilles perdurent.

En 2018

Écriture le 12/03/25

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