Fresques de l'abside
Kobayr (Arménie)
Nous tentons...
Poème (Rémy Prin)
Détail d'une robe, ikat chaîne
Urgut, Ouzbékistan
Il n'y a jamais...
Poème (Rémy Prin)
Panneau de soie, ikat chaîne
Boukhara, Ouzbékistan
Détail d'un sarong, ikat chaîne
Sikka, Flores, Indonésie
Carré du marais
St-Hilaire la Palud
Coiffe de deuil
Mazières sur Béronne
Voussure du portail
Foussais
Pua kumbu, ikat chaîne
Iban, Sarawak, Malaisie
Détail d'un khatchkar
Gochavank (Arménie)
Bestiaire au portail sud
Aulnay
Les églises du monastère
Noravank d'Amaghou (Arménie)
Motif à l'araignée, ikat trame
Okinawa, Japon
Saintongeoise
Détail de la coiffe
Visage
San Juan de la Pena (Aragon, Espagne)
Tissu de flammé, ikat trame
Charentes, France
Hinggi kombu, l'arbre à crânes, ikat chaîne
Kaliuda, Sumba, Indonésie

Ce qui a duré
dans la mémoire des hommes,
ce qui fait culture,
paysages de la terre
ou pays de l'esprit,
ce qui peuple le voyage,
les vies, la plénitude,
le patrimoine, ce n'est rien
que ce lien fragile
de ce que nous sommes
à ce que nous devenons.

Chemins du vivant

Fragments d'un monde inquiet

Second livre qui tente de sonner le tocsin pour ce monde qui vient.

Après avoir lu une œuvre de fiction, on se dit que le récit et les réflexions de Giuliano da Empoli1 vont permettre de relativiser, de gagner en sérénité, de mieux comprendre ce qui se joue de notre avenir.

L’auteur a été conseiller politique de haut niveau, notamment auprès de Matteo Renzi et Romano Prodi en Italie, mais aussi en Suisse et en France. Il a participé comme tel aux coulisses des grands événements internationaux, où les puissants de la planète se rassemblent. Témoignage de première main donc, dont l’auteur se présente comme un scribe aztèque à l’orée du livre :

Au cours des trois dernières décennies, les responsables politiques des démocraties occidentales se sont comportés, face aux conquistadors de la tech, exactement comme les Aztèques du XVIe siècle. Confrontés à la foudre et au tonnerre d’Internet, des réseaux sociaux et de l’IA, ils se sont soumis, dans l’espoir qu’un peu de poussière de fée rejaillirait sur eux. → p. 12

Et il termine son introduction par des propos glaçants :

partout les choses évoluent d’une telle façon que tout ce qui doit être réglé le sera par le feu et par l’épée. → p. 13

S’ensuit une sorte de parcours en fragments, comme une mosaïque dont chaque tesselle qu’on ajoute construit pas à pas l’incohérence et la folie d’un monde en errance, et bien peu forgé par la sagesse dont on a fait l’emblème de notre espèce d’homo sapiens. Fragments sobrement nommés par le lieu et le temps : New-York, septembre 2024, Florence, mars 2012, Riyad, novembre 2024… Un lieu, une date, et à chaque fois un récit étayé, vécu, des atermoiements et des turpitudes des grands de ce monde, des coulisses des assemblées de l’ONU au G7 et autres rencontres ou événements marquants. L’auteur raconte ses échanges avec d’autres conseillers, il fait référence parfois aux figures du passé, aux mises en scène anecdotiques qui font froid dans le dos. Suivons sa plume un moment, qui cherche à montrer

la vie politique pour ce qu’elle est : une comédie des erreurs permanente, dans laquelle des personnages, presque toujours inadaptés aux rôles qu’ils occupent, tentent de s’en sortir, se dépêtrant de situations toujours inattendues, souvent absurdes, parfois ridicules. → p. 23

Première face du livre. L’auteur décline les propos d’un conseiller proche de Poutine, Sourkov, avant l’invasion de l’Ukraine :

Toute société […] finit par produire le chaos en son intérieur. […] La seule façon de résoudre définitivement le problème est de l’exporter. Selon Sourkov, les grands empires de l’histoire se régénèrent en déplaçant le chaos qu’ils produisent hors de leurs frontières. → p. 28

Puis, il parle des chefs :

Lorsque le chaos dépasse un certain stade, le seul moyen de rétablir l’ordre est d’identifier un bouc émissaire. Et le chef, quel qu’il soit, est toujours un bouc émissaire en attente. → p. 30

Mais ce mécanisme de bouc émissaire, que René Girard a longuement décrypté dans ses livres, ne contient plus la violence comme il le faisait auparavant. Dans un livre remarquable2, Paul Dumouchel, dans la mouvance de Girard, montre combien cette exportation du chaos vers les autres est un sacrifice désormais inutile. “ Les autres sont maintenant parmi nous. La mondialisation a mis un terme à la coïncidence entre les divisions politiques, sociales et culturelles d’une part, et la distance dans l’espace physique d’autre part. Il n’est plus vrai que ceux qui ne sont pas nous habitent ailleurs.3 ” Et dans cet espace mondialisé que nous partageons tous désormais, les différences d’un territoire à l’autre ne sont plus suffisantes pour fonder des identités, même si les politiques extrêmes cherchent à les refonder. Mais les hommes s’obstinent à mettre en œuvre des choix archaïques, obsolètes, car en changer serait remettre en cause tout l’édifice. Il en va de la politique comme du changement climatique.

D’autant que ces gens qui nous gouvernent sont en train de devenir des caisses d’amplification des désirs inavoués qui font l’air du temps, ils ne guident plus ni n’éclairent les peuples :

Trump n’est au fond que l’énième illustration de l’un des principes immuables de la politique, que n’importe qui peut constater : il n’y a pratiquement aucune relation entre la puissance intellectuelle et l’intelligence politique. Le monde est rempli de personnes très intelligentes, même parmi les spécialistes, les politologues et les experts, qui ne comprennent absolument rien à la politique, alors qu’un analphabète fonctionnel comme Trump peut atteindre une forme de génie dans sa capacité à résonner avec l’esprit du temps. → p. 77-78

Ce tissu géopolitique presque en lambeaux, et c’est le second versant du livre, est percuté de plein fouet par le numérique, qui fait rupture complète de l’économie mais bien plus de tout notre rapport au monde :

Les plateformes se présentent comme une vitrine transparente, à travers laquelle contempler le monde tel qu’il est, délivré des biais des élites qui contrôlent les médias traditionnels, mais elles n’en sont que des miroirs de foire, qui déforment la réalité au point de la rendre méconnaissable, afin de l’adapter aux attentes et aux préjugés de chacun d’entre nous. → p. 93

Da Empoli fustige les ingénieurs de la tech qui se sont transformés en “ programmateurs du comportement humain ”. Il rapporte en détail, par exemple, une rencontre à Montréal en septembre 2024, consacrée à l’intelligence artificielle, où sont présents les plus grands experts, qui “ ne sont d’accord sur presque rien ”. Il cite les propos de l’un d’entre eux, qui lui semble le plus crédible :

Quand les plus grands experts d’un domaine ont des avis aussi divergents, dit-il, et font des prédictions aussi discordantes, qui vont jusqu’à la destruction de l’espèce humaine, la sagesse voudrait que l’autorité publique examine toutes les hypothèses, au lieu d’en choisir une. → p. 97

Mais ce n’est pas du tout ce qui se passe, les grands groupes numériques font la loi, elles imposent le mimétisme avide des produits à venir qui vont nous libérer encore plus, comme ces lunettes connectées dotées d’un assistant virtuel :

il aura une idée très précise de ce que vous voulez. Il pourra même prédire ce que vous pourriez vouloir. → p. 100

Dès lors, l’interface numérique qui, plus encore qu’aujourd’hui, va faire corps avec nous, saura

combler nos désirs avant même que nous ayons eu le temps de les formuler. → p. 100

Bien plus grave encore, devant la démission des élites de l'Occident,

les conquistadors de la tech ont décidé de se débarrasser des anciennes élites politiques. S’ils parviennent à leurs fins, […] tout ce que nous sommes habitués à considérer comme l’axe porteur de nos démocraties sera balayé. → p. 108

L’accord tacite entre les élites financières et économiques d’un côté et les élites politiques et technocratiques de l’autre, a volé en éclats :

Les nouvelles élites technologiques, les Musk et les Zuckerberg, n’ont rien à voir avec les technocrates de Davos. Leur philosophie de vie n’est pas fondée sur la gestion compétente de ce qui existe, mais plutôt sur une sacrée envie de foutre le bordel. → p. 109

Il faut lire ce livre pour sa lucidité, pour accepter d’être ébranlé par lui, pour comprendre que ce qui nous assaille, crise sur crise, est sans doute d’une ampleur inconnue jusque là dans l’histoire humaine. Terminons sur cette citation qui révèle l’atrophie culturelle, lente et puissante, à laquelle on assiste :

le codage numérique accomplit son œuvre implacable d’homogénéisation, en éliminant tout ce qui ne peut être quantifié. Ce faisant, le passage de l’analogique au numérique élude le sens profond des choses et ouvre toute grande la porte au chaos. → p. 135

1 Giuliano da Empoli, L’heure des prédateurs, Gallimard, 2025.

2 Paul Dumouchel, Le sacrifice inutile, Flammarion, 2011.

3 Ibid. p. 286.

Écriture le 20/06/25

Depuis quelques mois, la course du monde devient visiblement plus effrénée, plus sidérante, plus terrifiante aussi.

Dans le magma d’événements et d’informations qui roulent sur nous, les paroles et postures des figures emblématiques des peuples atteignent des niveaux d’incohérence qui paralysent et laissent sans voix, faisant craindre à tout moment l’imminence d’une catastrophe dont on ne cerne ni les contours ni l’ampleur.

Je viens de lire deux livres qui se complètent, qui interpellent, qui tentent une voix d’alarme raisonnable pour faire prendre conscience du chaos qui vient, avec deux approches bien différentes.

Le premier, Wanted1, est écrit par Philippe Claudel, romancier, président de l’Académie Goncourt. C’est une œuvre littéraire, fictionnelle, mais qui suinte d’un réel possible auquel on adhère immédiatement à la lecture, tant le propos mêle des fragments avérés et des événements imaginés mais comme calqués sur la réalité. À tel point que l’outrance n’apparaît plus, et que la dérive du monde mise en fiction semble aller vers un cataclysme probable.

Le livre commence à la Maison Blanche, lors d’un point presse avec Donald Trump et Elon Musk :

“ Pourriez-vous, s’il vous plaît, répéter ce que vous venez de dire, monsieur Musk ? ” demanda de nouveau le journaliste.
Musk soupira d’un air agacé.
“ J’ai dit, et cette fois, mes amis, je ne le répéterai pas une troisième fois, reprit-il en haussant la voix pour couvrir les cris du nourrisson, que j’offrais un milliard de dollars à celui qui buterait ce fils de pute de Vladimir Poutine ! Voilà ce que j’ai dit. Et ce n’est pas une plaisanterie. Je ne suis pas le genre de type à plaisanter, vous le savez ! Nous sommes un grand pays. Une grande nation. Nous avons une histoire. Et dans cette histoire, jadis, quand il y avait des criminels dangereux pour la société, on mettait leur tête à prix, et les chasseurs de primes faisaient le job, et le pays, ma foi, s’en portait mieux. Je suis certain qu’aujourd’hui, on va pouvoir compter sur de nouveaux chasseurs de primes. Il y a un paquet de mecs courageux prêts à faire le boulot, croyez-moi, ici, en Russie, ou partout dans le monde. → p. 13-14

Il faut lire le livre pour comprendre comment cela va fonctionner à merveille, et comment ces “ assassinats ciblés ” vont devenir une manière acceptable, en tout cas acceptée, de gérer le monde. Philippe Claudel évidemment pointe la réalité, par exemple cette description de Donald Trump, qui :

réglait par l’intermédiaire de tweets le sort de tel ou tel, maniait avec dextérité et sans retenue le concept de vérité alternative, disait blanc un jour et noir le lendemain, insultait, méprisait, provoquait qui ne lui plaisait pas, niait les évidences, réécrivait l’histoire, celle des peuples, des États, des êtres, à commencer par la sienne, sans que quiconque ne puisse l’arrêter ni le défaire. → p. 100

À lire ce livre, on voudrait que tout cela soit dérision, manière de rire de nos travers, que ce soit une histoire d’ailleurs. Mais l’écriture est limpide d’une atroce réalité, on voit bien que l’invention littéraire est crédible, solide dans son épouvante même. Musk dans le livre finit par mourir, et Trump alors dégaine un décret contre la mort, seulement de certaines personnes dont il publie la liste. Musk, qui se voulait l’ascendant de nombreux génies,

il oubliait de dire que par génie il entendait des êtres à son image, c’est-à-dire dévolus à une vision trumpienne et muskienne du monde, où le savoir deviendrait un loisir coupable, la bêtise un dogme absolu, la décérébration une ligne de vie, où l’argent remplacerait la morale, où la fable supplanterait le réel, et où l’opium ne serait plus à trouver ni dans la religion, ni dans l’art, ni dans l’amour, mais dans le désir de ressentir, ne serait-ce qu’à un moment dans sa vie, et par quelque moyen que ce soit, le sentiment absolu de puissance. → p. 132-133

À l’heure où j’écris ces lignes, Musk et Trump ont déjà fait rupture, mais les leviers de l’horreur sur lesquels jouent quelques grands de ce monde perdurent, dans un silence assourdissant de l’Europe, de nous tous, enfants soi-disant des Lumières et de l’universel, atterrés, tétanisés, perdus, en errance dans le courant qui nous emporte.

1 Philippe Claudel, Wanted, Stock, 2025.

Écriture le 17/06/25

On pourrait croire que les frasques et les incohérences, pour ne pas dire plus, du nouveau président des États-Unis et de son administration tiennent à sa personnalité, à son vouloir de maîtriser le monde et l’image, à créer de “ bons moments de télévision ”… bref à rajouter du chaos au chaos.

On pourrait croire que c’est une sorte d’accident de l’histoire, que c’est un mauvais moment à passer.
Mais ce qui se cristallise aujourd’hui puise des racines dans l’histoire de la mondialisation, si l’on peut dire. Le livre de Quinn Slobodian1 porte un titre un peu surfait, son écriture n’a rien a priori d’apocalyptique et son travail d’historien est calme et posé. Mais le sous-titre, le rêve d’un monde sans démocratie, semble d’emblée tout à fait approprié. Son enquête révèle comment, sur toute la planète et depuis quelques décennies, le capitalisme œuvre à s’affranchir de la régulation des états et comment ce rouleau compresseur de l’économie prend des proportions terrifiantes.

Dès la première page du livre, l’auteur cite Peter Thiel, un des gourous de l’économie numérique et de la Silicon Valley : “ Je ne crois plus que la liberté et la démocratie soient compatibles ” → p. 11. Ce libertarien2 notoire pense qu’il faut “ échapper à la politique sous toutes ses formes ”. → ibid. Et Slobodian ajoute :

J’utilise la métaphore de la perforation pour décrire la façon dont le capitalisme agit, en perçant des trous dans le territoire de l’État-nation, en créant des zones d’exception avec des lois différentes et souvent sans contrôle démocratique. → p. 14

Ce livre est une histoire du passé récent et de notre présent tourmenté, où des milliardaires rêvent d’échapper à l’État, où l’idée du public et du commun fait office de repoussoir pour certains. → p. 16

L’auteur va détailler plusieurs de ces zones de perforation, Hong-Kong, Singapour, le Liechtenstein, Dubaï… Petit parcours du livre, à base de citations éclairantes. Et d’abord, l’indice de liberté économique, créé à la fin des années 1980 par le thinktank Economic Freedom of the World :

Dans les critères utilisés pour établir l’indice, la démocratie n’est pas une évidence […] la stabilité monétaire est primordiale et tout développement de services sociaux est synonyme de recul dans le classement. [… Pour les auteurs de l’indice], l’impôt est synonyme de vol, purement et simplement. → p. 46

Hong-Kong est alors en bonne place dans ce classement où...

on ne trouve aucune trace d’indicateurs comme l’amélioration de la productivité, la nature des investissements, le taux de chômage, la sécurité sociale, le bien-être de la population ou l’égalité économique. → p.49

Chaque zone met en place une variante différente de ce nouveau capitalisme radical. Ainsi, Singapour, où...

les travailleurs viennent principalement d’Asie du Sud, de Chine, de Thaïlande et de Birmanie, dont une moitié employés dans le bâtiment, les autres occupant pour la plupart des emplois domestiques […]. Exclus au fil des ans des logements publics, les travailleurs manuels sont logés dans des dortoirs séparés du reste de la ville par des clôtures et accessibles uniquement par des bretelles d’accès… → p. 98

Ce mouvement des libertariens a ses penseurs, comme ce Murray Rothbard :

Il ne tolère aucune forme de gouvernement, considérant les États comme du “ banditisme organisé ” et les impôts comme du “ vol à une échelle gigantesque et incontrôlée ”. Dans son monde idéal, le gouvernement serait complètement aboli. → p. 127

Dans la même mouvance, Hans-Hermann Hoppe, au début des années 2000…

décrit le suffrage universel comme le péché originel de la modernité, parce qu’il a privé de son pouvoir la caste des “ élites naturelles ”. [… Le même affirme] “ Il ne saurait y avoir de tolérance envers les démocrates ou les communistes au sein d’un ordre social libertarien. Il leur faudra être physiquement séparés et expulsés de la société ”. → p. 140

Ces gens et leurs “ adeptes ”, dès lors, construisent des gated communities, sortes de villes privées et fortifiées et réagissent, explique l’un d’eux, de manière rationnelle “ en construisant des murs pour se protéger de la menace des barbares ” → p. 153. Le détail de toutes les zones parcourues dans ce livre dépasse le cadre de cet article, comme le Liechtenstein, dont le charme “ tient d’abord à ses origines : il a été acheté argent comptant ” → p. 164, et dont le prince-entrepreneur déclare en 2001 qu’il “ serait heureux de vendre le pays à Bill Gates et de le rebaptiser Microsoft ” → p. 173. Citons encore Dubaï où règnent les technologies et les architectures les plus avancées, où la croissance est fulgurante, ce qui fait dire aux libertariens que donc, “ la monarchie est supérieure à la démocratie ” → p. 205. Cela n’est possible qu’avec des inégalités sans cesse croissantes, mais elles sont comme une face cachée qu’on ignore. Dans une nouvelle zone de Dubaï :

Les avantages proposés incluent la possibilité d’une propriété étrangère à 100 %, l’absence d’impôts sur les sociétés pendant quinze ans, l’absence d’impôts sur le revenu des personnes, le rapatriement total des bénéfices et des capitaux et, bien sûr, la garantie de l’absence de troubles sociaux, grâce à l’importation d’une main d’œuvre constamment menacée d’expulsion. → p. 210

Dès lors, le bilan du parcours est sans appel :

Sortir gagnant dans le grand jeu du capitalisme mondial ne semble pas avoir grand-chose à voir avec les problèmes abstraits de libertés démocratiques. Pour le monde des affaires, les choses sont claires : la centralisation du pouvoir entre les mains d’un chef d’état ressemblant à un PDG permet d’unifier le message. La démocratie, quant à elle, est brouillonne. […] Le capitalisme sans la démocratie est quant à lui toujours capable d’atteindre sa cible. ” → p. 219

Or ces zones d’exceptions économiques “ sont omniprésentes, dans le monde entier ” → p. 275 et aucune…

ne peut exister sans son sous-prolétariat. Outre les armées de travailleurs à la tâche liés aux plateformes numériques, même les programmes d’intelligence artificielle dont on vante aujourd’hui les capacités ne fonctionnent que grâce à des routines souvent répétitives exécutées par de la main d’œuvre, qualifiée ou non. → p. 264

Ainsi, les puissances financières, par un constant travail de sape, perforent et contournent la démocratie, et mettent en place un monde de cruauté qui, s’il n’est pas encore celui de la grande catastrophe, s’en approche à grands pas. Le titre, finalement, n’est pas si mal choisi.

1 Quinn Slobodian, Le Capitalisme de l’Apocalypse, ou le rêve d’un monde sans démocratie, Seuil, 2025.

2 Libertarianisme : mouvement de pensée né aux États-Unis, qui considère que “ l'État est une institution coercitive, illégitime, voire — selon certains — inutile ” (Wikipédia).

Écriture le 30/01/25

Deux exemples, encore, de fresques créées par Piero della Francesca à Arezzo, pour toucher un peu des yeux un génie de la peinture.

Une Annonciation d’abord, une des scènes les plus représentées du récit évangélique. Celle-ci est située aussi dans la basilique Saint François, juste à côté de l’Histoire de la vraie Croix, sans qu’il y ait de rapport évident entre les deux. Mais on sait que la fête de l’Annonciation connaissait à Arezzo un culte particulier et que les Franciscains y étaient très attachés.

“ Contrairement à tant de Vierges de l’Annonciation dans l’histoire de l’art, la madone de Piero n’a rien de timoré : elle s’impose par sa majesté calme et sereine, noble sans être hautaine, avec une grandeur innée qui fait d’elle l’élue entre toutes les femmes1. ” La scène est située devant la maison de la Vierge, sous un portique transformé en décor Renaissance, où les influences antiques sont bien présentes. Voici d’abord le visage de Marie.

 Arezzo Piero della Francesca Annonciation 1

Il y a un mystère dans les visages de femmes de Piero, et une parenté entre eux tous (Voir plus bas celui de Marie-Madeleine). Les jeux de la lumière et des couleurs sont d’une subtilité qu’on creuse au fur et à mesure du regard. La transparence de la coiffe locale, les traits si fins des joues, le modelé des lèvres sont en quelque sorte des signatures somptueuses du peintre. Mais, bien plus, tous ces éléments participent d’une plénitude, d’une présence exceptionnelles. La Vierge a les yeux mi-clos, elle accepte ce que lui annonce l’ange, mais avec distance, déjà emplie de l’accueil du divin en elle.

 Arezzo Piero della Francesca Annonciation Ange

L’ange, lui, est figuré de profil, sous les traits d’un très jeune homme, dans un souci de réalisme extraordinaire. Les jeux de transparence du vêtement font écho à la précision des ailes. La chevelure est nourrie de détails qui ne nuisent en rien à son extrême fluidité qui se prolonge dans tout le corps. Le visage et le signe de la main, nets et précis, irriguent cet immense mystère de l’Incarnation qui s’amorce avec cette scène. Piero, ainsi, nous donne à voir une réalité très aiguisée, très sereine, mais totalement transfigurée par une sorte d’au-delà de la peinture qu’on peine à nommer.

À quelques centaines de mètres de la basilique Saint-François se trouve le Duomo, autrement dit la cathédrale Saint-Donat, où Piero a peint Marie-Madeleine, vers 1468, en haut du mur de la nef gauche et un peu cachée par le tombeau de l’évêque Tarlati. “ Au Moyen Âge, Marie-Madeleine était l’image de la pénitence ; en Italie, ce sont surtout les Franciscains qui, au XIIIe siècle, ont mis son culte en honneur. La représentation qu’on en a demandée à Piero était très populaire au XIVe siècle, c’était la porteuse de myrrhe, d’origine byzantine.2 ” Sous son arche, dans les variations des couleurs et des drapés, Marie-Madeleine devient presque une silhouette en majesté, une majesté toute intérieure, distante encore.

 Arezzo Piero Marie Madeleine  ensemble

Son visage et ses abords, à travers les cheveux défaits, révèle la maîtrise picturale de Piero. Et à nouveau, le réel figuré est dépassé par la sensation de présence ultime et mystérieuse de cette femme aux mœurs légères maintenant repentie, devenue proche de Jésus.

Arezzo Piero Marie Madeleine visage

 Pamela Zanieri, Guide sur les traces de Piero della Francesca, Scala, 2012, p. 56
 Ronald Lightbown, Piero della Francesca, Citadelles et Mazenod, 1992, p. 183

 

En septembre 2014

Écriture 12 juillet 2024

 

Arezzo est une ville où l’on éprouve d’abord l’espace, des ruelles ombragées aux grandes étendues des places. Et comme souvent en Toscane et dans ses alentours, on marche dans la trame urbaine avec allégresse, tant elle regorge de vraies richesses, comme écrivait Jean Giono.

J’ai déjà consacré un article de ce blog à une œuvre de Piero della Francesca, la Madone de Senigallia à Urbino. Si je reviens à quelques autres images de ce peintre, en quelques autres articles, c’est que l’expérience de vision que j’ai vécue alors, il y a dix ans maintenant, fut bouleversante et le moment peut-être d’une réconciliation avec l’image. Instants dès lors inépuisables, où s’étancher sans crainte, comme on revient à des textes fondateurs…

Quelques mots d’abord sur Piero qui s’éteint avec la fin du Quattrocento (en 1492) et dont l’œuvre couvre plus de la moitié du siècle : il “ va passer de l’univers gothique tardif de la Toscane orientale aux milieux artistiques les plus novateurs de son époque1 ”. Esprit étonnamment ouvert, il puise aussi bien à la peinture flamande de l’époque (Jan Van Eyck, Rogier Van der Weyden) qu’à la théorie de la perspective de Brunelleschi. Piero est d’abord un créateur extrêmement rigoureux (on le reconnaît après sa mort d’abord comme un théoricien des mathématiques, sur lesquelles il écrit plusieurs ouvrages). Par exemple, il fait préparer pour ses fresques des cartons à la taille exacte des panneaux, sur lesquels sont exécutés des dessins les plus précis possibles. Il réalise des modèles en cire et les habille d’étoffes souples pour en étudier le rendu visuel.

Mais Piero dépasse, on pourrait dire transfigure, cette rigueur. Au-delà de la quête du réel dans un mode de représentation affiné et raffiné, ce qu’il arrive à donner à voir du monde est la présence des femmes et des hommes, présence comme un arrière-pays des regards qui exhalent l’émerveillement et le mystère. Comme l’assemblage poétique des mots révèle une autre dimension qu’eux-mêmes, les images de Piero della Francesca approfondissent le regard au-delà de ce que l’on voit.

Puisons un exemple dans cette basilique Saint-François d’Arezzo. On y entre le matin, on va vers le chœur, là où les fresques de Piero occupent toutes les parois. On les voit dans des conditions merveilleuses, après quinze ans de restauration, avec la juste lumière de la matinée. Cet ensemble relate la Légende de la Vraie Croix, un récit mis en scène par Jacques de Voragine dans sa Légende Dorée, deux siècles avant que Piero ne crée ces fresques. Il y travaille environ dix ans, avec ses assistants. Cette histoire à succès autour du bois qui a crucifié le Christ comprend bien des scènes, qui commencent à la mort d’Adam, font apparaître la reine de Saba, puis Constantin l’empereur romain…

Arezzo Piero Vraie Croix 1 

Les deux images de cet article proviennent de la scène de bataille qui a lieu en 615, entre l’empereur Héraclius et le roi perse Chosroès qui a volé la croix. Héraclius va l’emporter et la ramener à Jérusalem. La scène de bataille donne à voir une foule en guerre, où se mêlent les armes qui quadrillent l’espace, les visages, les chevaux et les étendards qui s’agitent sur le bleu du ciel. Malgré la densité de la violence, la composition reste claire, non surchargée. Piero raconte l’histoire, tout en inventant une présence au monde de l’image toute particulière, à la fois familière d’elle-même et se dépassant constamment, à la fois simple et extrêmement sophistiquée.

 Arezzo Piero Vraie Croix 2

On peut trouver ici une respiration, une émotion dans chaque ensemble, chaque composition et chaque personnage, chaque approche des objets jusqu’au moindre niveau de détail. Ainsi, de ces deux visages de jeunes soldats, dont l’un va peut-être mourir, qui regarde de front celui qui le frappe de son épée. Tandis que l’autre, si juvénile encore, jette ses yeux ailleurs comme pour échapper à la furie meurtrière de ceux qui le côtoient. Tout cela porte, sans subjuguer, c’est comme l’effusion retenue d’une relation dense, incarnée. Comme si, derrière l’image, il y avait des promesses infinies.

1 Ronald Lightbown, Piero della Francesca, Citadelles et Mazenod, 1992, p.13.

En septembre 2014

Écriture 2 juillet 2024

Sources bibliographiques :

• Giorgio Feri, Arezzo, guide, Cartaria Aretina, 2012, p. 15-26
• Pamela Zanieri, Guide sur les traces de Piero della Francesca, Scala, 2012, p. 5-59
• Ronald Lightbown, Piero della Francesca, Citadelles et Mazenod, 1992, p. 133-173
• Jacques de Voragine, La Légende Dorée, Diane de Selliers, Tome II, 2001 [vers 1260], p. 148-156

Une femme sourit,
et c’est l’évidence soudain, l’avenir offert du monde,

le sourire des femmes, c’est comme toutes les fleurs,
rassemblées dans l’insondable instant,
une femme sourit,
on sait dans cet instant qu’on n’épuisera pas
ce qu’elle offre de soi,
ce qu’elle sème sur la terre,
cette lumière qu’elle ajoute à toute la lumière.

Sourire, et le visage transfiguré,
la confiance inébranlable, malgré tout,
au-delà de l’indécidable du monde,
le sourire, le don de soi à peine retenu,
corps et âme, le souffle que les femmes écrivent sur la terre,
l’instant qui affirme plus loin que la mort
la vie qu’elles propagent,
le sourire, c’est le berceau donné à tous,
tout autour,
qui prolonge les enfances de partout,
− Voyez, disent en souriant les femmes,
la mort n’est pas le fin mot de l’histoire
malgré les apparences.

Une femme sourit, elle se tait,
c’est une image qu’elle donne à ceux qui passent,
qui rayonne du plus profond du temps,
on ne sait pas si l’image
pourra défaire toutes les violences,
mais le sourire a tout transfiguré
de l’instant,
de ce temps qui s’en va déjà rejoindre la mémoire,
qu’on a cueilli à peine,
on voudrait prendre ce sourire,
le mêler à d’autres, en faire un tissu,
une danse de sourires qui couvriraient la terre.

 

Écriture le 30/10/24

Page 2 sur 2