Dix-neuf heures trente, nous entrons dans Sevan, des immeubles et de l'herbe, quelques magasins, une enseigne “Xerox Center”, Sona s'arrête.

"Je cherche mon cousin." Autre halte un peu plus loin, Xerox à nouveau. "Si vous voulez, nous pouvons aller voir un appartement." On avance parmi des immeubles de dix étages et plus, à l'aspect parfois douteux.

"Mais il n'y a pas d'hôtel ?

- Non, ou alors près du lac, mais il aurait fallu réserver..."

Le bus s'arrête au pied d'un bâtiment, béton et pierres, portes en tôle. Plus loin, du linge qui sèche au travers de la rue. Monique et moi, nous allons voir, huit étages d'escalier sale, une femme qui nous attend:

"C'est la mère de mon cousin, elle garde l'appartement l'été, quand les gens sont partis, elle habite en-dessous."

On entre, l'étroit couloir, une chambre en face, papier peint, dessus de lit doré, le séjour plus loin, télévision, canapé, beaucoup d'objets posés ça et là. "Il y a de l'eau seulement une heure par jour, alors il faut prévoir." La petite salle de bains tient du capharnaüm, la baignoire est remplie d'eau, des bacs en plastique au-dessus aussi remplis, des étagères encombrées, rasoir, brosses à dent, savons, serviettes. Les toilettes à côté, sans eau courante, on met l'eau avec une casserole.

Arrive le cousin.

"Vous pouvez utiliser la cuisine" dit la mère, elle montre le gaz, les assiettes, "ce ne sera pas la peine de faire la vaisselle.

- C'est soixante-dix dollars normalement, mais ils peuvent le faire pour cinquante."

Le prix d'un hôtel, avec le confort en moins et le travail en plus. Mais il est tard, il faut encore dîner, on prend donc.

"Et vous, où vous allez dormir?

- Je vais aller chez mon cousin.

- Voilà la clé, et pour l'électricité, c'est là." Tout le monde est aux petits soins.

On s'occupe des bagages, entre résignation et colère. Comment leur en vouloir vraiment? Ils ont à peine eu le temps de vider les lieux (on découvrira plus tard du pain dans la remise), ils dormaient là sans doute hier et l'arrivée d'étrangers est une aubaine. Et comment exiger d'eux la transparence, quand le masque de la pudeur cache le difficile de vivre? "Au moins, c'est une expérience ! dit Sylvie, yeux malicieux.

- On peut aller au restaurant, maintenant?

- On va chercher" dit Sona.

Le bus encore, quelques rues, elle descend, revient. Quelques rues encore, même démarche sans succès. Nous comprenons de moins en moins. Autre arrêt, l'attente, il fait presque sombre. On voit quelques étals de l'autre côté de la rue. "On va au moins acheter quelque chose." Devant la vieille Arménienne, on parle avec les doigts, pommes, abricots, tomates, les gens autour s'approchent, sidérés. Sona revient enfin

"Il n'y a pas de restaurant ouvert...

- On va manger dans l'appartement, mais il faudrait du pain."

Retour à l'immeuble. En bas, dix mètres plus loin, rien ne laisse deviner, derrière la porte en tôle et les marches qui descendent, la petite épicerie encore ouverte. "C'est jusqu'à vingt-deux heures". Lavash, biscuits, matsoun et un paquet de pâtes pour faire du chaud.

"Demain, j'aimerais qu'on parte tôt et qu'on s'arrête aussi plus tôt dans l'après-midi, qu'on ait du temps pour choisir où dormir." Sona acquiesce, parle avec Achot. "Peut-on partir vers sept heures et demie?" Achot dit que non, c'est trop tôt. "Huit heures alors?" Échange tendu entre eux encore.

"Mais les églises à Sevan seront fermées" dit-elle.

- On fera l'extérieur d'abord."

Nous tenons à changer la donne, à ne plus être le jouet des opportunités familiales ou des changements d'itinéraires. Quand nous dînons, l'orage éclaire au loin. À la cuisson, les pâtes sont devenues transparentes comme du cristal.