Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Nous sommes partis tôt ce matin, dès huit heures, pour la boucle touristique du plateau des Boloven, répertorié dans tous les guides – le beauté des cascades, l’intérêt des villages, l’authenticité…

Très vite, on se rend compte que tout a été aménagé, voire transformé, dès la première cascade. Celui qui a acheté les terres à l’État a bien reconstitué l’ambiance, on paie l’entrée. Où entre-t-on ? C’est un village ethnique, pour aller vite dans le parcours des peuples. Le propriétaire a fait venir ici des gens de différentes minorités, des Katu qui habitent le sud Laos mais aussi le Vietnam, les Ngé, qui vivent en communautés non loin d’ici, et d’autres encore. Une famille, une ethnie, une maison. L’horrible sensation d’un univers artificiel, arraché à lui-même. À quoi tient la culture qui fait le sens des objets que l’on fabrique, ou des maisons que l’on habite ?

Beaucoup de tissus, sans grand style, mélanges de couleurs criardes – il faut attirer l’œil des touristes qui passent, pour la plupart désemparés devant ces maisons qui changent de l’une à l’autre, posées là sans relation d’aucune sorte. On s’avance vers un étal, vers cette femme avec ses deux petits enfants, elle porte une jupe en matmii, l’ikat traditionnel, son visage semble immensément triste. On questionne. Son mari est parti chercher du travail au loin. Son petit garçon – quatre, cinq ans peut-être – tresse un petit chapeau en feuilles de bambou. Que peut-on faire de cette vague lourde, plus profonde que la mélancolie ?

village ethnique

Plus loin, une maison Ngé, une vieille femme et son fils handicapé, ils vendent des tissus aussi, plus sobres, plus cohérents, ceux tissés autrefois par la grand-mère. Beauté simple soudain, l’équilibre de ces pièces qui respirent un autre monde où la cohérence culturelle forgeait l’aspect des choses. On achète un tissu. Bienveillance de la vieille dame et sa chaleur dans le remerciement. Et comme toujours, le regret presque de les déposséder d’eux-mêmes, et le sentiment trouble de préserver ce patrimoine, de les aider un peu, même si ce tissu ira rejoindre nos tiroirs, nos souvenirs, à nous qui pouvons venir jusqu’ici…

Comment se nourrir de la culture de l’autre, sans la spolier ou la dominer ? Bien souvent, je me suis posé cette question, sans trouver de réponse ni de comportement satisfaisant. Sans doute, la mondialisation que l’Europe a générée par ses premières conquêtes, porte avec elle comme effet pervers la dissolution inéluctable des cultures minoritaires. Les pays riches en peuplent leurs musées, certains voyageurs en font collection, dans la quête illusoire de l’authenticité préservée. Et sans doute ce mouvement ne s’arrêtera pas, le commerce et le brassage mondial emportant comme une vague les valeurs et les visions du monde des communautés. Il nous faudrait partager bien plus au fond tous les patrimoines, s’en nourrir vraiment dans le respect des uns et des autres pour que ces merveilles perdurent.

En 2018

Écriture le 12/03/25

Quelques dizaines de kilomètres depuis Paksé, la grande ville du sud Laos. On longe longtemps le Mékong, le fleuve vital, l’artère vivifiante de cette région de l’Asie.

Dans la voiture, le guide francophone qu’on a parfois du mal à comprendre, qui se répète un peu, est si gentil qu’on lui pardonne tout. On a suivi le livre, qui décrit cet ensemble de temples khmers bâtis aux XIe et XIIe siècles, sur un site déjà occupé depuis le Ve siècle, maintenant distingué par l’UNESCO sur sa liste mondiale.

On a suivi les conseils, pour scruter la mémoire, sans trop savoir, pour tenter d’approcher le brassage des peuples et les traces qu’ils ont laissées. On suit le gentil guide francophone, dans cette chaleur du matin, qui vous enveloppe et vous isole déjà, sans vous oppresser encore. On est toujours dans la plaine du fleuve, on voit les petites montagnes au loin, on marche. Et c’est bientôt une grande allée jalonnée de hautes bornes de pierres : comme souvent dans les sites imbibés de l’histoire et du génie des hommes, il faut d’abord se défaire de soi, de la première image glanée au hasard, on marche c’est pour apprendre la rumeur des hommes d’ici, celle qui a traversé les siècles, qui affleure, là, dans les pierres, et qu’on cherche à tâtons, sans la comprendre vraiment.

wat phou 1

Voici le temple des hommes, puis celui des femmes, et toutes ces pierres numérotées qui jonchent le sol ici et là, en attente d’une restauration improbable. Les linteaux et les parois sont saturés de reliefs sculptés, qu’on peine à décrire, mais qui nous touchent d’une émotion brute, puissante, qui allège le corps et le rend dense en même temps. Je vois les nagas, les serpents mythiques, je pense aux pierres romanes de chez nous, je voudrais mieux éprouver ces correspondances.

wat phou 2

Ce lieu fut sans doute d’abord animiste, puis hindouiste, puis bouddhiste. C’est ici le Laos des mélanges, où l’identité fuit le regard. Mais l’ampleur du lieu fait oublier toutes les catégories, ce lieu c’est l’univers, l’alliance des terres basses et du haut du ciel. On monte, on monte longtemps, il y a de petits autels décorés le long des marches. On ne sait pas vraiment vers quoi l’on monte, à travers ces immenses frangipaniers dont les fleurs splendides couronnent un squelette de branches et de ramures.

wat phou 3

Tout en haut, on voit la source sacrée qui sort de la roche, ce qui a rendu jadis peut-être ce lieu propice aux rituels. Tout en haut, c’est le pays entier sous l’œil, le grand fleuve perdu dans la brume, les bassins d’eau plus près, les parcelles de terre grillée et leurs arbres encore verts. Tout en haut, on comprend soudain le bonheur d’être au monde, dans une sorte de naïveté première, quand on s’est enfin débarrassé de soi, de ses idées, de ce qui nous guide, quand le corps se mêle vraiment au paysage, au courant d’air qui court au long de la montagne, près de la source.

En 2018

Écriture le 23/01/25

La pluie fait un refuge, elle maintient les distances,
la pluie protège

dresse un abri contre toutes les terreurs
quand on l’écoute, dans ses vagues de rythmes.
La pluie vient du mitan du monde,
des contrées plus lointaines que la parole,
et l’on pense que sa musique fait l’espérance
de la vie qui pourrait venir
sans cruauté, la vie pacifiée
comme on l’imagine dans l’enfance,
quand on est à l’abri dans la maison
et que la pluie frappe les vitres.

Comment vivre à l’unisson
de toutes les pluies, de toute l’humanité,
comment vivre le regard toujours bienveillant
au-delà des douleurs, de ces temps en morceaux,
du règne des puissances tristes ?

J’écoute la pluie, l’apaisement sur les jardins
sur les fronts des enfants,
eux qui puisent en elle leurs chants, leurs aventures
et l’on se dit soudain que tout est à portée de main,
que la fragilité du refuge restera là toujours
mouillée des rêves enfantins
et qu’ils continueront à faire les rivières des vies.

Il n’y a rien que ce peu de douleur à franchir,
ce peu de solitude à prendre avec soi,
à déplacer un peu, ce peu de regard à tourner
vers la lumière et vers la pluie
sans que l’on sache vraiment ce qui coule
entre les doigts, entre les corps,
qui fait l’écriture dans l’âme du monde.

Écriture le 12/05/25

Les mouvements des hommes
depuis si longtemps
qui s’échangent ce qu’ils font, ce qu’ils disent

qui font commerce de leurs œuvres,
ils tissent sans le savoir entre eux des liens
qui dépassent ce qu’ils vendent, ce qu’ils achètent,
les mouvements des hommes unissent le monde
sans qu’ils approuvent ces liens grandissant
qui se répandent sur la terre à leur insu,
ils croient qu’ils maîtrisent les flux
et les images
et ce qu’ils ont tressé lentement
dans tous ces réseaux multipliés,
mais les réseaux et les images
ont leur propre pérennité, leur propre existence
qui construisent leurs mémoires
comme les fondations d’un univers
qu’on ne sait pas encore déchiffrer
qui leur échappe, qui fait leur grande peur.

C’est que ce que les hommes comprennent du monde
et d’eux-mêmes aux prises avec les autres,
proches ou lointains,
change si peu, si lentement,
qu’ils ne savent pas qu’ils ont construit au cours des âges
leurs propres prisons, leurs grandes peurs,
voisins si proches et tellement barbares,
à jamais étrangers, couleurs de peau, regards,
langues qui font voir le monde autrement,
chacune, avec ce qu’elle peut percevoir
des paysages, de la terre, de ce que l’autre fait du monde.

Nous écrivons sur la planète entière
des traces de sang, des meurtres depuis toujours,
l’antique hantise du désir de dominer,
l’immense déchirure qui casse les liens, les œuvres,
nous ne cessons pas de détruire le vivant,
d’imaginer que la force violente
fera place nette un jour,
rendra la terre comme on la voudrait,
place nette, l’immense vide en nous-mêmes,
leurre terrifiant de l’identité, de sa solitude.

Écriture le 08/05/25

Quand on pénètre dans la salle du Museo Civico où se trouve cette fresque, c’est une sorte de stupeur dans le corps d’abord.

Comme si ce que l’on voit vous enveloppait, vous prenait, requérant tout votre être. Vous n’avez pas le temps de la distance, celle du raisonnement, l’image s’impose, elle vous frappe, vous entrez en elle comme en chaque image d’exception que le génie humain a créée, en cette bordure incertaine du mystère, où le réel du monde et l’imaginaire de l’humanité se mêlent si intimement.

C’est le Christ qui se lève du tombeau, il a le pied sur la pierre comme celle d’un sarcophage, du sang coule encore de sa poitrine. C’est un homme au regard de face, puissant, dont tout le corps qui se lève dit cette délivrance de la mort, c’est un homme qui surgit des entrailles de la terre, sans volonté de pouvoir, juste l’affirmation par sa chair et son geste – et le talent du peintre qui l’a mis au monde – que la mort ne gagnera pas, qu’on peut s’en affranchir, comme cet homme représenté là, mort et puis vivant, qui sort de ce tombeau qui est comme un autel, qui jaillit en un geste péremptoire et presque naturel. Vous détaillez son visage, une certitude fragile qui vous inonde, l’expression de ce qui s’affirme comme un scandale, comme un appel, comme un cheminement. Le Christ ressuscité de Piero della Francesca donne à voir une évidence qui vous imprègne, qui suinte de l’image, à ce qui est l’invraisemblance majeure du texte évangélique.

"La Résurrection n’est pas décrite dans les Évangiles. Le récit s’arrête avec la mise au tombeau et ne reprend pas jusqu’au matin du troisième jour […] En d’autres termes, cet événement majeur est dans la Bible un vide narratif – un tombeau vide, un corps absent.1"

Resurrection Piero 1

La fresque en cette petite ville de Toscane, SanSepolcro, où est né et mort Piero, comble l’absence, l’efface, elle dit certes la puissance de l’image elle-même, mais certainement un peu plus, tant elle est pour le regard comme un trou noir, où tout le corps se perd ou se vivifie. Derrière le Christ en lumière, il y a les collines du monde, les arbres dépouillés de leurs feuilles et ceux encore en végétation, la vie et la mort des saisons mêlées, dans l’univers un peu délavé de la terre et du ciel.

Resurrection Piero 2

En bas, quatre soldats endormis, aux postures étranges, corps comme dispersés, ailleurs, les hommes frappés d’aveuglement devant l’évidence du vivant. Ceux qui ne voient pas, chacun dans sa solitude, muré, au bas du monde.

Resurrection Piero 3

Alors, après un long temps de regard, on perçoit peu à peu l’intense rigueur de la composition, les soldats, le Ressuscité et le monde, l’élancée des arbres et de l’étendard, et combien cette image ne se veut pas réaliste. Et combien aussi pourtant c’est l’affirmation du mystère qui vous a frappé tout à l’heure, qui vous a pris le corps, mélange de l’exigence terrible d’une parole et d’une humanité retrouvée.

Les hommes dorment. Ce sont les femmes qui viennent au matin du troisième jour : "Elles sortirent et s’enfuirent du tombeau, car elles étaient tremblantes et hors d’elles2." Celui qui dit avoir traversé la mort n’est pas là, il n’est plus là comme avant, il va pourtant se montrer, concrètement, mais comme un signe un peu distant. L’ancien récit respecte la liberté de chacun, tout comme l’image de SanSepolcro va au bout du mystère sans l’évacuer. La Résurrection de Piero della Francesca dresse devant nous comme une incandescence, tout au bord du savoir, tout au bord de l’acte de croire.

1 Cyril Gerbron, Les pierres et le rêve, essais sur la peinture religieuse de la Renaissance italienne, Actes Sud, 2025, p. 16

2 Évangile de Marc, XVI, 8

En septembre 2014

 

Écriture le 25/11/25

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