Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

C’est une tisserande en Australie qui m’a décrit ce village où les gens tissent encore de l’ikat, loin de tout, loin des centres touristiques.

Quelque part entre Paksé, la ville du sud Laos et Savannakhet, deux cent cinquante kilomètres plus au nord. Peu d’indications, juste le nom d’une guesthouse, à Pakxong, non loin de là.

On doit partir avec le bus local, mais à l’hôtel, c’est un jeune étourdi qui s’est trompé de billet. Nous sommes devant l’hôtel, tôt le matin, inondés de soleil, mais démunis : la navette vers la gare routière ne nous accepte pas. Il n’y a qu’un bus, il faut aller vite, je demande au préposé de l’hôtel de m’inscrire le nom de l’arrêt, Pakxong en Lao, sur un papier. Nous arrêtons un tuk-tuk1, vite, à la gare. Nous changeons d’univers, pas de touristes ici, sauf nous trois, anglais et français inconnus, je montre le papier, et nous voilà bientôt entassés dans le bus local pour presque quatre heures de route, à quarante kilomètres à l’heure de moyenne.

Ça s’ébranle doucement, les arrêts dans la banlieue de Paksé sont innombrables et les animations nombreuses, celle qui encaisse les billets achète des brochettes, le préposé aux bagages acquiert des glaces… Bientôt une bonne dizaine de vendeuses emplit le bus, proposant qui de la vannerie, qui un éventail de côtelettes de porc, qui encore des mangues coupées en morceaux baignant dans l’eau… Elles restent quelques kilomètres puis descendent, heureuses de leurs maigres ventes.

J’ai montré le papier au chauffeur, et des gestes de connivence ont fait le reste. À la mi-journée, il nous fait signe, c’est Pakxong, nous descendons, sous le regard insistant des passagers. L’impression d’une longue rue empoussiérée, sorte de far-west asiatique jauni par la chaleur, on cherche la guesthouse, du tuk-tuk encore et nous y voilà, un jeune homme accueillant avec quelques mots d’anglais. Cinq chambres en tout, on en prend deux, avec la clim intermittente et les toilettes un peu frustes. On se dit qu’on voyage vraiment, qu’on touche un peu l’ailleurs, débarrassé de tout l’attirail touristique. Je sais bien que c’est un faux-semblant, mais tout à coup je suis heureux de croire à une certaine dose de mystère, à l’aventure.

Nous avons le nom du village, Lahanam, et des photos de tissus réalisés en matmii, l’ikat traditionnel du Laos. Au chauffeur du tuk-tuk qui veut bien nous prendre en charge, nous montrons les images, les motifs des tissus, il semble comprendre… Vingt minutes à l’arrière de la moto poussive, et l’on arrive dans ce grand village prospère – on apprendra ensuite qu’on fait ici deux récoltes de riz à l’année. Dans les maisons disséminées, quand on passe, des métiers à tisser, des écheveaux avec des réserves, d’autres déjà teints. Mais notre chauffeur nous emmène chez le chef du village, c’est du moins ce qu’on suppose. Barrière de la langue qui limite les échanges. Sa femme a un cadre tendu avec des réserves, au sol, un petit carnet avec des motifs dessinés.

 lahanam le chef du village

Nous reprenons la moto, et maintenant on s’arrête plusieurs fois, nous allons dans les arrières cours où l’on découvre les pots d’indigos, et des monceaux d’écheveaux en partie déjà teints. Les jeunes femmes finissent par nous montrer des tissus, nous achetons quelques pièces, l’atmosphère se détend. Nous comprenons qu’elles ne voient pratiquement jamais d’étrangers, et que leurs tissus sont vendus à Vientiane, loin d’ici.

 lahanam les écheveaux

Je sais que tous ces instants vont rester gravés en nous, que nous n’aurons même pas besoin d’en parler pour que nous soyons touchés par cette sorte de grâce précaire, si fugace, si peu probable. Soudain le simple geste du travail sur les fils qui nous nimbe, nous incarne autrement, qui éclaire la vie qui passe et dont la lumière restera en nous. Demain, nous partons pour Savannakhet, en quête des traces anciennes de la France, de Marguerite Duras, de sa petite mendiante et de son amant.

En 2018

1Tuk-tuk : une moto à trois roues configurée en taxi local.

 Écriture le 19/03/25

Nous sommes partis tôt ce matin, dès huit heures, pour la boucle touristique du plateau des Boloven, répertorié dans tous les guides – le beauté des cascades, l’intérêt des villages, l’authenticité…

Très vite, on se rend compte que tout a été aménagé, voire transformé, dès la première cascade. Celui qui a acheté les terres à l’État a bien reconstitué l’ambiance, on paie l’entrée. Où entre-t-on ? C’est un village ethnique, pour aller vite dans le parcours des peuples. Le propriétaire a fait venir ici des gens de différentes minorités, des Katu qui habitent le sud Laos mais aussi le Vietnam, les Ngé, qui vivent en communautés non loin d’ici, et d’autres encore. Une famille, une ethnie, une maison. L’horrible sensation d’un univers artificiel, arraché à lui-même. À quoi tient la culture qui fait le sens des objets que l’on fabrique, ou des maisons que l’on habite ?

Beaucoup de tissus, sans grand style, mélanges de couleurs criardes – il faut attirer l’œil des touristes qui passent, pour la plupart désemparés devant ces maisons qui changent de l’une à l’autre, posées là sans relation d’aucune sorte. On s’avance vers un étal, vers cette femme avec ses deux petits enfants, elle porte une jupe en matmii, l’ikat traditionnel, son visage semble immensément triste. On questionne. Son mari est parti chercher du travail au loin. Son petit garçon – quatre, cinq ans peut-être – tresse un petit chapeau en feuilles de bambou. Que peut-on faire de cette vague lourde, plus profonde que la mélancolie ?

village ethnique

Plus loin, une maison Ngé, une vieille femme et son fils handicapé, ils vendent des tissus aussi, plus sobres, plus cohérents, ceux tissés autrefois par la grand-mère. Beauté simple soudain, l’équilibre de ces pièces qui respirent un autre monde où la cohérence culturelle forgeait l’aspect des choses. On achète un tissu. Bienveillance de la vieille dame et sa chaleur dans le remerciement. Et comme toujours, le regret presque de les déposséder d’eux-mêmes, et le sentiment trouble de préserver ce patrimoine, de les aider un peu, même si ce tissu ira rejoindre nos tiroirs, nos souvenirs, à nous qui pouvons venir jusqu’ici…

Comment se nourrir de la culture de l’autre, sans la spolier ou la dominer ? Bien souvent, je me suis posé cette question, sans trouver de réponse ni de comportement satisfaisant. Sans doute, la mondialisation que l’Europe a générée par ses premières conquêtes, porte avec elle comme effet pervers la dissolution inéluctable des cultures minoritaires. Les pays riches en peuplent leurs musées, certains voyageurs en font collection, dans la quête illusoire de l’authenticité préservée. Et sans doute ce mouvement ne s’arrêtera pas, le commerce et le brassage mondial emportant comme une vague les valeurs et les visions du monde des communautés. Il nous faudrait partager bien plus au fond tous les patrimoines, s’en nourrir vraiment dans le respect des uns et des autres pour que ces merveilles perdurent.

En 2018

Écriture le 12/03/25

Quelques dizaines de kilomètres depuis Paksé, la grande ville du sud Laos. On longe longtemps le Mékong, le fleuve vital, l’artère vivifiante de cette région de l’Asie.

Dans la voiture, le guide francophone qu’on a parfois du mal à comprendre, qui se répète un peu, est si gentil qu’on lui pardonne tout. On a suivi le livre, qui décrit cet ensemble de temples khmers bâtis aux XIe et XIIe siècles, sur un site déjà occupé depuis le Ve siècle, maintenant distingué par l’UNESCO sur sa liste mondiale.

On a suivi les conseils, pour scruter la mémoire, sans trop savoir, pour tenter d’approcher le brassage des peuples et les traces qu’ils ont laissées. On suit le gentil guide francophone, dans cette chaleur du matin, qui vous enveloppe et vous isole déjà, sans vous oppresser encore. On est toujours dans la plaine du fleuve, on voit les petites montagnes au loin, on marche. Et c’est bientôt une grande allée jalonnée de hautes bornes de pierres : comme souvent dans les sites imbibés de l’histoire et du génie des hommes, il faut d’abord se défaire de soi, de la première image glanée au hasard, on marche c’est pour apprendre la rumeur des hommes d’ici, celle qui a traversé les siècles, qui affleure, là, dans les pierres, et qu’on cherche à tâtons, sans la comprendre vraiment.

wat phou 1

Voici le temple des hommes, puis celui des femmes, et toutes ces pierres numérotées qui jonchent le sol ici et là, en attente d’une restauration improbable. Les linteaux et les parois sont saturés de reliefs sculptés, qu’on peine à décrire, mais qui nous touchent d’une émotion brute, puissante, qui allège le corps et le rend dense en même temps. Je vois les nagas, les serpents mythiques, je pense aux pierres romanes de chez nous, je voudrais mieux éprouver ces correspondances.

wat phou 2

Ce lieu fut sans doute d’abord animiste, puis hindouiste, puis bouddhiste. C’est ici le Laos des mélanges, où l’identité fuit le regard. Mais l’ampleur du lieu fait oublier toutes les catégories, ce lieu c’est l’univers, l’alliance des terres basses et du haut du ciel. On monte, on monte longtemps, il y a de petits autels décorés le long des marches. On ne sait pas vraiment vers quoi l’on monte, à travers ces immenses frangipaniers dont les fleurs splendides couronnent un squelette de branches et de ramures.

wat phou 3

Tout en haut, on voit la source sacrée qui sort de la roche, ce qui a rendu jadis peut-être ce lieu propice aux rituels. Tout en haut, c’est le pays entier sous l’œil, le grand fleuve perdu dans la brume, les bassins d’eau plus près, les parcelles de terre grillée et leurs arbres encore verts. Tout en haut, on comprend soudain le bonheur d’être au monde, dans une sorte de naïveté première, quand on s’est enfin débarrassé de soi, de ses idées, de ce qui nous guide, quand le corps se mêle vraiment au paysage, au courant d’air qui court au long de la montagne, près de la source.

En 2018

Écriture le 23/01/25

La pluie fait un refuge, elle maintient les distances,
la pluie protège

dresse un abri contre toutes les terreurs
quand on l’écoute, dans ses vagues de rythmes.
La pluie vient du mitan du monde,
des contrées plus lointaines que la parole,
et l’on pense que sa musique fait l’espérance
de la vie qui pourrait venir
sans cruauté, la vie pacifiée
comme on l’imagine dans l’enfance,
quand on est à l’abri dans la maison
et que la pluie frappe les vitres.

Comment vivre à l’unisson
de toutes les pluies, de toute l’humanité,
comment vivre le regard toujours bienveillant
au-delà des douleurs, de ces temps en morceaux,
du règne des puissances tristes ?

J’écoute la pluie, l’apaisement sur les jardins
sur les fronts des enfants,
eux qui puisent en elle leurs chants, leurs aventures
et l’on se dit soudain que tout est à portée de main,
que la fragilité du refuge restera là toujours
mouillée des rêves enfantins
et qu’ils continueront à faire les rivières des vies.

Il n’y a rien que ce peu de douleur à franchir,
ce peu de solitude à prendre avec soi,
à déplacer un peu, ce peu de regard à tourner
vers la lumière et vers la pluie
sans que l’on sache vraiment ce qui coule
entre les doigts, entre les corps,
qui fait l’écriture dans l’âme du monde.

Écriture le 12/05/25

Les mouvements des hommes
depuis si longtemps
qui s’échangent ce qu’ils font, ce qu’ils disent

qui font commerce de leurs œuvres,
ils tissent sans le savoir entre eux des liens
qui dépassent ce qu’ils vendent, ce qu’ils achètent,
les mouvements des hommes unissent le monde
sans qu’ils approuvent ces liens grandissant
qui se répandent sur la terre à leur insu,
ils croient qu’ils maîtrisent les flux
et les images
et ce qu’ils ont tressé lentement
dans tous ces réseaux multipliés,
mais les réseaux et les images
ont leur propre pérennité, leur propre existence
qui construisent leurs mémoires
comme les fondations d’un univers
qu’on ne sait pas encore déchiffrer
qui leur échappe, qui fait leur grande peur.

C’est que ce que les hommes comprennent du monde
et d’eux-mêmes aux prises avec les autres,
proches ou lointains,
change si peu, si lentement,
qu’ils ne savent pas qu’ils ont construit au cours des âges
leurs propres prisons, leurs grandes peurs,
voisins si proches et tellement barbares,
à jamais étrangers, couleurs de peau, regards,
langues qui font voir le monde autrement,
chacune, avec ce qu’elle peut percevoir
des paysages, de la terre, de ce que l’autre fait du monde.

Nous écrivons sur la planète entière
des traces de sang, des meurtres depuis toujours,
l’antique hantise du désir de dominer,
l’immense déchirure qui casse les liens, les œuvres,
nous ne cessons pas de détruire le vivant,
d’imaginer que la force violente
fera place nette un jour,
rendra la terre comme on la voudrait,
place nette, l’immense vide en nous-mêmes,
leurre terrifiant de l’identité, de sa solitude.

Écriture le 08/05/25

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